Boubacar Doumba Diallo Dimanche, 16 Février 2014 19:15
L’objet de ce papier est de donner quelques éléments de réflexion sur les Peuls, plus précisément les Peuls-Malinkés. Ce sera avant tout une présentation selon le point de vue mandingue. Une vision selon les Soninkés ou les Peuls serait différente. Je demanderai aux lecteurs d’être indulgents car je ne suis pas un spécialiste. Je souhaite partager mes lectures avec les internautes, mon papier servant de prétexte à des échanges courtois et fructueux. Dans plusieurs passages, les griots traditionnalistes sont réticents à tout dire. Moi même il y a des épisodes historiques que je préfère passer sous silence. En effet comme le prévient l’historien guinéen Djibril Tamsir Niane : « Il faut prendre garde, parce que l’histoire reste très vivante encore et vous n’êtes pas sans savoir que des querelles qui remontent parfois au 13e siècle et au 12e siècle peuvent resurgir avec une recrudescence inattendue ». Avant de rentrer dans le vif du sujet, je vais rapporter deux anecdotes, l’une d’Ibrahima Caba Bah, l’autre d’Amadou Hampâté Ba.
Selon le premier auteur Ibrahima Caba:
L'Amicale Gilbert Vieillard, (..), était un foyer d'intense agitation d'intellectuels fulɓe francophones. L'Amicale avait été créée à l'Ecole Normale (Sébikotane, Sénégal), pendant la guerre, à l'initiative et sous l'impulsion d'Alfa Issagha, de Kankalabé, un des plus brillants jeunes gens que le Fouta-Djalon ait envoyé à l'école coloniale ; il allait mourir avant que son oeuvre se soit consolidée en Guinée. L'AGV se voulait pan-Fulɓe.
Ainsi, en 1945, la section de Conakry organise pour les élèves fulɓe des écoles de la ville, une matinée culturelle au cinéma Rialto, face à l'Ecole primaire supérieure des Jeunes filles (EPS B). J'étais à l'EPS des garçons, et je ne manquai pas d'être fort étonné en voyant dans nos rangs Toumani Sangaré, mon carré (élève de 2ème année). Ce très beau jeune homme, toujours mis avec une élégance sûre, parlant un français châtié, ne comprenait pas un mot de pular il ne parlait que malinké ! Qu'allait donc faire ce garçon dans une fête de Fulɓe ? Je posai la question à mon oncle (Bappa) Tierno Chaïkou quelques jours plus tard.
Sangaré, dit-il, est un nom de famille des gens du Wasulu. Cela correspond à Barry chez nous. Les gens du Wasulu ne parlent plus pular, mais ce sont des Fulɓe qui se reconnaissent comme tels, et qui sont reconnus comme tels en Haute-Guinée. La présence de Toumani est donc tout à fait normale. D'ailleurs, son prénom est un prénom pullo authentique, le pullo d'avant l'Islam.
La seconde anecdote nous est rapportée par le sage Amadou Hampâté Ba. La voici :
A la destruction du royaume de Sosso, les Fulbés se divisèrent en deux branches : celle qu'amène au Mandé le roi Soundiata (XIIIe siècle), celle qui s'installe au Maasina.
Demandez à l'un de ceux-ci son avis sur les Fulɓe, sa réponse sera celle que m'a faite mon ami Sado Diara, bambara de Yirimadio et qui mérite d'être transcrite.
« Pour nous autres Bambara, me disait Sado, le Pullo est un surprenant mélange, fleuve blanc en pays des eaux noires, fleuve noir au pays des eaux blanches, énigmatique peuplement que de capricieux tourbillons ont amené du soleil levant et répandu de l'Est à l'Ouest presque partout. En pays noir les voici semblables à des fourmis destructrices de fruits mûrs, s'installant sans permission, décampant sans dire adieu, race de voltigeurs volubiles sans cesse en train d'arriver ou de partir, au gré des points d'eau ou des pâturages.
Leur aspect physique est trompeur. On croirait à les voir, qu'ils sont tout près de périr. Et puis bernique, non seulement ils s'en gardent bien, mais les voici, grâce à leur parler d'oiseaux gazouillant dans les branches, qui, secondés par leurs demi-frères les Jaawanɓe (sing. Jaawanɗo), bons loustics et rois de la combine, se font discrets, insinuants, tenaces, deviennent puissants et parviennent à « escamoter » les plus solides empires…
Quand Soundiata eut vaincu Sosso, il méditait leur extermination. Son chapelain l'en dissuada : « Intéresse-les plutôt à ta cause, consulte-les. La finesse de leur esprit, leur inépuisable sac à malices, leur courage à la guerre en font d'efficaces auxiliaires et des ennemis redoutables, sachant tour à tour, adroitement, et quand il le faut, éviter et atteindre : un Pullo ferme l'œil mais ne dort pas ».
Nous voici à présent dans le vif du sujet pour parler des Peuls-Malinkés.
L’assèchement du Sahara suivi des légendaires sécheresses qui s’abattirent sur l’empire du Ghana, les multiples et longues guerres des empereurs, l’invasion des Almoravides en vue d’imposer l’islam et la guerre de Soumangourou Kanté sont parmi les causes de la décadence de cet empire provoquant des courants migratoires de plus en plus importants vers le sud.
Selon Wâ Kamissoko, l’arrivée au nord du Manden, plus précisément au Fouladougou d’une forte colonie peule est l’une des conséquences directes de ces mouvements de populations offrant ainsi au Manden sa physionomie actuelle. Ces Peuls devenus depuis « Malinkés » par la langue et la culture, qui étaient-ils ? Quelle fut leur place dans l’espace mandingue ? Quelles difficultés rencontrèrent-ils notamment avec les guerres de Bintou Mari (Kourouma), le rôle de Boumboulo Lamini Kamara chef suprême des brigands (téguéré) dans l’installation des Peuls dans ce qui deviendra le Wasolon, puis à la mort de Soundiata , la révolte peule (Fila Kèlè) suivie de la bataille de Damaganfarani avec la légende de Kondjoba ? Le lecteur intéressé par tous ces détails peut lire le tome 2 de la grande geste du Mali de Y.T. Cissé et Wâ Kamissoko.
Pour la suite je vais citer Monsieur Moussa Fofana qui a mené des études fort intéressantes sur ce sujet. Voici ce qu’il dit :
« Ici, un rappel s’impose. Les migrations peules s’effectuèrent pendant des siècles en même temps que celles des Soninké. Les Foula s’établirent par tribus dans le Sahel (on en comptait douze). On les appelait Peuls de Dinga pour marquer la différence avec les premiers pasteurs de bovidés établis dans le nord de l’Afrique. Leur premier guide ou Silatigui (Ardo) se nommait Asso ou So Labati. Il s’installa à Sokolo (Chouala). De là, le Bakhounou (entre Nara et Nioro) fut atteint. Cet endroit fut le premier grand foyer peul.
Selon des récits du terroir sarakholé (Soninké), « un ancêtre des Foula épousa une femme soninké. Tout naturellement, celle-ci influença ses enfants peuls sur le plan du langage. Des vocables de la langue Maraka se retrouvèrent adoptés par le poular. Les Foula utilisent couramment des mots et expressions comme Adama rémé ou lemmé (enfant d’Adama) oudjiné (mille) pour les peuls ou djinéré gambari (guitare) kangué (or) soukhougnè (sorcier) gollé (travail), kébirewaga.
Ce mot correspond à l’expression bamanan sanbé sanbé. Il signifie « en ce moment de l’année ou tout simplement bonne année » (kéce, biré = moment ; waga = l’an prochain). Les sens de ces mots et expressions sont les mêmes dans les deux dialectes. Cependant, il est difficile pour les peuls de les expliquer étymologiquement alors que les Sarakholés, eux peuvent le faire aisément. En effet, ces derniers sont en mesure de les décomposer pour aboutir à une traduction étymologique juste, parce que ce sont des éléments de leur langue.
La migration conduite par Diadié et ses porteurs de khassa.
Les Khassonké Diallo, Diakité, Sidibé sont les métis peuls Maninka. Leur ancêtre était le frère de Maghan Diallo nommé Diadié. Surnommé « Diadié Koundabalo » (qui ne se tresse pas) son cas faisait exception car tous les hommes de l’époque (Soninké et Peuls) se tressaient les cheveux. Aussi drôle que cela puisse paraître pour nous aujourd’hui, les femmes Soninké sous le règne des Kaya Maghan se rasaient la tête.
Par contre, elles portaient de nombreuses parures. Diadié et sa troupe quittèrent leBakhounou pour venir s’établir en milieu maninka au Tomora (Oussoubidiangna Bafoulabé). Ils portaient des boubous en laine (khasso) ; au singulier Khassa), ce qui explique leur nom donné par les autochtones Khassonké (porteurs de khasso).
La région reçut le nom Khasso. Diadié fut d’abord le berger du gouverneur Farin Kanti Boroma. Plusieurs clans vinrent se joindre à lui. Ils attaquèrent leurs hôtes et les vainquirent à Toumbi Fara. Les Khassonké furent les maîtres du pays. Ils dominèrent les maninka (DEMBELE, SISSOKO, KONATE, KANOUTE).
Les Peuhls au Fouladougou Brigo Ouassoulou et Ganadougou (Maninkafoulaw).
Plus loin nous annoncions que le patriarche Asso Labati s’établit à Chouala. Il vécut heureux avec une nombreuse descendance. Au moment du transfert des populations du Ouagadou vers le Mandé, son premier enfant Saba (du nom du serpent sacré Bida) vint fonder Gorotomo (Kita). A sa mort le Mandé était secoué par des troubles causés par les guerres de Bintou Mari Koroma. Cela provoqua le déplacement des populations de la région.
Pour combattre le mouvement esclavagiste soutenu par la gérontocratie de l’époque, cet homme enrôla dans son armée de nombreux jeunes gens, tous célibataires. Bintou Mari attacha au service de ses guerriers un célèbre griot, Mansoumani Soumaoro.L’armée « bintoumarienne » rançonna le pays de la plus vilaine manière. Parmi les esclavagistes, elle fit de nombreux captifs. Malgré l’insécurité causée par les hommes de Bintou Mari certains clans Peulh restèrent sur place dans le Fouladougou. D’autres par contre, s’implantèrent au Brigo.
Le dernier groupe poursuivit son chemin jusqu’en plein cœur du Mandé pour y fonder leOuassoulou ou Wassolon (wa solon= aller se confier en bamanankan). Les premiers villages créés par ces migrants foula furent Yarobougoula et Yoro N’Tjila. Midia DIAKITE, un chasseur venu de Kita (Fouladougou) construira une petite hutte à l’endroit qui deviendra Bougouni. D’autres Peuls, partis de Samaniana (vers Kangaba) le rejoindront. Beaucoup de Foula s’exileront du Macina à cause des remous provoqués dans le royaume de Ségou par l’anarchie Tondjon et les guerres inutiles que les Bamanan livraient à leurs voisins. Ils envahirent le Ganadougou (Sikasso).
En définitive, les Peuls du Fouladougou, Brigo, Ouassoulou et Ganadougou, deux mille ans après leurs sorties du Ouagadougou, se sont sédentarisés. Devenus cultivateurs et surtout chasseurs, ils ont perdu leurs coutumes et langue. Ils ont adopté celles du terroir qui les a accueillis, devenant ainsi des Maninka Foulaw. »
Avant de clore cet article, je vais dire un mot sur l’éthique des Peuls du Wassolon. Cette longue citation est empruntée à Wâ Kamissoko.
« Si Dieu lui-même n’a pas daigné priver l’histoire des Wassolonkés de « force », de baraka –et ceci n’est pas pour plaire aux Peuls-,c’est que les Wassolonkés n’ont point ignoré leur origine …De quelque condition sociale que l’on soit ,si l’on sait de quelle origine l’on est ,on saura se conduire dans la vie ;même si l’on n’accède à aucune « dignité » ,on sera « un homme qui se connaît » ;même si l’on n’accède à aucune « dignité »,on saura faire preuve de décence dans tous ses actes. Or « si tu entends dire de quelqu’un qu’il sait faire preuve de retenue et de décence ,dis toi que toutes les qualités morales trouveront en lui leur sublimation ».
C’est sur cette éthique que les Peuls fondèrent leur hégémonie dans le Wassolon où ils finirent par créer, en souvenir de leur première installation dans le Filadougou ,un village appelé Gorotomo. C’est pourquoi tout Peul authentique originaire du Wassolon-et à qui les anciens ont parlé de l’histoire de son peuple-à qui l’on dira en guise de louange : « Tu es issu de Gorotomo-Saba », alors même qu’on ajouterait rien à cet éloge, ce Peul Wassolonké se sentira comblé, car on lui aura rappelé son origine véritable. On lui aura rappelé qu’il est un Peul authentique et qu’il est par ailleurs un enfant légitime du Wassolon. C’est sur ces principes d’authenticité, d’unicité et de décence que s’est fondée l’histoire du Wassolon. »
Boubacar Doumba Diallo
Bibliographie :
1. Bakary Diakité Peuls du Wassolon ou Wassolon-foulahs : « Si-nani » où sont-ils dans notre République éclatée de Guinée ?
2. Y.T. Cissé et Wâ Kamissoko La grande geste du Mali Tome 2 Karthala
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