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Cinquante-cinquième année de manipulation ethnique en Guinée
Ousmane Diallo Jeudi, 03 Octobre 2013 22:10
Nous voici donc le 2 octobre 2013, cinquante-cinq ans, jour pour jour, après l’accession de la Guinée, ancienne colonie française, à l’indépendance. A partir du 2 octobre 1958, tout semblait possible pour cette république embryonnaire, y compris le fait de «forger une identité nationale par de-là ou à l’encontre des ethnies».
Apparue en Europe à la fin du XVIIIe siècle, la notion d’ethnie est très complexe, ce qui fera dire à Weber que c’est une notion qui «échappe chaque fois qu’on croit l’avoir cernée». Cela dit, la littérature sur l’ethnicité nous offre trois clés principales qui nous permettent de décoder les questions identitaires en général et le fait ethnique en particulier, à savoir : primordialiste, instrumentaliste et constructiviste.
Commune à beaucoup d’États africains, la politisation de l’ethnicité trouve ses racines, en partie, dans les systèmes politiques mis en place lors de la colonisation. On ne le sait – ou ne le rappelle – peut-être pas assez, «l’administration coloniale a, à partir de critères parfois contestables, délimité des territoires ethniques en réifiant et en clôturant dans un espace aux frontières rigides des groupes de populations qui, en réalité, évoluent, se construisent, se déconstruisent et se disputent leurs membres dans un espace ouvert».
Une analyse, à la fois rétrospective, interprétative et comparative sur les modes de gouvernance des trois régimes principaux qu’a connus la Guinée postcoloniale nous révèlent que ses dirigeants se servent de l’ethnicité comme instrument stratégique pour influencer, accéder et éventuellement se maintenir au pouvoir. Depuis 1958, cette manipulation des identités ethniques continue donc de faire couler beaucoup d’encre, et parfois du sang.
Cependant, l’interrogation à savoir si la manipulation des identités ethniques guinéennes s’effectue de façon identique ou différente d’un régime politique à l’autre reste à explorer. D’où l’intérêt de la question que nous essayons de mettre en lumière ici : quelles sont les différentes formes d’instrumentalisation politique de l’ethnicité en Guinée et comment ont-elles évolué d’un régime à l’autre ? En quoi sont-elles semblables et différentes ?
Voici notre hypothèse principale : les différentes formes d’instrumentalisation de l’ethnicité en Guinée postcoloniale sont en partie conditionnées par la nature des régimes politiques. Les stratégies des acteurs politiques pour manipuler les identités ethniques sont influencées par le régime politique dans lequel ils opèrent. Conséquemment, un changement des conditions politiques engendre une révision des stratégies utilisées par les acteurs politiques.
Pour étayer notre propos, nous privilégierons une perspective instrumentaliste de l’ethnicité. Sous ce prisme, la cause ultime des manipulations ethniques repose sur une compétition économique et politique. Cela implique que le facteur ethnique n’est «pas un donné, un état, mais une construction historique, en interaction permanente avec les dynamiques sociales, politiques et économiques globales dont sa production est indissociable.» L’idée selon laquelle les acteurs sont en mesure d’effectuer des choix rationnels est fondamentale dans la théorie instrumentaliste. Ici, il est admis «que toute action comporte un coût et un bénéfice et que l’acteur se décide toujours pour la ligne d’action qui maximise la différence entre les deux». Bertrand Badie abonde dans le même sens en affirmant que, pour saisir les questions identitaires, «…il faut partir de l’hypothèse que les acteurs politiques cherchent à se saisir de symboles […] de manière à mobiliser le maximum d’individus en soutien à leur projet politique».
Mais avant, un point mérite d’être éclairci pour permettre aux lecteurs d’apprécier notre analyse sans confusion, ni mésinterprétation aucune. Dans notre argumentation, nous n’insisterons pas sur l’appartenance ethnique des dirigeants, car nous suggérons que, pour saisir l’évolution du fait ethnique en Guinée, il faut comprendre comment les forces structurelles (internes et externes) délimitent et façonnent les stratégies des acteurs, et non l’inverse. Toutefois, cela ne nous empêche pas de postuler aussi que les acteurs politiques, bien que subissant des contraintes institutionnelles, possèdent quand même une marge de manœuvre dans leur prise de décision : c’est le néo-institutionnaliste de choix rationnel.
Manipulation des identités ethniques dans un régime autoritaire fermé (1958-1984)
Trois facteurs font la singularité du régime autoritaire fermé et expliquent l’intense violence qui caractérise son modèle de manipulation des identités ethniques. Sur le plan national : la nature révolutionnaire du régime et l’instauration du parti unique. Au niveau international : le contexte de guerre froide. Précisons ici chacun de ces facteurs.
Au moment de l’indépendance, la Guinée, à l’instar de nombreux États africains, était confrontée à des défis multiples parmi lesquels celui de la construction d’une identité nationale posait particulièrement problème. Pour le surmonter, le régime autoritaire fermé s’est tout d’abord appuyé sur un discours révolutionnaire. Celui-ci passait entre autre par l’élimination des hiérarchies traditionnelles (les « chefferies traditionnelles » sur lesquelles s’étaient appuyées le colonisateur français). Le complot de 1976, qualifié de «peul» par le régime, marque un tournant décisif. Ici, l’essentiel réside, non pas dans la véracité ou dans la fausseté du complot en tant que tel, mais bien dans la manière dont il a servi de légitimité à l’institutionnalisation de l’ethno-stratégie. Car, globalement, il faut rappeler que c’est l’ensemble des Guinéens, et non une seule communauté, qui ont été victimes du régime révolutionnaire dont la maitrise de la dialectique des contraires (patriotes vs traitres) est difficile à réfuter.
Ensuite, le régime était construit sur le modèle du parti unique : le poste de chef d’État n’était pas en jeu, et aucun autre parti ne pouvait légalement exister. Ceci annulait les pressions internes qu’auraient pu exercer des partis politiques d’opposition. Tout opposant au parti devenait alors un ennemi du peuple et de l’État. Le discours révolutionnaire et le parti unique servaient ainsi de mécanismes d’exclusion ethnique; les étiquettes «anti-révolutionnaire» et «peul» se confondant l’une l’autre.
Cette dynamique interne a ensuite été facilitée par la troisième caractéristique singulière de ce régime : la guerre froide. En effet, la logique de compétition entre les deux blocs écartait toute possibilité d’intervention extérieure en Guinée au nom d’un quelconque impératif humanitaire. La quasi-certitude d’une non-intervention de la communauté internationale jouait donc comme un facteur «facilitateur» pour tout régime décidant de réprimer, voire massacrer, une partie de sa population (pour des raisons ethniques, religieuses ou autres).
En somme, le régime Touré se distingue des autres régimes de par la violente répression à l’endroit d’une communauté ethnique, opérée par le cumul de trois facteurs : le discours révolutionnaire et, le parti unique (au niveau interne) ainsi que le contexte de guerre froide (externe) dans lequel il opérait.
Manipulation des identités ethniques dans un régime autoritaire électoral (1993-2008)
Trois variables nous intéressent ici : un parti politique dominant, le Parti de l’unité et du progrès (PUP), et le pragmatisme du régime, à l’échelle nationale. Et, à l’échelle internationale, la logique de post-guerre froide.
Au lendemain de la guerre froide, les anciens régimes autoritaires africains se sont inscrits dans la «troisième vague de démocratisation». Bien que la démocratisation du continent ait globalement échoué, elle a néanmoins contraint les régimes politiques à changer la manière dont ils instrumentalisent l’ethnicité. Dorénavant, le régime autoritaire électoral considère la possibilité d’une intervention extérieure en cas de violation des droits civiques. C’est à la lumière de ce changement dans le système international qu’il convient de cerner le pragmatisme qui caractérise le régime dans son rapport avec l’ethnicité : équilibrer le partage du pouvoir entre des « Big men » et autres entrepreneurs politiques issus des différentes communautés ethniques afin de réduire les tensions entre elles. L’enjeu de fond restant le même, c’est-à -dire, le partage du pouvoir, ce régime fait de telle sorte que les Guinéens, de toutes communautés confondues, cherchent à intégrer les cercles juteux du pouvoir, c’est-à -dire des réseaux clientélistes qui sont inclusifs.
Tout en évitant de s’attaquer à une communauté spécifique, comme dans le cas du premier régime, celui-ci réprime essentiellement les leaders politiques de l’opposition, sources de pressions internes. Concernant sa fameuse phrase «Wo fatara» (vous avez bien fait en soussou) encourageant les pillards et ses partisans soussous qui s’en sont pris aux Malinkés et à leurs biens en 1985, Lansana Conté répond à un intervieweur en ces termes : «c’est une phrase malheureuse que j’ai rectifiée le jour même, personne n’a voulu la noter …».
Parallèlement, c’est en se présentant comme le garant de la sécurité nationale du pays ainsi que d’une stabilité ouest-africaine que le régime autoritaire électoral parvient à réduire de potentielles pressions externes. Le parti politique dominant, rendant le fauteuil présidentiel imprenable, fait que les tensions deviennent plus intraethniques qu’interethniques, d’où la multiplication des réseaux clientélistes au sein desquels les alliances se font et se défont selon des intérêts davantage individualistes que communautaristes.
En somme, le cas du régime Conté se distingue des deux autres régimes par sa capacité à instrumentaliser les identités ethniques, sans cibler et stigmatiser les membres d’une communauté ethnique donnée. En réussissant cette stratégie, le régime est parvenu à substituer les tensions intraethniques aux tensions interethniques. D’un point de vue international, ce qui demeure remarquable, c’est la capacité de ce régime à faire de sa stabilité «autoritaire» un moyen stratégique pour réduire l’intensité des pressions internationales. Mike McGovern voit donc juste en affirmant : «entourée d’États instables (Liberia, Sierra Leone, Guinée-Bissau et Côte d’Ivoire), la Guinée obtenait carte blanche de la part de la communauté diplomatique et des donateurs, qui voyaient dans le régime de Conté une source de stabilité dans la région».
Manipulation des identités ethniques dans un régime multipartisme ouvert (2010-2013)
Deux facteurs centraux expliquent les vives tensions interethniques qui caractérisent ce régime multipartiste ouvert : une compétition électorale ouverte, première pour le pays, et une logique de post-guerre froide similaire à celle dans laquelle opérait le régime précédent.
Pour la première fois de son histoire, la Guinée organise une élection libre et ouverte, lors de la présidentielle de 2010. Mais cette compétition électorale ouverte aura un impact direct sur l’instrumentalisation des identités ethniques : une intensification des tensions intercommunautaires. Contrairement aux deux régimes qui l’ont précédé, ce régime multipartiste ouvert rend, pour la première fois, le pouvoir exécutif accessible par le canal légal des urnes. Dorénavant, il n’y a ni de parti dominant, ni de parti unique, mais plutôt une pluralité de partis politiques qui, ultimement, visent tous la présidence. Conséquemment, les entrepreneurs politiques, adoptent des stratégies de manipulation ethnique qui leur assureraient la primature et/ou la majorité législative. La mobilisation constitue alors un instrument privilégié.
Au plan international, le contexte post-guerre froide continue d’opérer : les entrepreneurs politiques, autant ceux qui sont au pouvoir que ceux qui veulent y accéder, tous cherchent à propager une image démocratique. Bien que ce régime multipartiste ouvert soit le théâtre de vives tensions interethniques, il nous semble exagérer de penser qu’il commettrait un massacre ethnique. Parce que, tout comme celui qui le précède, il n’a pas le luxe d’être épargné de pressions externes s’il réprime (ou est reconnu d’avoir réprimé) une communauté donnée.
Cela dit, ce régime repose sur la stratégie de l’exclusion communautaire stratégique. L’idée du «tous sauf X», souvent reprise par plusieurs observateurs et commentateurs de la vie politique guinéenne, résume bien ce que nous entendons par exclusion communautaire stratégique. A l’image de la dernière campagne électorale concernant les législatives, partis politiques de l’opposition et de la mouvance présidentielle continuent, encore aujourd’hui, de multiplier les discours «ethnostratégiques». La compétition électorale étant réellement ouverte, la mobilisation de l’ethnicité devient alors une stratégie logique. Car, la manipulation de l’ethnicité implique l’existence d’entrepreneurs politiques qui sont capables, en fonction du contexte sociopolitique dans lequel ils opèrent, de prendre des décisions, et de tenir des discours, sur la base d’une rationalité de type instrumentale.
Tout semble donc indiquer que, dans le régime Condé, l’instrumentalisation des identités ethniques consiste à «isoler» ses adversaires politiques en les réduisant à leur communauté ethnique. Tout cela, au nom d’un intérêt général hypothétique. Et bien que les entrepreneurs politiques aient tous tendance à s’appuyer sur les membres de leur communauté ethnique respective pour remporter les élections, ils essayent, en même temps, de se projeter une image de «démocrate». Plus problématique encore, le régime actuel ne fait pas de distinction entre les périodes pré et post-électorales, ce qui crée un climat politique de tensions ethniques permanentes.
Trois leçons pourraient être retenues à partir de cette analyse
Plus un régime est autoritaire et isolé du monde extérieur, plus les tensions identitaires deviennent interethniques et violentes (régime autoritaire fermé 1958-1984). Ensuite, plus il est autoritaire mais, en même temps pragmatique, plus les tensions deviennent intraehniques (régime autoritaire électoral 1993-2008). Finalement, plus il est multipartiste ouvert, rendant ainsi le pouvoir exécutif accessible, les chances d’assister à des tensions interethniques augmentent (régime multipartiste ouvert 2010-2013).
Après plus d’un demi-siècle d’existence en tant qu’État souverain, la Guinée peine encore à construire une unité nationale. Et ce ne sont certainement pas des petits leaders politiques, experts en matière de division, voire de déchirure, du tissu social, qui y contribueront.
En revanche, pour y arriver, la Guinée a urgemment besoin de leaders politiques dont la grandeur se mesure surtout par une double capacité : approcher et rapprocher toutes les communautés ethniques présentes dans le pays pour l’édification d’une Guinée plus inclusive, plus tolérante, plus sécuritaire … bref, tout simplement, plus belle.
En attendant, jamais les Guinéens n’ont été aussi divisés par les politiciens (au pouvoir ou dans l’opposition), signe que pour passer à la démocratie, la Guinée aura besoin de grands leaders capables de faire de la politique autrement.
Et si par respect et amour d’élections libres et transparentes la commission électorale nationale indépendante (CENI) ne falsifiait pas les véritables résultats des élections législatives du 28 septembre 2013, alors …
Ousmane Diallo
Maitrise en politique comparée - Université d’Ottawa
© Ousmane Diallo
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Commentaires
En effet, au-delà des différents facteurs internes (sociaux, économiques, etc.) propres au jeu politique africain, il existe différents facteurs externes qui orientent profondément les stratégies des acteurs politiques nationaux. Regardons la Côte d'Ivoire, l'Egypte, etc.
D'ailleurs, lorsqu'on écoute attentivement la classe politique guinéenne, on a l'impression qu'elle s'adresse davantage aux divers acteurs internationaux qu'au peuple guinéen.
Pour terminer, notez que c'est avec beaucoup d'intérêt que je suis les publications mensuelles sur votre nouveau blog.
Cordialement,
OD
J'ai particulièrement appréciée la différentiation des 3 régimes sur le plan des manipulations ethniques qui est réfléchie et utile a la compréhension de ce qui se passe actuellement...
J’espère que tous les patriotes éclairés prendront le temps de lire cette longue analyse...








