Moussa Bella Barry Jeudi, 28 Février 2013 16:04
Après autant d’années d’exil je me décide pour le retour à la maison. De surcroit, j’ai eu l’audace de faire connaître « MAGUINÉE » à ma femme. Ma femme est allemande. Elle n’avait, auparavant, fourré son nez nulle part en dehors du continent européen. Avant notre voyage pour mon pays je n’ai cessé de parler à ma femme de Conakry, de Dalaba en particulier, et du pays en général. Ma femme étant de curiosité naturelle voulait particulièrement savoir plein de choses sur ma famille et le pays. Comme homme qui appelle les choses par leurs noms, je lui ai dit que j’étais un enfant du pays profond, que mes parents vivaient sur le haut plateau du Fouta-Djalon. Contrairement aux siens, mes parents sont ...., ce sont de modestes personnes. Ils se sont privés de beaucoup de choses pour que mes frangins et moi puissions aller à l’école. J’ai dit à ma chère épouse, que la simplicité de mes parents...., leur condition de modestes personnes ne me gênaient pas du tout.
« Oh ! La condition de tes parents ne m’importune pas non plus, je veux bien entendu incessamment faire leur connaissance », a dit ma femme. Elle m’a souri, envoûtée, sa figure rayonnante d’une douce amabilité. « Je brûle d’impatience de rendre visite à tes parents, je le veux », a renchéri ma femme. J’ai fait un redit à ma femme que mon père n’était plus de ce monde et que ma mère n’a pas fait l’école des blancs, pour autant qu’elle n’était pas illettrée, car elle maitrise l’écriture arabe transcrite dans notre lange Pulaaku. Toutefois qu’elle aura de la difficulté à communiquer seule à seule avec ma mère ».
« Non, ne t’inquiète pas pour cela, je serai très aimable envers ta mère, tu le verras », a conclu ma femme. Elle a fait un rajout en disant qu’elle ne partait pas voir « MAGUINEE » avec la vision de certains blancs sur les pays du monde en développement. Sa perception était loin de cette vision eurocentrique qui prendrait les pays en développement visités comme inférieurs, ou qui donnerait à penser que les gens d’en face surestimeraient ou penseraient que le blanc était comme le bon Dieu. Alors qu’en général ces gens mépriseraient cette vision erronée. « Je ne voudrais pas, dit-elle, que les gens croient que je suis de ceux qui se sentiraient malheureux, lorsqu’ils n’ont pas exactement tout ce qu’ils ont habitude d‘avoir chez eux à la maison. «
Cours d’instruction civique à ma femme
Avant notre voyage pour « MAGUINÉE » je n’ai cessé d’expliquer à ma femme, ce que c’est la famille africaine. Je voulais lui épargner, par ceci, des surprises lorsqu’elle aura vu que, ma famille a de l’emprise sur moi, et moi aussi j’ai une certaine autorité vis-à-vis de ma famille. J’ai voulu donner d’utiles renseignements à ma femme, lui faire comprendre que cette influence de la famille n’est pas de l’avidité, mais que c’est un acte encré dans nos mœurs, que c’est une manifestation de solidarité des uns envers les autres depuis la nuit des temps.
Je lui ai dit qu’il n’était pas nécessaire de sensibiliser les membres du clan à la solidarité familiale, car c’est des habitudes naturelles, le langage de nos attitudes permanentes. C’est ainsi que tous les membres d’une famille pouvaient demander l’hospitalité à n’importe quel autre parent. Se heurter à ce contrat social serait subir les effets du déshonneur et la condamnation clanique.
Je lui ai dit que le clan familial était la base de la société en Afrique, elle m’a répondu sans équivoque que toutes les sociétés sont basées sur la famille. Sa réplique cinglante n’était pas du tout en opposition à sa vision de la famille. Connaissant très bien ma femme, je suis autorisé de dire que sa réplique n’est pas pour contrarier, mais elle est plutôt assez fidèle à l’idée qu’elle se fait de la relation entre la société et la famille.
Je rétorque, certes, que la famille est le premier bien commun qui fonde toutes les sociétés, mais que celle-ci forme chez l’Africain tous les descendants d’un même aïeul. Les enfants d’un même aïeul paternel ‒ Waare wooterè ‒, ou en français de la même barbe, reconnaissent la primauté d’un ancien ; ces descendants du patrilignage ou de la même barbe établissent la maison/famille minimale ‒ Suudu ‒. Ils entretiennent régulièrement des liens les uns avec les autres. Au Fouta-Djalon la famille minimale élargit ses liens au musidal. Le musidal c’est l’ensemble de la parenté biologique et de la parenté sociale qui demeurent en contact. Le musidal joue un rôle distingué en termes de relation sociale.
Les liens dans la famille ont une interprétation purement africaine. Par exemple la sœur de ma mère est ma mère, les enfants des tantes maternelles sont considérés comme des sœurs et des frères, et les enfants des oncles maternels sont mes cousines et cousins. Mais la parenté-là, (ces sœurs et cousines, frères st cousins), n’est pas de la famille minimale.
Les distinctions à l’intérieur de la famille minimale est autre qu’en Europe, nous n’avons pas de demi-frères ou de demi-sœurs, mais des frères ou des sœurs. L’enfant de mon oncle paternel est mon frère ou ma sœur et non mon cousin ou cousine ; l’enfant de mon frère est mon fils ou ma fille. Je lui dis : « Tu as vu, c’est très différent de la notion de famille en Europe ». Au sens strict, en Europe, la famille ce sont la mère, le père et les enfants vivants sous le même toit. Le reste est considéré comme de proches parents.
Coutumes et mœurs au Fouta-Djalon
J’ai dit à ma femme que la succession est faite chez nous selon l’institution léviratique qui favorise les descendants du patrilignage. La parenté masculine ou consanguine confère le droit d’hériter. En absence d’héritiers directs, les parents de la famille minimale font valoir leurs droits sur les concessions. C’est pourquoi pour éviter des contestations après sa mort, un homme sans descendant installe ses successeurs, devant témoins. En cas de décès d’un chef de famille, ses veuves et leurs enfants sont partagés entre les frères héritiers du défunt, mais il y a des exceptions tolérées. Le but visé par cet acte est de conserver la famille intacte à la suite de la mort d’un de ses membres.
Lorsque ce partage n’a pas été fait au vivant d’un homme sans héritier direct, les concessions sont réparties entre tous les frères classificatoires de la famille minimale, et c’est seulement en leur absence que le partage se fait entre les hommes de la descendance des fils.
L’unité sociale que constitue la famille se double d’une unité dans la conduite des affaires. Par exemple en matière de justice civile et comme en toute autre matière sociale, la famille prime l’individu. Autrement dit, le droit du clan prime le droit individuel. Ce contrat social est permanemment présent à la mémoire de chaque membre du clan.
J’ai redit à ma femme que la société africaine était foncièrement collectiviste. Chaque famille a un gouvernant, le patriarche, qui est d’une manière général, le premier-né de la génération la plus ancienne, (c’est le plus âgé des parents). Il porte souvent le nom de « père » ou de « grand-père », on le désigne aussi habituellement par le nom de vieux : c’est « l’ancien ».
L’aîné a le pas sur ses sœurs et frères nés après lui. Chez les Peuhls du Fouta-Djalon, le patriarche exerce une autorité, il est en quelque sorte le président du Conseil familial, et tous les membres de la famille lui obéissent. Le patriarche est appelé aussi hoore gorol, ou en français tête de lignée masculine.
Mais je dis à ma femme de ne pas s’inquiéter. Car le pouvoir du patriarche ne s’étend pas en dehors de la famille minimale. Par exemple les épouses des membres de la famille échappent à l’autorité du patriarche, l’épouse respecte le patriarche, mais ne doit exclusivement l’interdépendance qu’à son mari.
Ma femme m’a souri, et dit que pour lever toute équivoque, c’était la moindre des précisions qu’elle attendait de moi. Je suis issu d’une famille nombreuse, j’ai beaucoup de frères et sœurs. Au vu de ma grande famille, je peux comprendre la précision que ma femme voulait entendre de moi, car ses coutumes et habitudes sont autres que les miennes.
J’ai continué ma leçon d’instruction civique à ma femme en lui disant que pour valider une union entre deux familles, autrement dit pour valider un mariage, la coutume exigerait que la famille de l’époux fasse la demande officielle aux anciens de la famille de l’épouse. En conséquence une sollicitation de mariage nécessiterait le consentement du patriarche du clan du jeune homme et du lignage de la jeune fille.
Mes premières impressions de Conakry
En un brin de temps de mon absence, Conakry a subi de remarquables changements. À peine que je reconnaisse mon quartier de Yimbaya-Tannerie. Dans ce quartier de la haute banlieue de Conakry, j’ai constaté un changement fabuleux depuis mon dernier départ.
Les bousculades continuelles sur les routes rendent la fluidité des déplacements par l’automobile ou à pieds plus hasardeux. Quoique les ouvrages routiers soient sensés désengorger la circulation et aérer la ville, Conakry s’asphyxie. Les automobilistes roulent dans l’indiscipline répandue, les piétons franchissent les rues à tout endroit sans avoir le moindre tourment de se faire faucher par les différents engins roulants. Ce chaos organisé dans la rue se déroule dans un naturel déconcertant pour le néophyte.
A présent, Conakry est une ville mégapole digne de certaines villes du monde en développement. L’exode rural rend la capitale guinéenne invivable. Le plan cadastral de la ville est approximatif, et l’aménagement de la cité moyen. L’insécurité est foudroyante.
Les boules au-devant de l’aéroport de Gbessia
Oh oui ! Ces boules blanches ! A notre arrivée à Conakry la rue est vivante et, la vie également agitée à cette heure tardive de la journée. De toute part il y a de petites boutiques, des étalages de petits commerces, des femmes, des hommes et même des enfants. Les tables de toutes sortes de marchandises, des marchands et marchandes s’improvisent de tous côtés, et ce, tout au long des routes.
Le premier étonnement de ma femme à la sortie de l’aéroport est ces boules blanches. Les vendeuses étalent ces boules à vendre tout au long de la chaussée, dont la recette de ventes permet de nourrir tant de bouches dans diverses familles.
D’un air de surprise totale, ma femme me demande, « c’est quoi ces boules blanches ? » Je lui réponds que c’est des oranges épluchées. Effet d’étonnement ! Elle n’en revient pas de voir les oranges vendues de la sorte, car ma femme connaît les oranges, elle les mange aussi. Mais cette façon de découvrir des oranges en vente, elle n’en a jamais connue dans sa vie.
La leçon de biologie nous apprend en effet que l’orange, ce fruit à pépins juteux, comprend un épicarpe glanduleux (la peau) ; une fois cette peau du fruit épluchée, il apparaît le mésocarpe sec et spongieux (parenchyme). Cette zone médiane blanche de la paroi du fruit, dérivant du parenchyme des carpelles, et qui, chez l’orange entoure la pulpe du fruit. C’est cette zone du mésocarpe qui donne la blancheur du fruit qui médusa ma femme.
Arrivée à la maison
Alors, arrivés à la maison, la réception est solennelle. C’est une émotion chargée de plaisirs. A présent je me sens bien au sein de mon clan. Je ressens vivement notre maison comme une zone de mes souvenirs, de la garderie de l’amour familiale, car je le sais, la bienveillance des miens m’est totalement garantie, ceci est un fondement sûr qui me procure de l’audace et de la compréhension ; il est tout simplement formidable de me retrouver entre les miens, parce que le faire-valoir de l’amour et du droit claniques va de soi, il n’est pas nécessaire de négocier pour mériter l’amour familial, il n’est surtout pas question de faire une souscription optionnelle aux obligations familiales. Le devoir des uns envers les autres est l’assise du devoir familial que chacun s’approprie. C’est ainsi que nous avons profité sans réserve de l’attachante et grandiose hospitalité de ma famille, l’attention et le soutien familiaux nous ont rendu le séjour commode et très approprié. La chaleur humaine est renforcée par la vivacité du sentiment d’union-familiale.
Moussa Bella Barry