Le Fa-so d’abord, le Mansa ensuite

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DIALLO_Boubacar_Doumba_01A la veille de la nouvelle année 2013, je dédie à tous mes fans lecteurs le récit suivant de notre père Ahmadou H Bâ qui relate les derniers soubresauts de l’Empire du Mali face au royaume naissant et vigoureux de Ségou. Le choix de ce texte n’est pas fortuit. Dans l’histoire des peuples, le nouveau a toujours supplanté l’ancien. Depuis plus de cinquante ans, les forces obscures de la dictature et de la répression affrontent celles de la liberté et de la lumière. Nous sommes à un point nodal où il est grand temps que tous les patriotes guinéens, de toute région ou ethnie confondues, comprennent que le destin du pays prime celui d’une caste au pouvoir. Autrement dit « le Fa-so d’abord, le Mansa ensuite ». Sans vouloir offenser personne, j’invite aussi bien les partisans du régime actuel que ses opposants à méditer la sentence précédente et à prendre leurs responsabilités. Le récit qui suit illustre la tragédie que traverse la Guinée actuellement. Aussi, je vous livre ce texte tiré du livre Oui, mon commandant !


« Mon père, commença le griot, l'a appris de son père qui l'avait entendu de son propre père, et la chaîne remonte ainsi jusqu'au grand-père de mon grand-père. Celui-ci conta qu'une nuit le dernier Mansa du Mandé (empereur du Mandé, ou Mali), Mama Makan Keita, s'éjecta comme un ressort de sa couchette. Drapé dans sa couverture, il sortit de sa chambre et se mit à arpenter la cour en criant comme un fou: "Biton Mamari Kouloubali ! Biton Mamari Kouloubali ! J'en ai assez d'entendre parler de ce jeune homme de Ségou qui veut jouer au caïman alors qu'il n'est qu'un lézard dont j'ai trop tardé à couper la queue ! J'ai toléré qu'il crée à Ségou-Sikoro une association de jeunes ayant pour but de cultiver des champs en commun pour les autres et de divertir la population après les récoltes par des danses et des chants. Cela, oui, je l'ai toléré. Mais de là à jouer au chef de guerre et à dicter des lois, il y a une distance que chacun peut apprécier. Ah ! Je me suis fait bien du tort à moi-même en n'étouffant pas dans son œuf, dès le jour de sa ponte, ce poussin d'une vieille poule fatiguée !" […]

Qu'on aille me chercher le grand griot de la cour ! Qu'on fasse venir les vénérables de la cité, les chefs d'armée de l'infanterie et de la cavalerie! Que mes captifs grands démolisseurs de murailles, armés de leurs haches et de leurs pilons, soient prêts à se rendre à Ségou-Sikoro pour ramener au ras du sol les murs, murailles et murettes de la ville ! Je veux que tout soit nivelé comme une tête rasée et que plus tard nul ne puisse reconnaître les lieux et dire : "Ségou-Sikoro était là." […] »

Le doyen d'âge de la ville s'avança dans la cour, suivi du grand griot de la couronne. Le Mansa, épuisé, s'était effondré dans un coin. Les yeux fixes, la bouche à demi ouverte, il semblait guetter on ne savait quelle apparition. Quand il aperçut les deux hommes, il se leva et marcha vers eux tout tremblant, épuisé de n'avoir rien mangé depuis la veille et d'avoir vidé toute son énergie dans sa colère. […]

Le Mansa eut l'impression de se réveiller d'un sommeil dans lequel le fantôme de Biton Kouloubali le narguait, le tourmentait et l'affolait. « O grand griot ! fit-il entre deux quintes de toux. Dis au doyen du conseil impérial de réunir immédiatement les membres de l'assemblée. Qu'ils discutent entre eux, puis que l'on vienne me proposer le plus rapidement possible une action à envisager contre Biton Kouloubali. Je ne veux pas revivre cette nuit un tel cauchemar ! »

Le doyen n'avait pas attendu que lui soient transmis les ordres du Mansa. Dès que le grand griot avait entraîné ce dernier dans sa chambre, il avait convoqué l'assemblée des vénérables et tenait avec eux à ce moment même un conseil de guerre. Quand il leur eut exposé l'objet de la réunion et décrit l'état dans lequel on avait trouvé le Mansa, tout le monde fut d'avis qu'il fallait envoyer immédiatement une expédition punitive contre Biton Kouloubali, le capturer, l'amarrer et l'amener devant son suzerain afin qu'il lui lèche les pieds ! Tout le monde sauf un. Tel n'était pas l'avis, en effet, d'un membre influent de l'assemblée, Tiémogonin Tiédiougou, « le petit-vieillard-laid », réputé pour son caractère difficile et sa témérité. S'il ne partageait pas un avis il le combattait, fût-il celui du doyen ou du roi lui-même !
Une discussion, presque une altercation, l'opposa au doyen. Si tout ce que l'on disait sur Ségou et sur l'organisation de ses forces était vrai, alors il déconseillait vivement l'envoi d'une expédition improvisée contre Biton Kouloubali. « Si le Mansa attaque Ségou et échoue, expliqua-t-il, c'en sera fait non seulement de sa réputation, mais aussi des jours de l'empire ! Voici ce que je conseille : qu'un griot et trois hommes intelligents soient dépêchés à Ségou. Ils diront à Biton Kouloubali que le Mansa l'invite à Mali, sa capitale, pour la semaine de festivités en l'honneur du nouvel an, et qu'il peut y venir accompagné d'autant de notables et de guerriers qu'il voudra. Les membres de cette délégation profiteront de leur séjour à Ségou pour observer la situation locale et se renseigner sur les forces réelles de la ville. Si la chance abandonne Biton Kouloubali et lui fait répondre oui à l'invitation du Mansa, alors il sera facile à celui-ci, quand Biton viendra dans sa ville, de le livrer à la nuit qui le mangera sans bruit. »

Tiémogonin Tiédiougou ajouta : « Certes, il faut exécuter les ordres du roi, mais à condition que ces ordres ne risquent pas de détruire le Fa-so, la “maison de nos pères”, autrement dit le pays. En effet, le grand Mansa Baramandana Keïta a dit : "Le Fa-so d'abord, le Mansa ensuite."

Or, si notre suzerain s'amuse à attaquer Biton Kouloubali sans préparation, cela reviendra à jouer le sort de l'empire au hasard. »

Finalement, le doyen, le grand griot et plusieurs membres du conseil des vénérables se laissèrent convaincre par les arguments de Tiémogonin Tiédiougou. Mais comment faire entendre raison au Mansa, dont le grand défaut était de négliger les choses jusqu'à ce qu'elles pourrissent, puis de vouloir tout arranger et purifier en un seul jour, comme d'un coup de baguette magique ? Chaque fois qu'on lui avait parlé de la puissante association de jeunes créée à Ségou par Biton, il s'était emporté : « Qu'on cesse de me casser les tympans avec ces histoires de gamins ! Ce ne seront jamais que des enfantillages ! » […]

Tiémogonin Tiédiougou, qui s'était tu par respect pour le doyen, prit alors la parole. 

— Grand Mansa, dit-il, tu veux envoyer une colonne contre Biton Kouloubali pour l'obliger à dissoudre son armée. Moi, Tiémogonin Tiédiougou, je n'approuve pas cette mesure. je viens te proposer d'envoyer d'abord une délégation à Biton pour l'inviter à venir fêter le jour de l'an auprès de toi. Tes émissaires te ramèneront soit Biton lui-même, soit des renseignements précieux sur sa force armée réelle.

— Rengaine ton avis qui ne vaut pas plus qu'un vieux couteau rouillé, répliqua le Mansa, et va te montrer sur l'autre rive du fleuve ! J'ai décidé d'aller à Ségou punir Biton Kouloubali, et j'irai. je partirai après-demain matin. Que des ordres soient donnés en conséquence! » 

Tiémogonin Tiédiougou, le doyen et le grand griot ne savaient plus où se mettre. Ils s’empresseraient de quitter le palais.

Mama Makan Keita, le grand Mansa du Mande, partit donc le surlendemain matin à la tête de son armée. Il traversa le Niger pour circonvenir Ségou, persuadé de n'avoir affaire qu'à une horde de jeunes gens qu'une ou deux salves mettraient en fuite comme une détonation de fusil disperse une volée d'oiseaux mange-mil.

Grande fut sa surprise de découvrir Ségou entourée d'une haute muraille que les chevaux ne pouvaient franchir d'un bond, que les balles ne pouvaient transpercer ni les haches et pilons abattre sans effort ; mais sa surprise fut à son comble quand il vit une imposante armée de combattants, cavaliers et fantassins, sortir de la ville en bon ordre et foncer sur ses propres troupes avec la rage d'une lionne-mère qui défend ses petits. Le choc fut violent et meurtrier. Force fut pour le roi de reculer jusqu'à Konodimini et d'y camper pour reposer ses hommes et soigner ses blessés. Un deuxième, puis un troisième engagement furent tout aussi décevants. Chaque fois, la victoire penchait beaucoup plus vers Ségou que vers la « Force du Mande », comme on appelait alors le Mansa.
Vexé on ne peut plus, ce dernier résolut de mettre le siège devant Ségou et de réduire la ville par la famine. […]

Le siège dura trois ans. Peu à peu, la fortune de guerre avait tourné le dos au Mansa. A chaque rencontre, Biton prenait le dessus et le moral des assiégeants baissait avec la régularité d'un fleuve en décrue. Le Mansa comprit que si les choses continuaient à ce train, au lieu de prendre Ségou c'est lui même qui serait pris par Biton. Aussi, une nuit, profita-t-il de l'obscurité pour lever discrètement le siège et regagner sa capitale. Biton Mamari Kouloubali ne s'en aperçut que deux jours plus tard. Fonçant avec ses troupes, il rejoignit l'armée impériale avant qu'elle ne retraverse le fleuve. Il décima ses forces arrière, fit beaucoup de prisonniers et récolta un important butin.

Le Mansa traversa le Niger juste à temps. En sécurité sur la rive gauche, il put enfin échapper à celui qu'il traitait de lézard et de manant. Il rentra chez lui, rongé par une honte qui l'empêchait de lever la tête et de regarder qui que ce soit en face. Quelques jours plus tard, il apprit avec horreur que Biton Kouloubali, à la tête de son armée, campait en face de lui sur la rive droite du Niger et qu'il s'apprêtait à investir sa capitale, pour lui rendre tout le mal qui avait été fait à Ségou.
Le Mansa réunit son conseil de guerre et demanda conseil aux vénérables. Ceux-ci gardant le silence, Tiémogonin Tiédiougou prit la parole sans l'avoir demandée. « O Mansa ! dit-il. A la veille de cette guerre tu m'as ordonné d'aller me faire voir sur l'autre rive du fleuve. Je n'en ai rien fait, car ce n'était pas le moment d'y aller et il n'y avait personne pour m'y voir. Aujourd'hui il y a toute une foule, et même une poudrière prête à sauter pour nous anéantir.
C'est donc aujourd'hui que je vais aller m'y faire voir, avec ta permission. » Force fut pour le roi d'encaisser la juste mais irrévérencieuse boutade.

Le vieil homme traversa effectivement le fleuve et se rendit tout droit dans le campement de Biton Kouloubali. Ce dernier le reçut comme un plénipotentiaire du Mansa et lui accorda un long tête-à-tête. Tiémogonin Tiédiougou lui conseilla de ne pas épuiser ses forces contre un empire moribond alors qu'il en aurait besoin pour fonder un royaume qui ferait parler de lui. Il lui prédit en outre que Mama Makan Keîta serait le dernier Mansa du Mande.

Biton fut d'autant plus impressionné par les propos du vieil homme que celui-ci ne parlait pas de son propre chef, mais interprétait les données d'un thème géomantique qu'il venait de dresser devant eux sur le sol. Biton n'était pas homme à mépriser la voix des augures. Sa mère, à qui on avait prédit sa naissance, savait à quoi s'en tenir.

— Comment aurai-je la garantie que le Mansa ne m'attaquera pas ? s'inquiéta-t-il.

— Demande-lui de transférer sa capitale à Kangaba, où elle était située lors de la fondation de l'empire du Mande, et de jurer qu'il n'exercera plus aucun pouvoir en aval de la ville de Niamina.

Biton Mamari Kouloubali accepta la suggestion de Tiémogonin Tiédiougou et s'y conforma. Il rencontra son adversaire le Mansa, et tout fut dit et fait. 

Voilà, rapidement conté, comment commença la popularité de Niamina, la ville où, depuis lors, on se trouve à la fois dans les empires du Mali et de Ségou.


Les fervents soutiens du régime décadent et dictatorial actuel devraient bien réfléchir : choisir notre Fa-so ou le Mansa avant qu’il ne soit trop tard. Il y va de l’intérêt de tous. Les Guinéens ont trop souffert et trop, c’est trop.

Bonne et heureuse année 2013 !

Vive la Guinée unie, fraternelle et prospère !


Boubacar Doumba Diallo

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Commentaires  

 
+3 #12 Amara Lamine Bangoura 03-01-2013 20:53

Merci Doyen!Toujours un immense plaisir de parcourir vos papiers.Ceci etant,j'estime en ce qui me concerne,qu'une revolution profonde des mentalites retrogrades s'avere incontournable pour l'edification d'une Guinee nouvelle.Il est temps de renoncer aux considerations mythologiques fantaisistes,de se soustraire aux stereotypes ridicules et autres prejuges grotesques entretenus par des lobbys d'interets soutenus par certains leaders d'opinion et des coordinations et associations demoniaques destines a nous diviser afin de mieux nous opprimer.Nous devrons rompre avec la preponderance du sentiment d'appartenance ethnique et autres reflexes communautaires en accordant la primaute au renforcement des liens de notre communaute de destin au sein de la republique,a la consolidation de l'equilibre vital de notre jeune balbutiante nation,aux efforts de developpement pour d'assurer le mimimum de bien etre materiel et moral aux Guineens.Le culte de la personalite,les crimes politiques,le nepotisme,la corruption,le favoritisme,le regionalisme, la gestion approximative des affaires de letat entre autres pratiques nefastes, devraient cesser definitivement maintenant,la survie de ce merveilleux ensemble nomme Guinee y depend irreversiblement. Bonne et heureuse annee 2013 a tous!ALB-Birmingham,AL-USA>
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0 #11 Oury Baldé 03-01-2013 15:30

Citation en provenance du commentaire précédent de madina:
Ironie du sort.Doyen,le titre de ce texte était le slogan de campagne de Alfa Condè:La Guinée d'abord.
Comme quoi,le demon emprunte toujours l'image de l'ange pour s'introduire dans la maison.!

Un régal!
Merci Madina.
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+1 #10 Oury Baldé 03-01-2013 15:28

Citation en provenance du commentaire précédent de Youssouf Bangoura:
Maïmouna, il y a pas des faux fils guinéens, on est tous des vrais fils guinéens . Espérons que tous les enfants de ce pays, choisissent les intérêts de leur nation plutôt que les leurs .

C’est de tels discours irréalistes fausseusement autoflatteurs qui conduisent droit au mur .
Bah Mon cher Youssouf, au risque de te choquer, des Guinéens bons et mauvais , il yen a bel et bien. Revoyez les discours de Lansana Conté pour vous en convaincre .Lui le disait en plus aux étrangers , histoire de les mettre en prévenir d’éventuelles coups bas de nos compats.
J’espère qu’on apprenne à voir la realité telle qu’elle est.
Bonané ! Bon santé !
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+3 #9 Ben Daouda 02-01-2013 09:43

Depuis toujours en Guinee nous entondons le slogan , C'est les Malinkes au pouvoir....C'est les Sousous au pouvoir...a quand le tour de Peuls au pouvoir ?
La Guinee a toujours eu une ethnie a Sekoutourya...Il est grand temp d'y envoyer une Guineen et non une ethnie.
Bonne annee Koto..
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+4 #8 boubacar doumba diallo 01-01-2013 16:10

Bonne ann"e Aménofils
Bonne année Youssouf Bangoura !!
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+7 #7 Amenofils 01-01-2013 14:10

Si cette notion du "pays d'abord" était comprise en Guinée, le pays n'en serait pas la. Cette notion doit être enseignée aux étudiants, dans nos universités comme nous la Guinée ne dispose pas d'écoles d'administration. Le patriotisme s'enseigne.
Bonne année Doyen Doumba
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-1 #6 Youssouf Bangoura 01-01-2013 13:48

Maïmouna, il y a pas des faux fils guinéens, on est tous des vrais fils guinéens . Espérons que tous les enfants de ce pays, choisissent les intérêts de leur nation plutôt que les leurs .
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+7 #5 Paul Théa 01-01-2013 09:40

Normalement c'est le pays d'abord mais helas...
Bonne Année Doyen
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+8 #4 boubacar doumba diallo 01-01-2013 00:17

Oui Maïmouna Barry, espérons qu'à l'aube de 2013, le temps n'est plus loin où les authentiques patriotes guinéens de toute ethnie et région confondues vont se dresser comme en 2007 pour balayer cette mafia militaro-civile qui opprime et exploite nos populations , choisissant ainsi le Fa-so à la place du Mansa fut il noir, rouge, vert ou blanc.
Bonne et heureuse année 2013 Maimouna !
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+6 #3 Maïmouna Barry 31-12-2012 23:24

Doyen Doumba,
Cette histoire, c’est ce que nous vivons actuellement en Guinée. Espérons que les vrais fils guinéens choisiront le pays plutôt qu’un faux chef.
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+10 #2 boubacar doumba diallo 31-12-2012 19:00

Bien vu Madina! Pour des raisons bassement matérialistes ou racistes, beaucoup choisissent d'intervertir les termes dans l'ordre suivant :
"Le mansa d'abord, le Fa-so ensuite".C'est le drame de ce pays qui croule sous la dictature de la mafia militaro-civile du RPG et alliés.
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+21 #1 madina 31-12-2012 17:34

Ironie du sort.Doyen,le titre de ce texte était le slogan de campagne de Alfa Condè:La Guinée d'abord.
Comme quoi,le demon emprunte toujours l'image de l'ange pour s'introduire dans la maison.!
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