Alimou Sow Samedi, 03 Novembre 2012 16:27
J'ai un pote qui a trouvé un job de «ouf». Finis les journées interminables sous le soleil incandescent de Conakry à déposer des CV dans des bureaux malfamés pour un hypothétique poste de stagiaire. Adieu les petits déj' à la tartine de Niebbé Kossovo (haricots). Quatre ans après son diplôme de maitrise d'ingénieur-informaticien, mon ami est devenu un important... brocanteur !
«Tonton la brocante» revend des produits made in Europe. Des articles dits «originaux», c'est-à-dire : des matelas ratatinés, des congélateurs «années 60», des chaises bancales, des écrans télés vieillots, des berlines déglinguées, des moquettes parfumées de pipi de chat, etc., qu'un cousin à lui, immigré en Europe, collecte pour le ravitailler régulièrement. Pour une quasi-franchise douanière au port de Conakry (avec moins de 100 euros, on peut dédouaner n'importe quoi). Si l'on mesure le chiffre d'affaire de mon ami à l'aune de l'embonpoint qu'il a pris en quelques mois et les basins «Bamako» qu'il arbore à chaque fête, on peut conclure que le métier nourrit son homme.
Comme des milliers d'autres jeunes Guinéens victimes du chômage chronique, mon pote a mis les pieds dans le plat de la filière «occasion» devenant ainsi un maillon de la longue chaine de procession funèbre des déchets industriels exportés, dont la Guinée est devenue un cimetière géant.
Véhicules, pneumatiques, pièces détachées, matériels électroménagers, électriques et électroniques, textiles, fabriqués ailleurs, trouvent leur tombeau ici. Chaque année ce sont des dizaines de milliers de tonnes de ces déchets appelés «occasion» qui inondent la Guinée, générant de nombreux emplois et un marché florissant. A Madina, le plus grand marché de Conakry, la friperie (Donka-Félé, en langue soussou) a créé un lieu spécial : Bordeaux. De la paire de souliers décatis aux strings usés jusqu'à la corde, on y trouve tout à petits prix. Pour le grand bonheur de la bourse du Guinéen moyen. Mais pour le plus grand malheur de la santé publique et de l'environnement.
Un militant de Greenpeace qui débarquerait à Conakry risquerait de s'étrangler devant le spectacle du désastre écologique. La capitale est une poubelle à ciel ouvert où se bousculent matériels obsolètes jetés de l'Occident, sacs plastiques produits localement et chinoiseries que nous fourgue l'Asie à la pelle. Résultat : l'eau, l'air, la terre et la mer sont souillés à grande échelle. Une conséquence du sous-développement des pays du Sud illustrée par drame d'Abidjan en août 2006 où le bateau Probo Koala a déversé 581 tonnes de déchets toxiques (du naphta de cokéfaction). 17 morts, plus de 100.000 intoxications!
Une conséquence aussi du consumérisme des Etats industrialisés et certainement de ce qu'on appelle «l'obsolescence programmée». Un principe industriel et commercial, né aux Etats-Unis, visant à réduire la durée de vie des produits manufacturés. Un moyen d'obliger ceux qui en ont la possibilité à racheter régulièrement de nouveaux produits et de jeter les vieux. Une gigantesque fumisterie que le film documentaire « Prêt à jeter », diffusé en février 2011 par la chaine franco-allemande Arte, s'emploie à détricoter de façon éloquente ; même si certains économistes le taxent de «manipulateur» et de «complotiste». Soit.
Toujours est-il que la Guinée subit le phénomène de plein fouet frôlant la catastrophe d'Abidjan par deux fois.
En 1988, un bateau battant pavillon norvégien a débarqué des déchets toxiques à l'île de Kassa, au large de Conakry. Les militaires au pouvoir à l'époque l'ayant appris, c'est manu-militari, dit-on, que le navire a rembarqué sa maléfique cargaison pour une destination inconnue. Récemment, en 2009, dans sa bruyante campagne de lutte contre la drogue, le capitaine Moussa Dadis Camara, chef du CNDD (junte qui a pris le pouvoir en 2008) avait exhibé à la télévision des centaines de fûts censés contenir des déchets toxiques dangereux, importés en Guinées pour fabriquer de la cocaïne. De présumées victimes d'inhalation de ces produits avaient témoigné, des chimistes de tout poil attestant la «toxicité» des produits.
La surenchère et la surmédiatisation de la prise avaient jeté un doute sur la véracité des allégations du capitaine Camara. L'affaire se termina en pétard mouillé. Personne d'ailleurs ne sait ce que sont devenus ces fameux déchets toxiques...
Ces faits démontrent que la menace est permanente. Avec des frontières poreuses, l'absence totale de contrôle et de certification des produits importés et une législation laxiste sur la protection de la santé publique et de l'environnement, le citoyen guinéen est loin d'être à l'abri d'un empoisonnement d'une plus grande ampleur. Mais comme le chante un musicien ivoirien, «c'est Dieu qui nous protège, [même si] tôt ou tard le jour va se lever».
Alimou Sow
Alimou Sow est jeune journaliste et blogueur guinéen. Il a lancé son blog Ma Guinée Plurielle en octobre 2010 à la faveur du concours RFI-Mondoblog visant à recruter 100 jeunes blogueurs francophones à travers le monde. Il y chronique la vie sociale de ses compatriotes avec humour et autodérision. Passionné de nouvelles technologies et d'écriture, Alimou a collaboré avec plusieurs médias internationaux comme Radio France Internationale (RFI), Slate Afrique, Jeune Afrique ainsi que des médias nationaux guinéens (Radios Sabari FM et Espace FM, l'hebdomadaire Le Défi et le journal en ligne Guinee58). Il est actuellement chargé de l'information et de la communication pour la Délégation de l'Union européenne en Guinée.
Source: canalplus.fr