Mountaga Fané Kantéka Lundi, 17 Septembre 2012 11:35
Les aveux contenus dans la musique mandingue
« La mémoire collective éparpillée dans la musique » est le titre d’un de mes chapitres dans lequel je démontre que la mémoire mandingue est gravée dans ses chansons folkloriques et qu’au-delà de la parole déclamée par les griots traditionalistes, les sources les plus prolifiques se trouvent dans la parole chantée par les multiples griots qui, n’étant pas nécessairement des griots assermentés, reprennent des refrains ou éloges qui viennent directement des sources originelles, sans aucune falsification, si ce n’est la maladresse de l’interprète qui chante souvent des paroles sans avoir conscience de leur portée historique ou prononce souvent mal des mots dont il ne connaît pas toujours le sens véritable.
Ce détail a d’ailleurs été soulevé par l’érudit Wâ Kamissoko qui s’attristait fort de cette perte de mémoire chez des griots eux-mêmes. Ces formules chantées, banales pour le profane, contiennent des informations d’une importance insoupçonnée. L’intérêt de la parole chantée, c’est qu’elle n’est pas sanctionnée par la loi du silence qui pèse sur les traditionalistes. Non seulement, c’est un moyen de conserver l’histoire du pays, mais c’est un moyen sûr parce qu’il n’est pas donné à n’importe qui de décoder une chanson de griot. Et les griots qui en sont informés prennent des précautions pour cela, en avalant le mot en la chantant, ou en le couvrant avec les bruits des instruments de musique. C’est une pratique connue dans le milieu initiatique du komo, la religion ancestrale. On protège l’information par mille astuces.
Pour vous en donner un exemple, je vous cite l’épopée mandingue chantée par l’ensemble instrumental du Mali. Dès le tout début, le griot chef de file, élève la voix en chantant : « nin föra djata min yé… le djata à qui cela fut dédié…», et il baisse la voix en bredouillant : « O Djata weléla Djiki Köröni… Ce Djata se faisait appeler Djiki le petit vieux ». Et pendant qu’il bredouille cette deuxième proposition, en glissant très rapidement sur les mots comme sur une peau de banane, les bruits de balafon et de tam-tam montent de volume. Si bien que j’ai écouté des dizaines de fois cette chanson sans découvrir le pot aux roses. Ce n’est qu’à un stade très avancé de mon enquête, que j’ai découvert ce secret par d’autres voies, que je me suis rabattu derechef sur cette chanson pour en avoir la confirmation. Je pourrais multiplier les exemples à ce sujet.
Les seules chansons de l’albinos Salif Kèta suffisent à faire toute la lumière sur son ancêtre Sonjata qu’il n’a jamais arrêté de chanter. Dans sa version du Djandjo, il le désigne sous presque tous ces noms et titres : Moulaye Tarawélé, Makantaga Djiki, Dan Massa Woulani, Fakoli, Koli Banama (Fakoli-le-handicapé), etc. Salif Kèta chante aussi d’autres Sonjata comme Nankoman alias Nankomandjan, Kong Koman ou Waraban Koman. Il chante aussi Kaman Mori ou Kaniba Mori, le Sonjata qui a vengé son père Kamandjan Kamara, assassiné par son frère Djiki Kamara, le premier Sonjata. l’albinos fait aussi implicitement mention des Sonjata-femmes dans la version rythmée de sa chanson Mandjou dans laquelle il s’écrie : « Manden Djata kèma lou! Manden Djata kèma lou! Les Djata-hommes du Manden! Les Djata-hommes du Manden! »
Pour qu’il précise qu’il y a des Djata-hommes, il faut bien qu’il ait eu des Djata-femmes! Et il y a eu effectivement des Djata-femmes... Cela fait partie des « mille et un détails » qu’évoque l’ethnologue Cissé, comme étant du domaine de cette « l’histoire secrète et sacrée du Manden qu’il va falloir pouvoir écrire un jour ».
Cette « histoire secrète et sacrée » qui figure brièvement dans le dernier chapitre de mon ouvrage et que je développe dans le 2e tome que je suis en train d’achever… J’ai d’ailleurs eu un accrochage avec Salif Kéita, en juillet 2006, lors de son passage à Montréal. Je lui avais donné un exemplaire de mon ouvrage en précisant qu’il s’agissait d’une réhabilitation de Soumahoro et de l’histoire mandingue. Il jeta mon livre sur moi et essaya de me prendre de vitesse, en y allant de propos insultants sur Soumahoro. Je lui ai dit : « Sonjata, Djiki Kamara, Makantaga Djiki, c’est le fils de Soumahoro… » Il fut saisi d’une brusque immobilité. Et je me mis à lui énumérer tous les noms cachés de Sonjata et à lui dire d’autres rudes vérités que je ne citerai pas ici. Il s’est retiré dans un coin avec ses fans, puis, profitant d’un moment d’inattention, il passa à côté de moi et arracha mon livre de ma main, en me disant : « Je vais le démolir ». C’était une façon à lui de sauver la face, parce qu’il savait maintenant que je connais les dessous de leur intrigue. Et quand il est monté dans la voiture avec un Blanc, je lui ai encore jeté à la figure : « Makantaga Djiki! » Et, piqué dans son orgueil, il me répondit en criant: « Oui, Makantaga Djiki! »
Bien des mois plus tard, j’appris par une Malienne de Montréal qu’il avait remis le livre à sa fille pour qu’elle le lise et le lui traduise. Et cette Malienne qui a lu et relu l’ouvrage me dit : « Il y a la vérité dans ton livre! » C’est assez encourageant car chaque Malien qui prend connaissance de cette histoire occultée est une victoire sur l’imposture. Ce n’est qu’à ce prix qu’on en viendra à bout, de cette sordide légende qui divise inutilement les enfants d’un pays pour satisfaire l’égo hypertrophié de ceux qui ont usurpé l’héritage commun.
Juste après la publication de mon livre, l’un des tout premiers Maliens à venir récupérer son exemplaire chez moi est un professeur d’université et de collège (en philosophie et en histoire). J’ai fait exprès de l’accueillir chez moi avec l’épopée de Mah Kouyatè dans laquelle cette griotte chante clairement que « Soundjata n’est ni le nom du père de quelqu’un, ni le nom de la mère de quelqu’un », voulant dire que ce n’est pas un nom de personne. Mah Kouyatè s’adresse aussi à lui avec ce refrain qui revient dans toutes les épopées :
Sogolonba, i bara kala ta / Connaisseur de gibier, tu as pris l’arc
Sogolonba, i bara kala ta / Connaisseur de gibier, tu as pris l’arc
Ki yara (ou yala) / Pour te promener
C’était une manière de démontrer à ce monsieur que contrairement à ce qu’affirme la légende, « Sogolon » ou « Sogolonba », loin d’être une quelconque mère de Sonjata, était au contraire un autre titre de Sonjata, un titre synonyme de « Simbo » (maître chasseur). « Sogo » signifie en malinké viande ou gibier, « lon » signifie connaissance ou savoir, « lonba » ou « lonbaka » signifie connaisseur. D’ailleurs dans une autre chanson de l’Albinos sur Sonjata (Wara), ce titre de « Sogolon » s’accompagne de deux autres titres du même ordre : Kèlèlon (connaisseur de la guerre) et Kodioukoulon (connaisseur des mauvais coups).
Après le coup avec Mah Kouyatè, je lui fis écouter la version de Bazoumana Sissoko qui commence avec des formules musulmanes : « Lahi lahi lalla, seydina Mahamadara souroulaï yooo » et enchaîne avec cette formule: « Bè bi iba bolo. Mögö mana nya, bè bi iba bolo. Mögö mana tinya, bè bi iba bolo, Mousso nyalen o den tè tyen » qui signifie que le bon sort ou le mauvais sort d’un enfant dépend du comportement de sa mère qui, si elle est bonne, assure un bon avenir à son fils. Et puis multipliant paraboles sur paraboles, il finit par dire : « Fakoli koumba Fakoli daba… Boula Mansa Sosso / Fakoli à la grosse tête et Fakoli à la grosse bouche, Le roi Boula De Sosso. » Puis il enchaîne avec une série de vers où il est question de Moussa, Moussa, Moussa, Moussa, Ladji Koumba Hidjitaka Moussa.
J’interrompis la chanson et demandai à ce professeur de philosophie et d’histoire : « Pourquoi penses-tu que dans une épopée en l’honneur de Sonjata, le griot Banzoumana parle d’abord de Fakoli et de Moussa? Il est supposé louanger Sonjata, au lieu de cela, il parle de Fakoli et de Moussa. Il faut attendre au moins 5 minutes avant qu’il ne mentionne le mot Djata. Pourquoi d’après toi ? » Ce monsieur, de plus de 20 ans mon aîné, se prit la tête entre les mains et lâcha avec tristesse: « Papapapa! On écoute ces chansons tous les jours sans même faire attention. On nous a tellement conditionné avec la légende qu’on ne se pose même plus certaines questions. »
Dire que ce monsieur se sentait dans ses petits souliers serait un euphémisme. Il avait la tristesse d’un homme trahi par la tradition orale. En seulement quelques minutes, sans même avoir eu le temps d’ouvrir mon livre, il était arrivé à la conclusion qu’il s’est fait berné par les griots pendant plus de 50 ans, lui qui est censé enseigner l’histoire aux autres.
J’ai eu le même échange avec le Grammy Award Toumani Diabatè (un ami personnel) en juillet dernier, un an jour pour jour après ma rencontre avec Salif Kèta, lors de son passage à Montréal pour le Festival de jazz. Après son concert, nous sommes allés manger dans un restaurant de la place. Et pendant qu’on mangeait, je lui disais des choses en empiétant sur mon 2e tome, et à chaque information, je le renvoyais à une chanson de griot qu’il connaissait déjà. Éberlué, il me demanda : « Comment as-tu fait pour découvrir tout cela en étant ici à Montréal ? » Cela me donna l’occasion de le mettre dans certaines confidences ayant trait aux circonstances mystiques qui m’ont propulsé dans cette enquête. Il n’eut aucune peine à comprendre, étant lui-même concerné par ce genre de choses, en sa qualité de joueur de Kora, un instrument mystique. Arrivé un moment, Toumani Diabatè lui aussi se prit la tête entre les mains et me dit : « À to tan Mountaga, à to tan / Ça suffit Mountaga, ça suffit »
Il était d’autant plus ébranlé que je faisais allusion à certaines chansons reprises par lui-même et dont il ignorait le sens profond. Inutile de préciser que ce griot lui aussi avait le sentiment d’avoir été trahi par sa propre corporation… Je remercie d’ailleurs Toumani Diabaté d’avoir présenté mon livre à la salle comble du spectrum de Montréal : « I ni tié, i Dièbakatè! Sira Mori Dièbakatè bonson! » Je te salue au nom de ton Ancêtre aux multiples titres : Kala Djoula Sanghoï! Dan Massa Woulanba! Dan Massa Woula Tanba! Noumoukè Dantouma! Dan Karan Toumani! Sotouma! Koli Banatan (Fakoli-le-sans-handicap)! Djamadjan Koli (Fakoli-le-Grand)! Kankè Djan! Kamandjan Kamara ! », l’autre frère Fakoli, assassiné par son… frère jumeau… pour le pouvoir !
Ah, que l’histoire du Manden est donc profonde ! Dites-moi donc, qui va m’empêcher d’y aller en profondeur ? Ah, qu’elle est donc saumâtre cette eau du Manden ! Qui veut donc y plonger avec moi ? Qui veut plonger avec moi dans cette eau saumâtre infestée de bêtes sacrées ? Dites-moi donc, qui d’entre vous se rappelle être revenu de la mort ? Ah, ne parle pas de l’histoire du Manden qui veut. On ne choisit pas la parole du Manden. C’est la parole du Manden qui choisit. Quand la parole du Manden fait irruption dans une vie, finis la paix et le repos. Nul n’échappe à la parole du Manden. Il y a le Soma, il y aussi le Doma… Écoutez-donc ce refrain du Sora Balandougou Mamourou du Wassolon profond:
Dö na dö lon / Quelqu’un peut connaître une chose
Dö mo o lon / Que quelqu’un d’autre ne connaît pas
Dö na dö lon / Quelqu’un peut connaître une chose
Noumou dö na dö lon / Un forgeron peut connaître une chose
Dö mo o lon / Qu’un autre ne connaît pas
Dö na dö lon / Quelqu’un peut connaître une chose
Soma dö na dö lon / Un soma peut connaître une chose
Dö mo o lon / Qu’un autre ne connaît pas
Dö na dö lon / Quelqu’un peut connaître une chose
Könö dö na dö lon / Un oiseau peut connaître quelque chose
Dö mo o lon / Qu’un autre ne connaît pas
Peut-on se réclamer d’un ancêtre qu’on ne connaît pas ? Et qu’on ne reconnaît pas ? Pourquoi croyez-vous qu’on continue à dire encore que « Soumahoro n’est pas mort »? Savez-vous ce que cela signifie ? Savez-vous de quel Soumahoro s’agit-il ? Savez-vous pourquoi ?
On peut débattre sans insulter. N’insulte pas quelqu’un que tu ne connais pas. Surtout quand c’est quelqu’un qui ne parle ni de ton père ni de ta mère ni de ton ancêtre. Mais de…
« Frère, qui m’injuries sans me connaître, frère, qui me pourfends sans avoir reçu un affront de moi, connais-toi, toi-même, avant de t’embarquer dans un marécage qui risquera de t’engloutir, parce que, frère, la vérité est parfois trop cruelle. La bouche qui s’adresse ainsi à toi, l’a appris à son grand malheur. Frère, qui te hasardes sur un document dont tu n’as pas pris connaissance, ni d’Isis ni d’Osiris ni d’Horus. Est-ce la rage ou l’arriération qui te dévore ainsi la cervelle ? Le titre que tu portes sur toi, sais-tu ce qu’il signifie ? Sais-tu d’où il vient ? Sais-tu ce qu’il renferme ? "Sissè Makan Kantè" te dit-il quelque chose ? Le venin que tu as craché, du haut de ta croyance forcenée, tu sais de quoi je parle, frère, ravale-le, ton venin, ravale-le, frère, ravale-le, très vite, avant que ce cœur ne s’écoeure de ton imprudence aveugle… Frère… On ne s’attaque pas aveuglément à l’invisible.
"L’homme ne meurt pas, l’homme se tue", a dit un jour un grand esprit. C’est son ignorance qui pousse l’Homme à l’acte suicidaire. Ne pas connaître se comprend, ne pas chercher à connaître surprend. Injurier qui a été sacrifié pour connaître et faire connaître est sacrilège de profane réprimé par la vieille dame Dondiankouma, cette parole du Manden que tu prétends défendre, sans la respecter.
Et toi, l’autre frère, aussi arrogant et imprudent, sais-tu ce que signifie "Konden" ou "Konden Diara Sankaranka" ? Frères, connaissez-vous, vous-mêmes, avant de vous hasarder avec quelqu’un qui sait ce qu’il est et d’où il vient. »
La richesse inexploitée de la tradition orale mandingue
L’érudit sénégalais Cheikh Anta Diop, auquel on ne peut prêter aucune mauvaise intention à l’égard de la culture ou de l’histoire africaine, a eu pourtant ces mots durs : « La tradition initiatique africaine dégrade les pensées quasi scientifiques qu’elle a reçues à des époques très anciennes au lieu de les enrichir avec le temps » J’ai rarement rencontré une vérité aussi pure venant d’un grand défenseur de la culture africaine.
C’est une triste vérité qui explique pourquoi bien des ambassadeurs de la culture africaine sont les moins informés sur le passé africain, bien qu’ayant grandi dans un milieu très imbibé de cette culture. C’est paradoxalement cette proximité qui les éloigne de la connaissance abstraite de ces richesses qu’ils exploitent sans pouvoir les transmettre. Tout simplement parce que tout a été fait pour qu’ils ne pénètrent pas le sens profond des choses. Tout a été fait pour qu’ils ne soient que de simples caisses de résonance. Apprendre par cœur comme à l’école coranique, sans connaître forcément le sens de ce qu’on récite par cœur.
C’est une immense frustration qui m’a été confiée par un joueur de donso koni (harpe des chasseurs mandings) très versé dans le milieu des soma (prêtres des bois sacrés) et des chasseurs du Manden. Il me dit en parlant des Vieux initiateurs: « Ils parlent et parlent, et tu es là assis en faisant "oui, oui", sans oser leur demander "pourquoi ?", parce qu’ils ne tolèrent pas les questions et se contentent de te dire : "c’est ainsi et c’est tout". » Est-ce toujours par volonté de dissimulation ou est-ce parce que certains de ces vieux initiateurs n’ont pas eux-mêmes reçu ou ont oublié le sens des choses ? Combien de précieux secrets ont ainsi disparu avec leurs dépositaires ? Et je ne parle pas seulement de secrets historiques, mais aussi de secrets de fabrication de médicaments contre certaines maladies comme le cancer ou autres. Voilà une des raisons fondamentales de la relégation de l’Afrique à l’arrière-plan de la marche du monde. La parcimonie des détenteurs de la science ! « Quand le passé n’éclaire pas l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres », a dit à juste titre un autre brillant esprit.
Ce qui est sûr, à force de cacher les choses, on finit par les perdre de vue. Il faut alors se mettre à chercher minutieusement ce qui a été égaré par parcimonie. Et c’est tout un choc quand, au bout de plusieurs années d’enquête, on en vient à découvrir des choses qu’on n’attendait pas du tout. C’est tout simplement terrible. Les griots du Manden m’avaient fait croire que les « nobles » descendants de « Sonjata » et moi étaient des gens opposés ne pouvant même pas s’unir, pour le meilleur et pour le pire. Non seulement je découvre que ce « Sonjata » est mon ancêtre, après avoir consacré plusieurs centaines de pages à le démolir, je réalise aussi avec ahurissement que je le défendais partiellement et involontairement sous le titre de « Soumahoro » qu’il partage avec son père auquel je suis rattaché par la tradition orale. Allez y comprendre quelque chose !
L’ethnologue malien, Youssouf Tata Cissé, a su aussi mettre le doigt sur l’un des problèmes fondamentaux de l’épopée mandingue : « Comme on le voit, l'étude des traditions relatives à l'histoire de l'empire du Mali ne fait que commencer; c'est seulement lorsqu'on aura fait le tour des principaux centres de traditions orales et recueilli l'essentiel du savoir des niamakala, et notamment des griots réputés pour leur science, que l'on pourra entreprendre la rédaction d'une véritable histoire de l'empire du Mali. »
C'est-là aussi un aveu capital qui confirme que l’histoire du Mali n’avait jamais été écrite encore. Ne pas avoir d'histoire et avoir une histoire erronée ou tronquée revient à la même chose. Raison pour laquelle la méthode la plus appropriée s’avérait être pour moi le journalisme d’investigation, faisant appel à une multitude de sources et recourant à une démarche multidisciplinaire (linguistique, sociologie ou ethnologie, connaissance de l’histoire de l’Egypte ancienne, etc.). Avoir plus de sources que toutes les sources prises séparément, déterrer les informations qu’on cache au public, et surtout révéler le sens caché des mots et des choses, était à mon avis la seule façon de venir à bout de cette gigantesque imposture qui prend tout un peuple en otage. Et c’est cela que j’ai dû faire, malgré moi, et en mettant de côté le roman d’amour que j’étais en train d’écrire et qui a débouché mystérieusement sur cette histoire. Comme quoi certaines histoires d’amour remontent à un passé beaucoup plus éloigné qu’on ne le sait. Les amours aussi se réincarnent.
Ce n’est donc pas en ennemi du peuple malien que je m’attaque à cette farfelue légende. Bien au contraire, je pense que l’histoire véritable du Mali est de loin beaucoup plus riche, beaucoup plus puissante que cette légende décadente qu’on nous offre et qui ne sert qu’un groupe de parasites qui se nourrissent de la mémoire d’un peuple au détriment de ses autres composantes.
Que ceux qui ne se sentent pas capables de s’atteler à cette tâche, soit parce que la légende fait leur affaire, soit parce qu’ils n’en ont pas les capacités morales ou intellectuelles, soit parce qu’ils ont peur de se faire assassiner par les conservateurs, nous laissent donc faire notre travail. Chaque génération a sa mission et son devoir. La mission et le devoir des traditionalistes étaient de sauvegarder une légende au détriment de l’histoire. Pour cela, ils ont prêté serment de taire certaines vérités, en vivant aux dépens de leurs hôtes dont ils embellissent le passé. Et c’est parce qu’ils ont prêté serment qu’on les assassine dès qu’ils s’écartent du serment prêté.
Notre mission et notre devoir à nous est de restituer cette mémoire occultée. Nous n’avons prêté serment devant aucune corporation. Nous ne vivons pas non plus aux dépens d’hôtes envers qui nous devons nous sentir obligés. On ne nous a pas non plus confié de secrets qu’il faut préserver au prix de notre vie. Nous ne devons nos connaissances qu’à notre abnégation et aussi à notre prédisposition. Et tous les éléments existent dans les cultures maliennes pour réussir cette mission. Seulement, quand on veut se réclamer patriote et qu’on ne comprend même pas sa propre langue, il y a un sérieux problème.
Mountaga Fané Kantéka
Publié pour la première fois le 11 décembre 2007.
Qui est Mountaga Fané Kanteka ?
Après un bac de langues et littérature au Lycée Askia Mohammed de Bamako, Mountaga Fané Kantéka s'envole pour la France où il décroche une maîtrise de Droit privé mention carrières judiciaires et interrompt ses études au niveau du DEA en sciences criminelles. Rentré au pays, il devient journaliste et collabore avec Le Républicain, La Cravache et Le Malien, puis s’en va s’installer à Montréal où il obtient un DESS de journalisme à l'université de Montréal. Là-bas, il a collaboré avec La Presse, le Québec Soccer, le Courrier Laval et Syfia International Canada. Ecrivain-poète prolifique, MFK a dans sa besace plusieurs œuvres inédites et protégées par le Bureau malien de droits d’auteur dont il est membre. Sa première publication littéraire (Odyssées noires / Amours et mémoire d’Outre-monde / La main de Soumahoro et la mort d’un mythe), est le premier tome d'une saga historique qui balaie radicalement toute la légende autour de l'empire du Mali et de son présumé fondateur Sonjata Keita. Une révolution ! Au-delà de l'histoire proprement dite du Mali et de l'Afrique en général, cette première étape nous plonge dans les arcanes de l'histoire humaine, de l'Égypte-Nubie à nos jours.
Transmis par Boubacar Diallo Doumba