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Secrets d’histoire en guise d’hommage à N’Faly Kouyaté

Papa Attigou Bah  Mercredi, 13 Juin 2012 14:48

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BAH_Papa_Attigou_2_01Mesdames, Messieurs,

C’est dans les années 1986-1987, si ma mémoire est bonne, que j’ai rencontré N’Faly Kouyaté dans le campus de l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry. J'étais inscrit à la Faculté de Droit et N'Faly Kouyaté avait opté pour la Chimie industrielle mais, au-delà de ce choix académique, nous partagions la même vision politique. Celle-ci était relative à la naissance et au développement d'un État démocratique et libéral en Guinée. Il est difficile de comprendre et expliquer le contraste guinéen, disait N'Faly. « La Guinée est un pays très riche qui est habité par un peuple digne mais très pauvre ». À cette époque, les sujets d'actualité ne manquaient pas et des débats passionnés occupaient la totalité de nos soirées devant le Bâtiment Gomba, c'est-à-dire, un des cinq immeubles destinés aux logements des étudiants. Les sujets de discussions étaient entre autres :

N’Faly Kouyaté fut tout de suite un homme remarquable que l’on pouvait identifier parmi les 15'000 étudiants qui composaient les différentes options offertes par les nombreuses facultés de l’Université. Ces années coïncident avec la première expérience dans la gestion politique de notre pays par l’armée guinéenne après la prise effective du pouvoir, le 03 avril 1984, à la suite de la mort du président Sékou Touré au mois de mars de cette même année.

A cette époque, notre constitution ainsi que nos institutions étaient suspendues. Le peuple de Guinée se cherchait de nouvelles références dans cette deuxième République. Les jeunes de Guinée ne s’identifiant pas avec les autorités militaires d’alors, glorifiaient les personnalités africaines telles Thomas Sankara, Nelson Mandela, Patrice Lumumba entre autres, qu’ils considéraient comme des héros qui ont su faire don de leur vie pour les causes de la dignité africaine. C’est ainsi que les étudiants initièrent la création d’associations officielles à but culturel et clandestines à but politique.

Sur le plan culturel, N’Faly Kouyaté fut membre fondateur et animateur de l’Association Camara Laye qui eut un grand succès dans la promotion de la culture guinéenne et africaine. Sur le plan politique, N’Faly accepte ma proposition de créer un mouvement clandestin dénommé « Les Sénateurs de l’Université guinéenne ». Le mouvement avait pour but d’identifier et d’élaborer des plateformes revendicatives pour dénoncer les différents problèmes posés par les conditions de vie et d’études des étudiants. Ce groupement politique qui fut composé de cinq (5) membres, se retrouvait la nuit pour ses réunions. Le comité des Sénateurs siégeait au bord de la mer pour éviter d’être identifié et emprisonné.

Cette organisation avait permis de susciter des mouvements de révolte et de grève sporadiques pour attirer l’attention des autorités sur les conditions précaires des étudiants. C’est ainsi que Monsieur Alseiny Boiro, premier recteur de la deuxième République, promu à un poste dans un institut africain à Dakar, fut remplacé par le professeur Aboubacar Somparé. C’est auprès de ce dernier que notre mouvement sollicite une entrevue afin d’examiner les possibilités d’une gestion participative qui inclurait les étudiants à travers une structure officielle. Cette rencontre a abouti à la création d'un comité de coordination des étudiants dans toutes nos universités.

J’ai appartenu au troisième comité de coordination avec N’Faly Kouyaté. Issus d’un même mouvement politique clandestin, nous avions décidé de faire de ce comité des étudiants, un instrument de notre lutte politique. C’est ainsi qu’au-delà de la revendication des conditions de vie et d’études concernant spécifiquement les étudiants, nous avions également profité de l’occasion pour exiger et obtenir du Général Lansana Conté, l’ouverture de la Guinée à la démocratie et au multipartisme intégral.

N’Faly Kouyaté, ainsi que d’autres membres du comité de coordination et moi-même, avions été arrêtés dans le campus universitaire par un groupe de militaires commandé par le colonel Kissing Camara, le jeudi 22 novembre 1990 et emprisonnés à la sûreté. Nous devenions ainsi les premiers prisonniers officiels de la deuxième République accusés de tentative de déstabilisation du régime militaire avec la complicité d’éléments extérieurs, comme c'est souvent le cas avec les régimes politiques successifs en Guinée.

Nous sommes sortis de prison grâce à la mobilisation massive des étudiants et des élèves des différents lycées, qui menaçaient de brûler Conakry à travers toutes les stations d’essence et empêchèrent le président et les diplomates d’accomplir leur obligation religieuse en se rendant à la mosquée Fayçal pour la prière du Vendredi Saint.

Libérés, nous avons continué le combat jusqu’au mois d’octobre 1993, année à laquelle une autre équipe efficace et dynamique a pris les commandes du comité de coordination des étudiants.

Cette lutte politique s’est soldée par l’élaboration d’une loi fondamentale accordant des droits et des libertés, notamment la constitution de partis politiques, les formations syndicales et la société civile, la liberté de la presse entre autres. Ces droits et libertés considérés comme éléments constitutifs de notre actuelle démocratie, étaient inaccessibles au commun des Guinéens depuis l’Indépendance.

Durant cette longue lutte qui a consacré la naissance de la démocratie en Guinée, nous avons été victimes de la brutalité répétée du système politico-militaire. Ceci nous obligea à être parmi les nombreuses victimes du système à s’exiler pour continuer nos études à l’étranger.

Ayant quitté la Guinée pour la Suisse, N’Faly, moi-même et d’autres étudiants, nous étions concertés dans le but d’organiser l’inscription dans les universités occidentales, des étudiants guinéens désireux d’y poursuivre leurs études. Nous avions aussi l’ambition de créer en occident des mouvements de revendication pour dénoncer auprès de la communauté internationale, les violations des Droits de l’Homme et les libertés fondamentales en Guinée.
 

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N’Faly Kouyaté décida alors de me rejoindre en Suisse après un bref séjour en Allemagne. Sa venue permit de concrétiser la création du mouvement et son importation au sein des différents groupes de nos collègues installés sur les cinq continents. Grâce à l’idéalisme, la pugnacité et le pragmatisme de N’Faly Kouyaté et d’autres compatriotes, les Guinéens peuvent être fiers aujourd’hui de voir la facilité avec laquelle ils s’organisent pour porter une revendication politique guinéenne auprès de la communauté internationale. Aussi depuis son arrivée en Suisse, N’Faly n’a cessé de participer et de contribuer à faciliter la vie de ses compatriotes à travers l’organisation et la promotion de la culture guinéenne mais aussi en tant que responsable du Bureau Exécutif de l’Association de notre communauté vivant en Suisse et en France voisine. Il était également membre du Forum des Forces Vives de Guinée – section suisse, membre fondateur du Parti de l'Union pour la Démocratie et le Progrès de la Guinée (UDPG), membre fondateur et président de l’ONG « Droits et Devoirs des Guinéens » (DDG).

N’Faly avait décidé de rentrer en Guinée après l’aboutissement de toutes ces années de lutte et l’obtention d’un diplôme supplémentaire auprès de l’Université de Genève pour se mettre désormais au service de son pays, malgré les tensions politiques y régnant et ses possibilités de jouissance en Suisse.

N’Faly Kouyaté restera à nos yeux l’un des compatriotes de la nouvelle génération ayant mené un noble combat pour la liberté et la dignité de notre peuple. Nous étions tous marqués par les idéaux d’une Guinée libre, démocratique, unie dans la paix, forte et convenablement développée.

Comme vous tous, j’ai perdu un frère et un ami. N’Faly Kouyaté fut un compagnon de lutte permanente avec lequel j’ai partagé l’école, la prison, l’aventure et les idéaux de liberté et de démocratie pour notre peuple.

En ce moment de tristesse pour nous tous, je tiens à adresser mes sincères condoléances à toute la famille de N’Faly Kouyaté en Suisse, en Guinée et ailleurs, à la communauté guinéenne en Suisse et en France voisine ainsi qu’au peuple de Guinée qui vient de perdre un des fils sur lequel nous pouvions vraiment compter.

Aux Dabolakas, je tiens à vous adresser mes condoléances et rappeler que votre préfecture a produit et présenté d’illustres fils qui ont défendu et honoré la Guinée avant, pendant et après notre indépendance. Qu’il me soit permis ici de citer quelques noms de disparus, notamment Diawadou Barry du Bloc africain de Guinée (BAG), Dr Mamadou Bhoye Barry (ancien ministre), Dr Ibrahima Fofana, ex-secrétaire général de l'Union Syndicale des Travailleurs de Guinée (USTG), de Me Ben Sékou Sylla, ex-président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) et, aujourd’hui, Monsieur N’Faly Kouyaté, grand combattant pour la liberté et ex-président de l'ONG « Droits et Devoirs des Guinéens ».

Que la terre leur soit légère. Amen.

Parmi les vivants, j'ai eu l'honneur de côtoyer les professeurs Madibè Fofana (ancien ministre pour l'un et proviseur du grand lycée Donka pour l'autre), le professeur Diouhé Fofana, Me Bassirou Barry (ancien ministre), Me Aminata Barry (notaire et fille de Diawadou Barry), Almamy Bocar Biro Diawara (ONU Genève), Me Laye Doumbouya (OMS Genève), Me Mamady Condé (opérateur économique à Genève), Docteur Mariama Djélo Barry (ancien ministre), Docteur Oussou Fofana, vice-président de l'UFDG, Me Alpha Kourouma de l'UFDG (Conakry I), Me Saïkou Ahmed Diallo (NGR-USA), Me Magariou Diallo (UDPG-USA) et Me Ahmed Haffidjiou Keita, vice-président chargé de relations extérieures de l'UDPG. Ces personnalités contribuent fondamentalement au rayonnement de notre pays.

À noter également que les Dabolakas n'ont jamais été impliqués dans un scandale politique ou financier dans notre République des privilèges. Les occasions de s'illustrer comme délinquants politiques ou économiques, voire les deux à la fois, n'ont pourtant jamais manqué aux ressortissants de Dabola.

N'faly Kouyaté fut grand patriote et un homme d'honneur. Il se battait pour ses convictions. Est-il besoin de rappeler qu'un patriote est un homme de conviction guidé par le sursaut, la décision, le risque, le travail, la prise de conscience, l'ambition pour un meilleur avenir et la lutte persévérante au nom de la patrie. Telle est la renaissance que chaque patriote entreprend lorsque l'urgence et la nécessité de son peuple se font sentir. C'est cela la grandeur. N’Faly Kouyaté fut un grand patriote.


Papa Attigou Bah
Ancien Président du Comité de Coordination des Étudiants de l'Université de Conakry (octobre 1989 - octobre 1993).
Président de l'Union pour la Démocratie et le Progrès de la Guinée (UDPG)


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