Boubacar Doumba Diallo Jeudi, 07 Juin 2012 15:44
Donc, soyez authentiques, mais sans fermer le hublot qui vous permet de regarder à l’extérieur. Vous existez, mais l’autre aussi existe. Servez-vous de lui et prenez ce qu’il a de bien, et ce qu’il a de mauvais laissez-le lui… (Amadou Hampâté Ba)
Après mes résumés de lecture sur la Cité islamique de Kankan et le rôle joué par Mori-Oulen Cissé dans la propagation de l’Islam, nous évoquerons la figure de Fodé Dramé. Mais permettez que je dise quelques mots sur quelques autres lignées maraboutiques toutes d’origine sarakholé. Tout d’abord, les Bérété, qui furent les premiers religieux dans la Cour des Empereurs du Mali. Ils se font appeler Savané dans certaines contrées occidentales Par la suite, les Bérété se divisèrent en plusieurs groupes. Un groupe qui avait émigré dans le Hamana de Kouroussa retomba en grande partie dans l’animisme et le second qui rejoint le Baté resta musulman avant d’émigrer dans le Konyan, où bien intégrés, ils continuèrent le prosélytisme. Ce sont eux les marabouts des Camara et c’est en leur sein que l’imam de la grande mosquée de Beyla est toujours choisi. C’est auprès d’eux également que Samori Touré dont les ancêtres étaient retombés dans l’animisme, découvre l’Islam et apprend les premiers rudiments de la religion ainsi que ceux relatifs au maniement des armes. Les Touré, une autre lignée maraboutique issue du Baté émigra dans la région d’Odienné. Un de leurs descendants, l’illustre Vacaba Touré, grand voyageur et colporteur, s’initia au métier des armes auprès de Mori-Oulen Cissé et parvint à bâtir un état dont la capitale était Odienné. Une remarque s’impose: les Bérété au Konyan et les Touré dans la région d’Odienné, bien que de fervents musulmans, étaient bien intégrés dans le milieu animiste qui les entourait. Ce n’étaient pas des « étrangers », mais bien des autochtones, ce qui explique la relative stabilité de leur Etat et l’acceptation de leur hégémonie par leurs voisins animistes. En outre la conversion n’était pas forcée et la justice restait traditionnelle. C’est peut-être la raison pour laquelle ils furent acceptés tout comme d’ailleurs Samori Touré dont la religiosité ne s’est vraiment affirmée qu’après la prise de Kankan…
Qui était Fodé Dramé ?
Mais revenons à Mamadou Dramé communément appelé Fodé Dramé. Il naquit à Timbo dans le second quart du 19e siècle. C’est un Sarakholé d’origine dont les ancêtres sont venus du Bhoundou pour s’établir au Fouta Djallon. Il a probablement étudié auprès d’Alpha Mamadou Diouhé de Laminiya, car on le retrouve avec les Hubbhus du Baïlo aux côtés de Karamoko Abal. Et revoilà nos hubbhus et Karamoko Abal aussi !... Fodé Dramé finit par se séparer de ce dernier et vint s’installer aux environs de Farana avec ses disciples et un important cheptel. Il obtint du souverain du Oularédou la permission de s’installer dans un lieu désertique loin de toute animation animiste et surtout loin des bruits du Komo. Là, il construisit le village de Bèrèbouriya. Ce début rappelle curieusement celui des Cissé à Madina : loin des animistes et Komo. Ce petit hameau grandit vite car la réputation de sainteté de Fodé Dramé attirait auprès de lui des hommes pieux, des Malinkés musulmans ruinés ainsi que des aventuriers. Possédant de grands troupeaux et beaucoup d’esclaves qui cultivaient ses terres, Fodé Dramé était parvenu à fonder une certaine puissance dans le Sankaran. Autour de lui grouillaient des gens de toutes les ethnies, mais les dioulas étaient dominants.
Fodé Dramé se servit de l’islam pour organiser cette population et l’orthodoxie religieuse était de règle. Il semblerait, selon Yves Person, qu’il était qadiri. La discipline parmi ses talibés était rigoureuse. Les années passent et Bèrèbouriya devint une grosse agglomération incrustée dans le Sankaran auquel elle restait pourtant étrangère, mais auquel elle vendait d’excellentes teintures à l’indigo. C’est alors que Fodé Dramé prit le risque d’entourer la cité et ses environs d’une enceinte en bois. Les Oularé, après une protestation de principe laissent faire.
La première guerre
L’échec des Kaba de Kankan dans le Sakaran oriental a sans doute retardé la confrontation avec les animistes (1873). L’offensive de Samori contre le Kumban encouragea Fodé Dramé à passer à l’action. Le premier prétexte fut la construction d’une mosquée du vendredi sans la permission des Oularé et sans qu’aucun sacrifice n’ait été effectué aux divinités du terroir. Il s’agissait de planter le poteau central de la Mosquée. Les prêtres animistes auraient réagi en rendant le sol impénétrable. Pendant toute une journée de dur labeur, au milieu des marabouts en prière, on s’acharna sans aucun résultat. Mais la nuit tombée, le poteau s’enfonça, augurant ainsi le triomphe de la nouvelle religion dans la cité. En fin d’hivernage, des bœufs de Bèrèbouriya s’étant aventurés dans une rizière appartenant à un animiste et par la suite un des animaux fut abattu par un gardien armé. Fodé Dramé fit saisir le coupable qui fut tué. Les animistes n’en pouvant plus. Leur chef Koumbafolo mobilisa l’Oularédou et lança un assaut désordonné contre Bèrèbouriya. La puissance de feu des musulmans fit aisément la différence malgré leur infériorité numérique. En outre, il se raconte que les balles de Fodé Dramé, aspergées d’eau bénie ou nasi ne rataient pas leurs cibles tandis que les flèches des adversaires seraient déviées par des amulettes… Malgré les idoles plantées devant la palissade, ce fut la déroute des animistes. Des fuyards furent pris en grand nombre dont certains furent exécutés. Poussant leur avantage, les musulmans détruisirent plusieurs villages dont la demeure du Maître du Sol. Fodé se trouvait ainsi maître du nord du Oularèdou, depuis le Niger jusqu’au Tirè qui marque la frontière occidentale des Condé. Mais cette vaste superficie n’était plus qu’un désert car la population l’avait abandonnée.
La chute de Farana
En dépit des alliés qu’il avait racolés par-ci par-là, c’était insuffisant pour poursuivre la lutte. Fodé Dramé se résigna à faire appel à ses anciens amis hubbhus qui, fraternité musulmane oblige, franchirent le fleuve Tinkisso, alors frontière naturelle du Fouta Djallon pour venir à la rescousse. Avec le concours des Hubbhus, Fodé Dramé réussit à assiéger Farana qui finit par tomber. Avec l’aide des Hubbhus et d’une colonne kouranko, Fodé Dramé fit tomber plusieurs autres places fortes . Mais loin de leurs bases, les Hubbhus se ravisèrent et retournèrent d’où ils étaient venus pour poursuivre leur lutte contre les almamis. Réduit à la seule alliance avec les Kurankos, Fodé Dramé se rallia aux Cissé vers 1878. Il allait être entrainé dans la défaites des Cissé face à Samori. Néanmoins Fodé Dramé et la plupart de ses partisans seront épargnés et seront intégrés dans l’armée du vainqueur. En 1884, Fodé Dramé tombera sous les coups de ses anciens ennemis. Après la défaite de Samori, les partisans de Fodé Dramé devront émigrer pour fuir la haine des autochtones Oularé. Il ne restera pas grand-chose de leur aventure sinon un souvenir de sang et de violence. Certains descendants de Fodé Dramé vivraient à Madina-Sokourala (Firiya) et à Sormoréa (Sankaran).
Diallo Boubacar Doumba
Source : Yves Person, Samory, une révolution dioula, IFAN n°80 Dakar.
Notes :
· Chez les Kuranko de Guinée, les derniers Komo ont été brûlés en 1959 sur l’ordre du PDG. L’institution s’était éteinte au Sankaran et au Konyan vers 1950.
· Beyla est une contraction de Bérété-La.
· Les marches orientales du Fouta Djallon et particulièrement le diwal de Fodé-Hadji ont été conquises sur le Firiya. Lorsque les Peuls établirent leur frontière naturelle sur le fleuve Tinkisso, vers le milieu du 18e siècle, ils colonisèrent le pays en y appelant des musulmans Dabo venus du Toron. Ce sont les éponymes de la ville de Dabo-la, c'est-à-dire Dabola.
· Fodé est un terme en usage chez les Peuls et les Sarakholés et il correspond au Mori des Malinkés
· Nous avons mentionné que des Bérété dérivaient des Savané qui sont donc issus des Saraklolés de l’ancien Ghana. Savané est aussi la traduction du nom toucouleur SY que portèrent les souverains du Bhoundou situé dans l’actuel Sénégal.
· Tout comme les Hubbhus du Baïlo, les Cissé, les Kaba et autres Dramé ne verront pas leur révolution islamique aller jusqu’au bout. Ils seront soient anéantis par les Sofa de Samori, soient récupérés pour un dessein impérial, car dès la prise de Kankan, l’empire samorien était déjà en place et les heurts avec l’armée coloniale surviendront seulement après, augurant l’ère de la résistance et autres conflits bizarres avec notamment Tiéba de Sikasso. L’empire musulman des Toucouleurs bien que résistant contre la pénétration coloniale était aussi dans ligne de mire de Samori.
· La plupart des Diamou, Cissé, Bérété, Touré ont essayé lors de leur islamisation de se rattacher à une lignée des compagnons du Prophète Mohamed. Ce phénomène n’est donc pas spécifique aux Peuls comme certaines mauvaises langues ont essayé de l’accréditer.