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Démocratie africaine : quel bilan pour les opposants historiques de l’Afrique francophone (2e partie)

Mamadou Cissé  Samedi, 07 Janvier 2012 14:35

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CISSE_Mamadou_01Après la défaite du vieil opposant Tshisekedi, dans un scrutin qualifié de non crédible par la plupart des observateurs indépendants, nous nous sommes proposé de faire un petit bilan du parcours des opposants historiques de l’Afrique francophone 20 ans après le début du processus démocratique sur notre continent. Modestement, nous avons sélectionné 6 personnalités dont le combat politique dans leurs pays a été déterminant. Il s’agit de :

Abdoulaye Wade (Sénégal), Laurent Gbagbo (Côte d’Ivoire), Alpha Condé (Guinée) : 3 opposants qui ont pu accéder à la magistrature suprême de leurs pays ;

Etienne Tshisekedi (RD Congo), John Fru Ndi (Cameroun) et Gilchrist Olympio (Togo) : 3 opposants qui n’ont pas encore pu accéder à la magistrature et dont l’âge les fait s’éloigner d’un tel scénario.


I. LES OPPOSANTS HISTORIQUES QUI ONT PU ACCEDER AU POUVOIR (suite)

Dans la première partie, nous avons déjà parlé de Gbagbo et de Wade, 2 opposants historiques dont l’élection à la magistrature suprême avait suscité beaucoup d’espoir mais dont l’exercice du pouvoir se révèle être une déception. Dans la présente, nous essayons de faire le point sur le cas d’Alpha Condé, un autre opposant historique de l’Afrique francophone arrivé au pouvoir après plus de 40 ans de combat politique.


3- Alpha Condé

L’actuel président de la Guinée est l’un des plus expérimentés de la politique guinéenne. Entré en politique en marge de ses activités à la FEANF, Alpha Condé a été opposant aux régimes successifs guinéens jusqu’en 2010. Condamné par contumace par le 1er régime, il fait partie de ces nombreux Guinéens qui ont combattu la politique du leader de l’indépendance guinéenne. Après la mort de Sékou Touré, les militaires qui prennent le pouvoir, font appel à la diaspora dont certains cadres acceptent la main tendue du CMRN. Le camarade Alpha hésite et continue d’animer son mouvement semi-clandestin MND, en compagnie de Pr Alpha Sow et d’autres Guinéens. Au lendemain du discours programme de décembre 1985, la nouvelle voie choisie par la Guinée est le libéralisme, mais la non-maitrise du nouveau processus aura des conséquences sur le plan social. Les plans d’ajustement ont eu pour corollaire les privatisations des unités industrielles, le départ à la retraite de plusieurs fonctionnaires ; ce qui occasionna des mouvements sociaux (surtout dans les milieux scolaires et estudiantins). Le président Conté, suffisamment éprouvé par ces remous sociaux accepte l’idée de l’instauration du multipartisme mais à sa façon (2 grands partis), c’était avant le sommet de La Baule. Les hésitations des futurs leaders à sa proposition ainsi que les perspectives nées du sommet France-Afrique de La Baule font fléchir Lansana Conté qui autorise finalement le multipartisme intégral dans son pays au début de la décennie 1990 à travers l’adoption d’une nouvelle constitution. En marge des élections communales de 1991, des troubles opposeront dans la ville de N’Zérékoré, les Malinkés, militants du RPG aux Guerzés, autochtones de N’Zérékoré qui supportaient alors le pouvoir face à la forte ascension d’Alpha dans la région forestière. A l’époque un certain Alhassane Condé était le Ministre de la décentralisation du Général Lansana Conté. Aux élections présidentielles de 1993, Lansana Conté passe au 1er tour avec un peu plus de 52% et après annulation des votes dans Siguiri et Kankan, 2 fiefs de son challenger Alpha Condé qui deviendra tout de même deuxième avec plus de 18% des suffrages exprimés. Selon plusieurs observateurs, un deuxième tour aurait dû avoir lieu entre Conté et le leader du RPG, mais ce dernier, que certains pressaient de s’opposer à une prétendue manipulation du pouvoir, acceptera finalement le verdict de la Cour suprême avec une phrase restée mémorable : « Je ne suis pas venu en Guinée pour gouverner des cimetières ». Il se consolera, en 1995, d’un siège de député dans la première Assemblée multipartite dont il sera l’un des éminents animateurs. C’est en marge de l’élection présidentielle de 1998 que se jouera la phase la plus sombre de la vie politique de Condé : alors qu’il est candidat aux élections de fin décembre, il sera arrêté à Piné (Lola) la veille de l’échéance électorale et accusé d’atteinte à la Sûreté de l’Etat et tentative de rébellion. Cette affaire ne sera jamais élucidée car l’accusé ne donnera pas sa version des faits malgré l’intransigeance de Conté face aux pressions extérieures mobilisées par les réseaux pro-Alpha : Madeleine Albright, les eurodéputés, les politiques sénégalais (pouvoir et opposition), des réseaux socialistes français. Il sera gracié en 2000 et suivra des soins à l’extérieur. Condé se fera plus discret pendant près de 4 ans avant de s’impliquer via ses réseaux dans le brouhaha de fin de règne de Lansana Conté. Comme tous les leaders politiques, il plaide pour une transition militaire courte après Conté. C’est donc sans difficultés qu’il reconnaitra le régime des jeunes putschistes du 23 décembre 2008 (Dadis et Konaté) dont certains l’accusent d’avoir tiré les ficelles. Mais le jeune officier, président du CNDD, commence à prendre goût au pouvoir, fait le justicier dans ses Dadis show et se brouille avec tous à l’intérieur comme à l’extérieur à cause de son intention de plus en plus manifeste d’ « ôter la tenue et se présenter contre ses opposants qui lui manquent de respect ». Le clash du 28 septembre 2009 aura lieu dans ce contexte suite au refus de Dadis de laisser manifester les opposants réunis au sein des Forces vives (syndicats, opposition et société civile) : 157 morts et des disparus selon les Nations unies et des crimes contre l’humanité (viols en pleine journée, notamment). Les pressions de toute l’opposition, notamment celles d’Alpha Condé qui était hors du pays au moment des faits, contribueront à isoler le régime militaire de Moussa Dadis dont le destin sera scellé à Rabat entre diplomates français et américains, et Sékouba Konaté (selon les câbles de WikiLeaks). Suite à un attentant contre Dadis, une transition est menée par Konaté pour conduire à l’élection présidentielle dont le 1er tour aura lieu le 27 juin 2010. Le vieil opposant dont le score parait très minime par rapport à sa stature d’opposant historique et de favori du scrutin (18% contre 38% pour Cellou Dalein) affinera sa politique de campagne et usera du consensus pour reporter indéfiniment le scrutin afin, dit-il, de « démonter la machine à fraude ». Après plusieurs incidents à relents ethniques, entre les 2 tours, la finale tant attendue a lieu entre Cellou et Alpha le dimanche 07 novembre 2010. L’opposant historique réussit alors l’exploit d’inverser les scores et de remporter l’élection là où certains observateurs le donnaient déjà battu (52,52% contre 47,48% pour son Challenger). Son exploit lors de cette élection est un exemple de combativité et de courage politique rares dans les annales de la jeune démocratie Africaine.

Après l’investiture du 21 décembre 2010, il y a juste une année, le vieil opposant s’installe donc à la tête de la Guinée suite à de longues années de combat avec l’ambition d’apporter le changement au pays. Les habitudes ayant la vie dure, le nouveau président comprendra vite que l’exercice du pouvoir en Guinée n’est pas une sinécure tellement les résistances au changement sont élevées. A l’heure du bilan à mi-parcours (1 an de pouvoir), le contraste est là : du surplace sur le plan politique (les législatives n’ont pas pu être organisées au bout des 6 mois prévus dans l’accord de Ouagadougou) et un début de changement sur le plan économique (légère diminution de l’inflation, augmentation des réserves de change de 1 à 5 mois d’importation, croissance de 4% du PIB, début de concrétisation de quelques projets : Kaléta, travaux d’aménagement des installations portuaires du projet Bellzone, usine de raffinerie à Boffa, prévisions de récolte satisfaisante...). On a l’impression que l’exercice du pouvoir a changé le politique Condé en un technocrate alors que sur le plan politique les signaux sont toujours au rouge : les clivages intercommunautaires se sont exacerbées, la forte alliance Arc-en-ciel qui a apporté la victoire au RPG est fortement menacée de dislocation face à la volonté du parti présidentiel de faire une OPA sur ses alliés (le PEDN et GPT ne sont pas partant pour la fusion), l’opposition s’est radicalisée (essentiellement les partis de l’Alliance CDP), la CENI est accusée d’être à la solde du parti présidentiel, ... Comme si tout cela ne suffisait pas, le front syndical commence à s’agiter suite à l’invalidation des deux (2) congrès qui ont divisé la CNTG (Confédération Nationale des Travailleurs de Guinée).

Après un début difficile, on s’aperçoit que Condé qui fonctionne à la Sarkozy (trop encombrant pour ses ministres parce qu’il délègue peu par manque de confiance) commence à obtenir des résultats sur certains fronts : réforme du secteur de la sécurité, campagne agricole, unicité de caisse, amélioration des fondamentaux macroéconomiques, paiement des cotisations Guinéennes dans les institutions internationales, bonne organisation du Baccalauréat...mais ne parvient pas à décrisper l’atmosphère politique dans le pays.

Comme ses 2 confrères citées ci-haut (Gbagbo et Wade), on remarque que Condé veut le pouvoir à son parti tout seul et souhaite même phagocyter ses alliés de la dernière élection. Beaucoup d’observateurs pensent qu’il a fait distraire l’opposition et favorisé le report des législatives en 2012 dans l’espoir de faire son recensement (ce que la constitution ne permettait pas en 2011). En marge de la probable bonne récolte de cette année, l’arrivée des 100 bus et 50 camions chinois (pour le transport en commun et la collecte des ordures à Conakry), l’arrivée de groupes électrogènes pour la fourniture d’électricité à Conakry sont autant de gestes du pouvoir destinés à faires un clin d’œil à l’électorat. Et comme tout cela coïncide avec la reprise du dialogue entre le pouvoir et l’opposition, beaucoup de Guinéens commencent à rêver de la tenue prochaine des législatives.

A la lecture de ce résumé, on peut remarquer qu’une fois au pouvoir, nos 3 opposants historiques ont souvent mis en œuvre des politiques qu’ils ont combattues chez leurs prédécesseurs. Dans les 3 cas, à part quelques problèmes de corruption, ils ont bon an mal an, cherché à faire avancer leurs pays sur le plan économique. Mais sur le plan politique, leur tasse de thé, ils n’ont point réussi à apaiser les tensions. On a surtout l’impression que la popularité et la légitimité historique acquises dans leur longue bataille politique leur donnent un complexe de supériorité et le sentiment que tout leur est permis. La gestion calamiteuse de sa défaite par Gbagbo et l’entêtement actuel de Wade à se faire réélire (pour certainement laisser la place à son fils) sont illustratifs de ce point de vue. Condé est attendu au tournant par ses opposants même si dans Jeune Afrique, il a déjà dit qu’il ne s’éterniserait pas au pouvoir (ce que beaucoup avaient déjà dit et n’ont pu respecter). Les délices du pouvoir sont tellement irrésistibles que les idéaux défendus pendant plusieurs décennies deviennent caduques après quelques années dans le fauteuil présidentiel. Espérons qu’Alpha Condé ne suivra pas ces deux précédents désastreux pour la démocratie africaine.

Bonne année à tous.


Mamadou Cissé


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