Selection de vidéos
Partenaires
Démocratie africaine : quel bilan pour les opposants historiques de l’Afrique francophone (1ère partie)
Mamadou Cissé Mercredi, 28 Décembre 2011 11:03
Ça y est. Les dés sont jetés depuis la confirmation de la victoire de Joseph Kabila par la Cour suprême de la RD Congo suite aux élections présidentielles contestées du 28 novembre 2011 (cette date serait-elle de mauvaise augure pour l’Afrique quand on sait que le duel Gbagbo/Ouattara a eu lieu le 28 novembre 2010). On ne sait ce que les protestations du vieil opposant Tshisekedi et de ses militants pourront donner dans l’atmosphère actuelle après la dénonciation du bout des lèvres du manque de transparence de l’élection par le centre Carter, les USA, les observateurs de l’UE et la reconnaissance de la victoire de Kabila par les pays voisins. Cette nouvelle donne de processus électoral non crédible repose la question de la pertinence de l’organisation des élections en Afrique. Sans rentrer dans ce débat passionnant, nous saisissons l’occasion de la défaite de l’opposant radical à Mobutu (Etienne Tshisekedi) pour tenter de faire un petit bilan du parcours des opposants historiques de l’Afrique francophone 20 ans après le début du processus démocratique sur notre continent. Modestement, nous avons sélectionné 6 personnalités dont le combat politique dans leurs pays a été déterminant. Il s’agit de :
Abdoulaye Wade (Sénégal), Laurent Gbagbo (Côte d’Ivoire), Alpha Condé (Guinée) : 3 opposants qui ont pu accéder à la magistrature suprême de leurs pays ;
Etienne Tshisekedi (RD Congo), John Fru Ndi (Cameroun) et Gilchrist Olympio (Togo) : 3 opposants qui n’ont pas encore pu accéder à la magistrature et dont l’âge les fait s’éloigner d’un tel scénario.
I. LES OPPOSANTS HISTORIQUES QUI ONT PU ACCEDER AU POUVOIR
Deux membres de l’Internationale Socialiste (Laurent Gbagbo et Alpha Condé) et un membre de l’Internationale Libérale (Abdoulaye Wade) sont les rares opposants historiques d’Afrique francophone dont le combat politique les a amenés au poste de Président de la République. Faisons un petit aperçu de leurs parcours respectifs :
1- Maitre Abdoulaye WadeÂ
L’homme du sopi (changement en wolof) est le prototype de l’opposant historique qui apporte sa contribution au développement du pays entre 2 élections présidentielles en attendant d’être aux affaires. Dans la deuxième moitié de la décennie 1990, il fut ainsi ministre au sein du gouvernement socialiste de son futur adversaire à la présidentielle de mai 2000. La personnalité de Wade est ainsi faite : quelqu’un qui veut toujours se distinguer et relever de grands défis.
Il fut l’un des premiers opposants à créer un parti politique en Afrique francophone (bien avant le discours de la Baule au début des années 1990). Parallèlement à ses activités professionnelles d’avocat, Wade incarne l’opposition au régime socialiste surtout lors de la présidence Abdou Diouf. Il réussit l’implantation de son parti de sorte à mettre en difficulté le président Diouf lors des élections de 1993 en marge desquelles un juge de la Cour constitutionnelle sera assassiné. Wade dont la popularité est alors réelle face à l’usure du pouvoir socialiste fait un pari sur l’avenir et accepte de jouer le jeu de l’opposition constructive en lieu et place d’une opposition radicale (alors en vogue en Afrique). Il accepte de participer aux gouvernements d’ouverture, réussit à donner une visibilité réelle à son parti libéral (rare en Afrique à cette époque), tente même une médiation au Congo Brazzaville entre Lissouba et Sassou N’Guésso en 1997 ; n’hésite pas à se prononcer publiquement sur les questions africaines (il qualifiera l’opposition congolaise de RDC d’immature lors de la longue crise entre Mobutu et Tshissekedi au lendemain de la conférence nationale suprême). Wade le panafricaniste prépare les élections de 2000 et réussit à rallier les anciens alliés du président Diouf (notamment Moustapha Niasse) dans la perspective du second tour de sorte qu’il excluait sur TV5 toute possibilité de défaite pour son camp alors que Diouf restait fair play (A la question de savoir s’il reconnaitrait sa défaite au cas où son challenger serait déclaré vainqueur, Wade répondra que cela est exclu sauf en cas de tricherie – ce que son camp ne sera pas prêt à accepter – et Diouf promit qu’il respectera la volonté des Sénégalais). La victoire de Wade sera ainsi proclamée et pour la première fois, un opposant de première heure arrive au pouvoir en Afrique francophone.
Le premier mandat (2000-2007) sera marqué par les chantiers de l’ANOCI, l’usure de plusieurs premiers ministres (Niasse, Seck, Mame Dior Boye entre autres), l’engagement personnel de Wade dans le programme NEPAD et plusieurs amendements de la constitution dont celle qui le rattrape aujourd’hui en ce qui concerne la légalité de son éventuelle candidature. Le deuxième mandat de Wade est marqué par son projet de construction du monument de la Renaissance Africaine, l’échec de son fils Karim Wade aux élections locales de 2009 dans la circonscription de Dakar (ce qui mit en veille son désir de succession monarchique) et la polémique actuelle sur la constitutionnalité de sa candidature pour les futures élections. Ayant tout misé sur son fils dont il s’est rendu compte du manque d’assises politiques lors des élections de 2009, Wade change de méthode et tient à se présenter à 86 ans aux prochaines élections quitte à confier la suite de son mandat à un dauphin constitutionnel (il s’est dédit sans état d’âme en juillet dernier en reconnaissant qu’il avait dit en 2007 qu’il n’allait pas être candidat en 2012). Habitué aux amendements constitutionnels et fin politicien, il pourra remettre en orbite son fils en cas de victoire, surtout que ce dernier est le ministre le plus puissant (Ministre de la terre et du ciel comme le disent les Dakarois). Il compte sur l’incapacité de l’opposition à s’entendre autour d’un candidat unique pour rempiler au cas où la Cour constitutionnelle jugerait sa candidature recevable. Après avoir abandonné son projet de ticket présidentiel suite à la pression populaire du 23 juin passé, le Gorgui est prêt à passer en force comme candidat du PDS à la prochaine élection de février 2012. Suite à l’avis de plus en plus défavorable des universitaires constitutionalistes du pays, il a trouvé la parade en soufflant le chaud et le froid : séminaire international d’éminents constitutionalistes occidentaux (américains et européens) pour prouver la constitutionalité de la candidature de Wade, mise en place d’une sorte de milice pour intimider les membres du M23 (opposition et société civile réunies). Les émeutes de ce jeudi 22 décembre prouvent à suffisance la détermination des deux (2) camps à en découdre.
Pour beaucoup de jeunes Africains, le chantre du Sopi est rattrapé par les anciennes pratiques du pouvoir sur le continent : Moi ou le chaos. Il est prêt à semer des troubles dans l’un des rares pays à tradition démocratique et qui n’a jamais connu de coup d’Etat militaire. Engouffré dans un scénario sans issue, Maitre Wade joue son destin et sa place dans l’histoire : s’il force et gagne les élections, il passera son mandat à recoller les morceaux du tissu social que cette éventuelle élection ne manquera pas de déchirer ; si la rue a raison de son entêtement ou si le conseil constitutionnel invalide sa candidature, il perdra la face et sortira par la petite porte. Le titre de l’ouvrage du journaliste Abdelatif Coulibaly résume à lui seul l’expérience de Gorgui au pouvoir : « Wade ou l’alternance piégée ».
2- Laurent GbagboÂ
L’image du transfèrement de Laurent Gbagbo à Scheveninghen (prison de la Cour Pénale Internationale) a choqué plus d’un en Afrique quoique l’entêtement du boulanger d’Abidjan dans la crise postélectorale de ce début d’année fut une période douloureuse pour la démocratie africaine. Celui qui affronta le vieux Houphouët (père fondateur de l’Etat de Côte d’Ivoire), au soir de la vie de ce dernier, méritait certainement de rentrer dans l’histoire par la grande porte, mais hélas les arcanes du pouvoir en Afrique avaient aveuglé le camarade Laurent. Que retenir donc du combat politique de ce bagarreur et autre caméléon en politique qui a l’art des dribbles terribles, d’où le surnom que lui a trouvé le regretté et éphémère président Robert Guéi ?
L’engagement de ce professeur d’histoire en politique date de la fin des années 1970 lorsqu’il animait avec quelques collègues dont Simone (son épouse) les mouvements de contestation des enseignants chercheurs. Il affine sa stratégie tout au long des années 1980 et affronte le régime houphouëtiste en début de la décennie suivante au démarrage du processus de démocratisation. Il tisse sa toile autour des étudiants et aide ceux-ci à mieux structurer leur syndicat (la FESCI) qui sera le principal allié de son parti (le Front Populaire Ivoirien- FPI). Il s’oppose ainsi aux héritiers du vieux à la mort de ce dernier et tire profit du déchirement entre Alhassane et Bédié. L’héritier d’Houphouët, dans l’instinct de sauvegarder son pouvoir, se lance dans une politique d’ivoirité, officiellement pour valoriser la culture Ivoirienne mais dont le but ultime était de contrecarrer l’appétit du PM Alhassane Ouattara. Ce dernier pour se faire oublier, part au FMI comme numéro 2 en 1994 et tire les ficèles de la création du Rassemblement Des Républicains (RDR) par des dissidents du PDCI avec à leur tête un certain Djéni Kobénan. Gbagbo fait alors alliance avec Ouattara et clame que l’ivoirité de ce dernier ne fait pas de doute contrairement à ce que veut faire croire Bédié. Dans ce contexte de division ethnico-régionaliste, des jeunes militaires (avec un certain IB comme instigateur) font le coup d’Etat de Noël à Abidjan et Bédié trouve exil en France. Le militaire à la retraite Robert Guéi est rappelé par les putschistes pour occuper le poste de Président de la République mais ce dernier prendra rapidement goût au pouvoir. Il oublie alors sa parole d’officier à la prise de pouvoir et rêve de se faire légitimer à travers une élection présidentielle après avoir ressuscité les pratiques d’exclusion de Ouattara (ivoirité). En fin opportuniste politique, Gbagbo met fin à son alliance avec Ouattara et souffle sur les braises de l’ivoirité dans l’espoir d’affronter seul le président militaire qu’il était assuré de battre à la loyale. Il en sera ainsi et Gbagbo est élu dans des conditions que lui-même n’a pas hésité à qualifier de calamiteuses.
Une fois élu président, Gbagbo organise un forum de la réconciliation qui réjouit plus d’un mais en piteux calculateur, il refuse d’appliquer les recommandations de ce forum et suit ses prédécesseurs dans la politique d’ivoirité. Le 19 septembre 2002, il est victime d’une tentative de coup d’Etat qui se transformera en rébellion et contribuera à diviser le pays en 2 jusqu’en 2011. Sauvé par les forces françaises (qui stoppèrent les rebelles avant San Pedro pour des raisons apparemment économiques), Gbagbo a usé de tout son talent de boulanger pour essayer de se sortir de ce mauvais pas. Il gagne la sympathie de Thabo M’Beki qui fut pourtant le seul en Afrique à critiquer son élection en 2000, met en échec les accords de Lomé et de Marcoussis qu’il qualifia de pilule amère puis ceux de Pretoria, s’en prend aux militaires français basés à Bouaké en 2004 (ceux-là même qui ont sauvé son pouvoir 2 ans plus tôt) et accepte en 2007 les négociations directes avec les Forces nouvelles de Guillaume Soro. Il nomme ce dernier Premier ministre et s’en remet à la médiation du burkinabé Blaise Compaoré. La crise est profonde mais l’engagement de la communauté internationale, à travers la mission onusienne est assez forte pour pousser les belligérants vers une solution de paix. C’est dans ce cadre que les élections présidentielles sans cesse reportées depuis 2005 doivent se tenir en fin 2010. Gbagbo qui a eu une rallonge de 5 ans (2e mandat cadeau), a pris soin de se rassurer auprès des Instituts de sondage français qui le donnaient gagnant dans tous les cas de figure au second tour (aussi bien face à Bédié que face à Ouattara). Le duel télévisé de la campagne électorale entre les 2 hommes (Gbagbo et Ouattara) fut mémorable pour la démocratie africaine. Les reports de voix de Bédié sur Ouattara ont tellement bien marché que les prévisions de victoire de Gbagbo ne pouvaient se concrétiser. Gbagbo qui n’avait jamais envisagé la possibilité de défaite refuse alors d’accepter les résultats des urnes et envisage de mettre en application son slogan de campagne « On gagne ou on gagne ». Après la proclamation des résultats par le Président de la CEI qui donne Ouattara vainqueur à plus de 54%, Gbagbo se fait investir le 04 décembre 2010 comme nouveau Président par Paul Yao N’Dre, son ami qu’il avait pris soin de placer à la tête du Conseil constitutionnel pour les besoins de la cause. L’assurance de Gbagbo et la joie de Simone lors de cette cérémonie de prestation de serment étaient réelles. Ayant minimisé la réaction de son adversaire (Ouattara) et n’ayant pu rallier le Premier ministre Guillaume Soro à sa cause, Laurent Gbagbo causa sa propre défaite et sort par la petite porte suite à son arrestation le 11 avril 2011 après plus de 10 jours de siège de son palais. Après 5 mois de crise postélectorale et plus de 3000 morts, Gbagbo par son entêtement finit par donner raison à Ouattara qui aimait à répéter (avant l’élection de 2010) que le passage de Gbagbo à la présidence est un accident de l’histoire. Voilà comment l’entêtement et trop de roublardise en politique peuvent mettre un terme aux carrières les plus prometteuses.
A suivre…
Â
Mamadou Cissé
Commentaires








