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Afrique : trop d’élections pour trop peu d’alternances au pouvoir

Ousmane Diallo  Samedi, 29 Août 2015 00:02

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DIALLO_Ousmane_2_01Au lendemain de la guerre froide qui s’est soldée par le triomphe de la démocratie libérale sur le communisme, les régimes autoritaires africains se sont inscrits, à l’aube des années 90, dans ce que Samuel Huntington a décrit comme étant la « troisième vague de démocratisation ». C’est dans cette perspective qu’un consensus international stipulera que la démocratie libérale représente la meilleure forme de gouvernement pour l’humanité. Mais est-ce vraiment « la fin de l’histoire » ? En 1992, pour Francis Fukuyama, conseiller de Bush à l’époque, la réponse était oui.

Cela dit, parmi les critères fondamentaux d’une démocratie en bonne santé, l’alternance des dirigeants au pouvoir, par le canal des urnes et non des armes, occupe une place décisive à tel point que nous pourrions défendre l’équation suivante : sans alternance au pouvoir, point de démocratie. C’est donc en toute logique qu’une élection présidentielle devrait conduire soit au renouvellement légal du mandat du président de la République, soit l’arrivée légale d’un nouveau dirigeant au pouvoir. Naturellement, tout ceci passe par la tenue d’élections considérées libres et transparentes par l’ensemble des prétendants au pouvoir.

Pourtant, en matière d’alternance au pouvoir, les performances globales de l’Afrique sont plutôt faibles. En Guinée par exemple, aucune des trois élections présidentielles multipartites que le pays a organisées (en 93, 98 et 2003) n’a débouché sur une alternance. Celle de 2010 est particulière parce qu’il n’y avait pas de président sortant parmi les candidats. En fait, nombreux sont les dirigeants africains qui sont très habiles lorsqu’il s’agit de se maintenir au pouvoir par tous les moyens possibles et imaginables, y compris par la force. Pour s’en convaincre, il suffit tout simplement de regarder ce que Nkurunziza vient de faire au Burundi ou comment le général Al-Sissi est arrivé au pouvoir en Égypte.

Certes, mais l’Afrique regorge aussi de quelques chefs d’État modèles qui sont bien élus et qui choisissent de quitter le pouvoir après un ou deux mandats, tel que recommandé par la majorité de ses constitutions. D’où l’intérêt de cogiter sur cette question fondamentale : comment se fait-il que certains pays africains, comme le Ghana, le Sénégal ou le Bénin, parviennent régulièrement à remplacer leurs dirigeants par les urnes, tandis que d’autres, à l’instar du Gabon, du Burundi ou de la République démocratique du Congo n’y parviennent pas ?

Avant de partager avec vous nos éléments de réponse, entendons-nous bien sur ceci : la question posée est d’une complexité telle que nous pourrions fournir autant de réponses que de pays africains, car il existe des facteurs endogènes et exogènes qui singularisent chaque pays. La Guinée n’est ni le Rwanda, ni le Burkina Faso, encore moins la Tunisie, pourrait-on dire pour donner une idée de cette complexité.

Néanmoins, en nous basant sur les illustrations africaines d’alternance au pouvoir, nous pouvons explorer l’hypothèse suivante : en Afrique, la probabilité de réussite d’une alternance au pouvoir devient plus grande sous l’une des deux conditions qui suivent : une volonté politique réelle du président sortant d’organiser des élections considérées crédibles par tous, y compris par l’opposition. Au Nigéria, c’est de cette façon que Goodluck Jonathan a cédé le pouvoir au président actuel. C’est la première condition. Voici la seconde : une candidature unique de tous les opposants politiques qui cherchent sérieusement l’alternance au pouvoir. N’est-ce pas ainsi que le président sénégalais Macky Sall est arrivé au pouvoir en 2012 ? L’union fait la force, rappelle le dicton.

Au fond, ces deux conditions nous mènent tout droit vers la question du leadership et de la maturité politique des élites africaines (au pouvoir et dans l’opposition). Et c’est ici le lieu et le moment de le noter : tous les pays africains qui remplacent régulièrement leur président ont eu de grands guides politiques, comme Senghor, Mandela, Rawlins ou Kérékou, qui ont su fixer le cap de la réussite en matière d’alternance au pouvoir. Ces leaders politiques ont eu la sagesse, le courage et le patriotisme nécessaires pour apprendre à leurs concitoyens que l’alternance au pouvoir est le carburant de la démocratie.

Les exemples de l’Afrique du Sud, du Bénin et du Ghana sont non seulement là pour montrer à certains pays, comme la Côte d’Ivoire, qu’une alternance peut se produire sans effusion de sang, mais aussi pour prouver à d’autres pays, comme la Guinée, que nous ne sommes pas condamnés à toujours attendre la mort du président en place ou bien l’intervention de l’armée pour effectuer une alternance au pouvoir.

En Afrique du Sud, Dominique Bangoura précise que « le processus s’est déroulé dans des conditions satisfaisantes tenant à plusieurs raisons (charisme de Nelson Mandela, lucidité politique de F. de Klerk, usure de l’apartheid, etc.) ». Après un unique mandat au pouvoir, Mandela choisira de quitter la présidence en cédant son fauteuil à Mbeki en 1999.

Un bon exemple que les dirigeants béninois ont eu raison de suivre. Comme l’expliquent les politologues Magnusson et Clarke, si le Bénin a pu réussir sa transition démocratique, c’est surtout parce que Mathieu Kérékou, président sortant qui était démocratiquement élu en 2001, a accepté et reconnu la victoire de son adversaire Yayi Boni en 2006.

Au Ghana, après avoir été élu en 1992 et 1996 Jerry Rawlins choisira, lui aussi, de s’incliner face à la constitution ghanéenne de 1993 qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux. C’est ainsi que son concitoyen Kufuor lui succèdera suite à la présidentielle de 2000. Sans rancune, mais plutôt avec classe et pour l’intérêt général du Ghana.

Et la Guinée dans tout cela ? En octobre prochain, si jamais le président Condé cède le pouvoir, ce serait une première en Guinée. Et s’il est réélu, ses concitoyens les plus vigilants pourraient bien se poser des questions similaires à celle-ci : qu’est-ce qui nous garantit réellement que Condé ne fera pas comme Conté en modifiant la constitution qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux ?

Seul l’avenir nous édifiera certes, mais il reste que ce type de questions est tout à fait raisonnable dans le contexte du jeu politique africain. Ce que Nkurunziza a fait du Burundi et ce que Kagamé manigance actuellement au Rwanda en sont des preuves on ne peut plus éloquentes.

Somme toute, en juillet dernier devant l’Union africaine, Barack Obama a bien fait de rappeler que « personne ne devrait être président à vie ».


Ousmane Diallo
Ottawa, Canada


« Nous ne connaissons pas le vrai si nous ignorons les causes », Aristote.


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