Ousmane Diallo Samedi, 04 Juillet 2015 23:57
Dans des termes purement pratiques, le vote demeure fondamentalement ethnique et ethnicisé en Guinée. Ethnique parce que les résultats des dernières élections (présidentielle de 2010 et législatives de 2013) prouvent que des millions de Guinéens ne votent que pour le candidat appartenant à leur groupe communautaire. Et ethnicisé parce que les discours, campagnes et alliances politiques démontrent que plusieurs partis politiques utilisent l’ethno-stratégie pour maximiser leurs voix électorales. Deux facteurs essentiels caractérisent le jeu politique guinéen dans lequel le fonctionnement de la démocratie est freiné: le néo-patrimonialisme et le présidentialisme. Tandis que le néo-patrimonialisme engendre des réseaux clientélistes solides, le présidentialisme conduit à une personnification et à une rigidité du pouvoir étatique.
D’une part, le néo-patrimonialisme est un mécanisme de gestion politique centré sur l’appropriation privée et politique des fonctions et ressources publiques dans un pays. Plus de distinction nette entre biens publics et privés! Les deux se confondent les uns les autres. Dans son article intitulé « Guinée : Le prix d’une stabilité à court terme », Paul Chambers précise que le critère principal d’appartenance aux réseaux néo-patrimoniaux «repose sur la capacité à intégrer l’entourage présidentiel, qui se fonde lui-même sur des critères familiaux-les épouses, les frères, les neveux-, sur des critères ethniques, mais aussi sur l’appartenance aux réseaux d’officiers.» Ces réseaux sont juteux et Jean-François Bayard l’explique bien dans « L’État en Afrique, la politique du ventre ». Potentiellement, soutient-il, « toute décision relevant de la souveraineté de l’État donne matière à gain ». Ainsi, renforce Christian Coulon, ce n’est pas par une pure coïncidence que « la revendication identitaire passe souvent par une reconstruction ou une conquête de l’État ». Extrait de Cartes d'identité : comment dit-on « nous » en politique?
Dans ce contexte, le vote ethnique devient une stratégie encouragée, rentable et donc logique. Parce que les électeurs soutiennent le candidat de leur communauté en estimant que c’est seulement sous la présidence de ce dernier que leurs chances de profiter des ressources de l’État seront maximales. Brièvement, le néo-patrimonialisme constitue un environnement sociopolitique fertile pour les «entrepreneurs politiques» qui, une fois au pouvoir, deviennent, pourrions-nous dire, des «entrepreneurs économiques.»
D’autre part, le présidentialisme sert de catalyseur au pouvoir exercé par les dirigeants, ce qui intensifie, les enjeux entourant les pertes et les victoires électorales. Ce régime est construit sur la surdomination du président; l’ensemble des règles formelles et informelles favorisent le président. De plus, le régime présidentiel octroie à la personne du président des pouvoirs si importants que, s’il le décide, il peut gouverner avec les membres de sa famille tout en jouant la carte ethnique. Même si des contre-pouvoirs voulaient s’opposer à cette stratégie, ils leur seraient difficile d’y parvenir étant donné leur faiblesse structurelle par rapport à la toute-puissance du président. C’est cette forme d’hyper-présidentialisme qui freine inéluctablement la démocratie.
« On ne peut chercher que ce que l’on sait devoir être cherché », disait Socrate. Ainsi, pour construire, et éventuellement consolider des régimes démocratiques africains viables, certains spécialistes suggèrent le parlementarisme au lieu du présidentialisme ; et d’autres trouvent que la solution repose plutôt sur le « consocialisme » tel que proposé par l’américano-hollandais Arend Lijphart. Dans la prochaine publication, nous examinerons en profondeur chacune de ces deux solutions concrètes tout en essayant de les appliquer au contexte sociopolitique guinéen.
Ousmane Diallo
Ottawa, Canada
« Nous ne connaissons pas le vrai si nous ignorons les causes. » Aristote
![]()