Ousmane Diallo Mercredi, 01 Juillet 2015 20:40
Les analyses, discours et alliances politiques concernant l’élection présidentielle prévue le 11 octobre 2015 démontrent, ou plutôt confirment, que l’ « ethno-stratégie » est utilisée par plusieurs acteurs politiques guinéens afin de maximiser leurs voix électorales, et d’être potentiellement élu ou réélu président de la République. Parallèlement, les électeurs guinéens ne cessent de parler d’ethno-stratégie sans nécessairement comprendre de quoi il s’agit. Ils en parlent pourtant sur les réseaux sociaux, dans les journaux électroniques, entre amis ou en famille, etc.
L’ethno-stratégie désigne le fait d’instrumentaliser ou de manipuler les différences ethniques à des fins strictement électoralistes et ultimement pour accéder ou se maintenir au pouvoir. Le génie des ethno-stratèges repose sur leur capacité à construire et à alimenter l’idée fausse selon laquelle les intérêts de deux ou plusieurs communautés sont mutuellement exclusifs.
Sur le continent africain, la manipulation de l’ethnicité n’a pas seulement fait couler de l’encre. Parfois, et fort malheureusement, elle a fait couler du sang, beaucoup de sang. Les affrontements sanglants que des pays comme le Rwanda, le Kenya, la Côte-d’Ivoire ou le Congo ont connus constituent des illustrations redoutables. Ceci dit, l’ignorance étant la mère de tous les maux, pour parler comme Rabelais, il est donc primordial de comprendre que l’ethno-stratégie est pensée par et pour des politiciens en quête de pouvoir.
Philippe Poutignat et Jocelyne Streiff-Fenart sont clairs : « L’ethnicité ne peut être que politique puisque c’est précisément la fonction d’organisation d’intérêts politiques qui la défini » (extrait de Théories de l’ethnicité, Paris, Quadrige, 2008, p.110. La cause ultime des manipulations ethniques repose, en effet, sur une compétition économique et politique entre deux ou plusieurs partis politiques. Cela implique que le facteur ethnique est « une construction historique, en interaction permanente avec les dynamiques sociales, politiques et économiques globales dont sa production est indissociable ». C’est en tout cas ce que soutient Porteous Jaquet Christophe dans L’évolution des conflits en Afrique subsaharienne (Politique étrangère, No.2, 2003, p.314).
Force est aussi de noter que les acteurs politiques sont en mesure d’effectuer des choix rationnels pour obtenir le maximum d’électeurs possibles. Bertrand Badie abonde dans le même sens en affirmant que, pour saisir les questions identitaires, «… il faut partir de l’hypothèse que les acteurs politiques cherchent à se saisir de symboles […] de manière à mobiliser le maximum d’individus en soutien à leur projet politique » (Nouveaux mondes, Le Monde intercatif/CNRS Éditions, Paris, 2012, pp.259 et 261). Ainsi, dans les régimes multipartistes, comme en Guinée, c’est sans surprise que les politiciens jouent sur des critères identitaires qui sont plus inclusifs, tels que la région d’origine (Haute-Guinée, Guinée Forestière, etc.) ou la langue (peule, soussou, etc.) afin de maximiser leur électorat ou de tisser des alliances politiques.
Par ailleurs, deux facteurs essentiels caractérisent l’arène politique dans laquelle se manifestent et réussissent la construction et l’instrumentalisation des identités ethniques : le néo-patrimonialisme et le présidentialisme. Il est clair que ces deux facteurs ne sont pas sans rappeler plusieurs États africains. Nous y reviendrons.
Ousmane Diallo
Ottawa, Canada
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