Mamadou Gando Baldé Jeudi, 30 Octobre 2014 19:44
Les résultats préliminaires du 3e Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH-3)1, effectué du 01 mars 2014 au 01 avril 2014, a surpris plus d’un observateur. D’abord, parce que la population guinéenne serait, selon ce RGPH3, moins nombreuse (environ 10 millions) que toutes les projections démographiques jusque-là usuelles (12-13 millions), avec toutes les conséquences en résultant. Ensuite, à cause de la baisse de la population, à contre-courant, dans certaines préfectures (Guéckédou, Dalaba…). Et enfin, parce que le RGPH-3 fait de la région administrative de Kankan (zone de savane africaine) la plus peuplée de la Guinée, devant la capitale administrative et économique Conakry et la région de N’Zérékoré (la plus peuplée en 1996). Dans cet article, un accent particulier sera mis sur ce dernier point (par ricochet, sur le 1er point) !
Qu’une région de l’intérieur du pays soit plus peuplée que la capitale n’est, en soi, pas un problème. Encore faut-il l’expliquer de manière plausible. En 1996, la région de N’Zérékoré était la région la plus peuplée du pays, selon le RGPH-2. La raison avancée était indiscutable et palpable: l’afflux de réfugiés de 2 pays frontaliers (de la région) en guerres civiles simultanées à l’époque (Libéria et Sierra Leone). Néanmoins les raisons avancées pour le RGPH3, de surcroit sous un climat politique teinté d’ethno stratégie, laissent plutôt perplexe. Il n’est pas suffisant de se contenter de souligner son étonnement face à ces chiffres. Il faudrait aller au-delà et décortiquer ces chiffres. C’est-à-dire les éplucher et expliquer ce qu’ils signifient !
Dans cet article, il ne sera point question d’analyser les résultats du RGPH-3 en fonction de celui de 1996. En effet, il est vrai que depuis 1996, date du dernier recensement, d’importants mouvements migratoires peuvent avoir eu lieu vers la région administrative de Kankan (dus à la guerre civile en Côte d’Ivoire, à la « ruée vers l’eldorado minier ») et à partir de la région de N’Zérékoré (retour des réfugiés libériens et sierra léonais à la fin desdites guerres). Aussi ne ferons-nous recours qu’aux chiffres exhaustifs officiels les plus récents de parties non négligeables de la population guinéenne : corps électoral (Guinéens de 18 ans et plus) des élections législatives du 28 septembre 20132, des effectifs de l’école Primaire de juin 20133 et ceux du Secondaire (collège et lycée) de juin 20134. Si on peut admettre que des flux migratoires importants (dus aux raisons citées plus haut) ont pu avoir une incidence majeure sur la population guinéenne pendant la décennie précédente, il ne serait nullement incongru de penser qu’aucune raison de choc migratoire important n’a été enregistrée depuis juin 2013 et depuis la fin du recensement électoral pour les législatives du 28 septembre 2013 jusqu’au RGPH-3 (mars 2014). En effet tous les flux migratoires majeurs de Guinéens (de l’extérieur ou de l’intérieur), par exemple vers la Haute Guinée, ont déjà dû avoir été absorbés par le recensement électoral des législatives du 28 septembre 2013. D’où l’accroissement notable du corps électoral dans cette région (selon les arguments entendus). OK ?
Oublions un instant les anomalies du recensement électoral pour les Législatives du 28 septembre 2013 (non recensement avéré de beaucoup dans les fiefs de l’opposition en raison, entre autres, du boycott de cette dernière, « gonflement » probable du corps électoral dans les fiefs du parti au pouvoir) ! Maintenant, nous allons procéder á une analyse statistique de ces données officielles à notre disposition.

La colonne « Différence » exprime le nombre de Guinéens de moins de 18 ans et d’étrangers résidants (donc ne faisant pas partie du corps électoral) !
Maintenant analysons la structure de la population de la région administrative de Kankan et comparons-la à celle des autres régions, particulièrement à celle de la région de Conakry !
Notons :
▪▪ La moyenne de la taille des ménages (nombre de personnes vivant dans un ménage) de la région administrative de Kankan est curieusement largement supérieure à celle de tout le pays. Ainsi 15 personnes vivraient en moyenne à Mandiana contre seulement 6 personnes à Kaloum, Dixinn et Ratoma et 7 personnes à Matoto et Matam ! De même la taille des ménages de Beyla (8) est supérieure à celle de toutes les communes de Conakry ! Est-ce une coïncidence ?
▪▪ Les personnes de moins de 18 ans de nationalité guinéenne et étrangère non-scolarisées (parce que trop jeunes, ou ayant abandonné l’école, etc.), les élèves du primaire de nationalité guinéenne et étrangère, ceux du collège et du lycée de moins de 18 ans (peu importe la commune de l’établissement scolaire), et les personnes de nationalités étrangères de plus de 18 ans, résidant dans la commune de Kaloum, seraient selon le RGPH- 3 au nombre de… 1785. Concernant Dixinn et Matam on parle respectivement de 13.887 et de 25.403. Ces chiffres sont étrangement très bas !
▪▪ Les populations de Guinéens de moins de 18 ans et d’étrangers de toutes les régions administratives du pays, hormis celles de Mamou (404.349) et Faranah (510.544), sont plus nombreuses que celles de Conakry (515.199) !
▪▪ Le nombre de Guinéens de moins de 18 ans et d’étrangers de la région administrative de Kankan (1.208.834) est étrangement très élevé ! Il est même supérieur :
▪▪ Tous les démographes sont d’avis qu’il existe, en principe, une certaine corrélation entre le corps électoral (population nationale de plus de 18 ans) et les populations mineures et étrangères. Parce que ce sont, en général, ces personnes majeures qui sont parents ou tuteurs des mineurs et hôtes des étrangers. Cependant, les résultats préliminaires du RGPH3 violent, à maints endroits, ce principe. Quelques exemples :
Ces remarques sont non seulement invraisemblables pour tous ceux qui connaissent notre pays. Mais elles heurtent surtout le bon sens !
▪▪ Le taux de masculinité est le ratio hommes/femmes. Une surreprésentation de population de sexe féminin ou masculin est un indicateur de migration. En Guinée, une forte proportion de femmes est un indicateur d’émigration : les hommes sortent et vont voir ailleurs, les femmes restent (dans un premier temps). Une forte proportion d’hommes est un indicateur d’immigration : les hommes viennent s’installer ici espérant trouver de meilleures conditions.
Le corps électoral des préfectures de Siguiri et de Mandiana étant composé de 53 à 57% d’hommes, on devrait s’attendre, vu que ces préfectures ont été déclarées zones d’immigration importantes, à une immigration masculine (étrangère) importante. Ainsi le taux de masculinité devrait être beaucoup au-delà de 100. Or d’après le RGHP3, ce taux est de 100,50 à Mandiana et de 101,50 à Siguiri, c’est-à-dire pour 100 femmes, on a 100,5 hommes à Mandiana et 101,5 hommes à Siguiri. Ainsi la population masculine respective est à 50,12% et à 50,37% (en fait la proportion d’hommes a diminué) ! Ainsi les flux migratoires vers les préfectures de Siguiri et Mandiana ne sont pas reflétés par les résultats du RGPH3 ! On pourrait dire la même chose pour les préfectures de Kankan, de Kérouané et de Kouroussa !!!
A la fin de cette première partie, il est évident que les résultats de ce recensement sont loin de répondre aux exigences scientifiques requises !
Dans la deuxième partie de cet article, nous intégrerons la population scolaire dans notre analyse.
Baldé Mamadou Gando
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1stat-guinee.org/index.php/res-pre-rgph3#
2ceniguinee.org/index.php?option=com_content&view=article&id=589&Itemid=196
3Annuaire statistique enseignement primaire 2012-2013, ministère de l’Enseignement pré-universitaire et de l’Education civique, juin 2013
4Annuaire statistique enseignement secondaire, ministère de l’Enseignement pré-universitaire et de l’Education civique, juin 2013
5eueom.eu/files/pressreleases/english/MOEUEGUINEE-Rapportfinal_avecannexes-FINAL.pdf, annexe n°8, page 103
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