Thierno Sadou Diallo Mardi, 07 Octobre 2014 20:05
Depuis sa deuxième sortie médiatique, le mardi 9 septembre 2014 au Palais du Peuple de Conakry, le président Alpha Condé semble avoir réalisé finalement la gravité de la situation dans laquelle se trouve la Guinée, qui est confrontée à une épidémie sans précédent de la fièvre hémorragique à virus Ebola. Au cours de cette rencontre, où il avait à ses côtés son « frère jumeau », Bernard Kouchner, le président guinéen a dit qu’il faut maintenant déclarer une guerre contre Ebola. Il demande à tous les Guinéens de quelque bord qu’ils soient de s’impliquer pour vaincre la terrible maladie et bouter le sale virus hors de notre territoire. C’est à ce titre que les organisations de presse sont conviées à participer à la campagne de sensibilisation des populations, et ce dans les langues locales. Il poursuivra en disant qu’il souhaiterait qu’en plus des deux laboratoires de Conakry et Guéckédou, on puisse faire en sorte que deux autres laboratoires soient ouverts notamment à Macenta et à Forécariah, deux zones proches de l’épicentre de la maladie, et qui sont à leur tour sérieusement affectées. Ceci dans le but de renforcer le plan de riposte national mis en place par les autorités pour combattre l’épidémie. Malgré quelques fausses notes liées à cette apparition médiatique, et au fait que c’est « trop peu, trop tard », on s’est dit que les autorités ont fini par prêter oreilles attentives aux critiques et cris d’alarme émanant de plusieurs sources. S’il y a maintenant une réelle volonté politique d’éradiquer cette épidémie, il est évident aussi que des incompréhensions et des malentendus subsistent dans la meilleure manière de contrer la propagation du virus et ses effets dévastateurs sur les populations. Il est clair en tout cas qu’au niveau de l’exécution du plan de riposte, non seulement des erreurs continuent d’être commises mais les opportunités liées au renforcement de nos capacités ne sont pas saisies ou sont tout simplement gaspillées. Sinon comment expliquer que le président Alpha Condé ait jugé nécessaire de voyager encore pour assister à l’Assemblée générale des Nations Unies tenue en septembre dernier à New York alors que cette épidémie d’Ebola est loin d’être sous contrôle ? Ne devrait-il pas suspendre tous ses voyages pour une période de six mois pour coordonner efficacement la lutte contre Ebola ? Comment expliquer les douloureux évènements de Womey où des fonctionnaires de l’Etat se sont fait massacrer au cours d’une mission de sensibilisation des populations ? Si les choses étaient faites dans les règles de l’art, comment une campagne de sensibilisation peut-elle tourner au drame ? Et comment expliquer que jusqu’à présent le nombre de fatalités et de personnes infectées augmente au jour le jour. Comment expliquer que de nouveaux foyers de contamination voient le jour dans des régions qui étaient jusque-là épargnées ? Il est certain que les mêmes erreurs commises au début de l’épidémie sont en train de se répéter sans que les dispositions soient prises pour faire l’état des lieux et évaluer là où il y a eu des ratés et là où on a enregistré des succès.
Mais il serait encore plus contre-productif si, dans cette situation d’urgence nationale, le président de la République monopolisait le débat à son seul niveau. Or c’est ce qui semble se dessiner avec ses récentes sorties médiatiques que certains qualifient de « conférences de presse ». S’il est souhaitable d’avoir une communication régulière et fréquente de la présidence de la République, il faut voir aussi les conditions dans lesquelles se déroulent ces sorties médiatiques du chef de l’Etat et l’audience à laquelle il s’adresse. Même s’ils jouent un rôle de premier plan dans la diffusion de l’information, les journalistes seraient-ils devenus les seuls interlocuteurs du président de la République, surtout en cette période d’urgence nationale ? Or il y a de nombreuses ONG nationales qui jouent un rôle tout aussi important dans la lutte contre Ebola. Il y a d’autres représentants de la société civile et il y a aussi les partis politiques. Mais ce vendredi 3 octobre, le président Alpha Condé a, pour la troisième fois, rencontré la presse nationale, après l’avoir longtemps boudée, pour faire le compte-rendu de sa participation au 69e sommet des Nations Unies et donner d’amples informations sur la stratégie que la Guinée doit suivre pour éradiquer l’épidémie d’Ebola. Comme d’habitude, il a parlé pêle-mêle de beaucoup de choses sans que les journalistes présents ne puissent véritablement lui poser des questions pertinentes qui pourraient éclairer la lanterne des uns et des autres. Alors quand le président se pose la question de savoir d’où vient Ebola et pourquoi Ebola s’est développé, tout en affirmant qu’on est en train de chercher le patient Zéro, il y a là, il faut le dire, sujet à débat car il faut qu’on sache ce qui s’est passé et l’origine du virus en Guinée. Si on ne connait pas le patient Zéro, comment va-t-on faire pour mettre en place un suivi efficace des contacts ? Voilà pourquoi on doit avoir un débat auquel tous les acteurs nationaux doivent participer. Depuis que cette épidémie s’est déclenchée, c’est un silence de mort du coté de notre auguste Assemblée Nationale et pourtant le peuple a besoin d’entendre leurs députés. Les quelques ONG qui s’activent sur le terrain ont de la peine à faire entendre leurs voix. Et pourtant elles constituent un relais important. Les partis politiques de l’opposition hésitent à s’impliquer dans le débat de peur d’être accusés de vouloir politiser une crise sanitaire. Les plus concernés ont envoyé des missions de sensibilisation dans leurs fiefs et d’autres se sont contentés tout simplement de faire des dons. Mais tout le monde oublie que le débat doit avoir lieu et il ne peut être l’apanage du seul président de la République. Sinon comment peut-on corriger les erreurs à temps surtout avec une épidémie de cette ampleur et qui se répand comme une trainée de poudre ? Et surtout qu’à l’heure actuelle elle a causé en Guinée plus de 739 décès sur un total de 1199 cas toutes formes confondues ! Et pour l’ensemble de la Mano River Union (Guinée, Sierra Leone et Libéria), 3431 décès sur un total de 7470 cas toutes formes confondues ! Ce qui constitue un grave danger et menace même l’existence des pays concernés. Alors c’est pourquoi j’ai décidé, quant à moi, de reprendre ma plume pour me lancer dans ce débat qu’on ne peut plus occulter et qui certainement nous permettra de trouver les solutions les plus adéquates dans la lutte contre ce fléau.
L’épidémie d’Ebola et le patient Zéro
C’est en 1976 que le virus Ebola a été identifié pour la première fois au Zaïre et au Soudan du Sud. L’épidémie d’Ebola a tendance à se manifester dans les régions tropicales de l’Afrique Sub-saharienne. A l’époque, au Zaïre, il y eut 318 cas confirmés de fièvre hémorragique, avec 280 décès et 38 survivants. Cette épidémie ne dura que 54 jours, du 1er septembre au 24 octobre 1976. C’est dire que malgré le fait que cette maladie venait de faire sa première apparition, l’épidémie fut vite maitrisée. Vu que la maladie était très contagieuse, et qu’il n’y avait aucun remède disponible, la stratégie de riposte a été de mettre la zone affectée en quarantaine. L’hôpital de Yamboukou où le patient zéro avait reçu un traitement pour ce qu’on pensait être un cas de palu, fut fermé. Les cliniciens avaient noté que tous les malades d’Ebola avaient reçu un traitement de paludisme dans le même hôpital, après le passage du patient Zéro. Et vu que la localité de Yamboukou se trouve dans une zone assez isolée, sans moyens de transport, il a été facile de mettre la zone en quarantaine et de circonscrire l’épidémie. Bien que le nombre de personnes contaminées soit relativement faible par rapport à l’épidémie actuellement en cours, il faut noter cependant que plus de la moitié des personnes atteintes avait succombé à la maladie. C’est dire donc que la fièvre hémorragique à virus Ebola a un caractère foudroyant et qu’il faut une réaction rapide et drastique pour venir à bout de l’épidémie. Toutes les épidémies qui se sont déclenchées au Zaïre (actuel RDC), au Soudan et en Ouganda ont été maitrisées de la même façon jusqu’à nos jours et c’est ce qui fait que le nombre de victimes a toujours été relativement bas et que les grandes villes ont été généralement épargnées.
L’épidémie qui est en cours actuellement en Afrique de l’Ouest a fait beaucoup plus de victimes que toutes les précédentes épidémies réunies. Cette épidémie qui se propage de façon exponentielle a débuté en Guinée, dans la région de Gueckédou, vers la fin du mois de décembre 2013. Et le patient Zéro a pu être identifié : il s’agit d’un petit garçon de deux ans nommé Emile. La maladie dont il souffrait semblait assez mystérieuse puisqu’aucun remède ne parvenait à faire baisser la fièvre et arrêter ses vomissements. Au bout de quelque jours, n’en pouvant plus, Emile mourut ! Une semaine plus tard, sa sœur de trois ans, sa mère, sa grand-mère et un autre membre de la famille succombèrent eux aussi à la maladie. Donc, au bout de quelques jours tous les membres d’une même famille étaient morts, victimes d’une maladie mystérieuse. Si la Guinée avait été tant soit peu préparée et le personnel médical tant soit peu formé, ces morts mystérieuses des membres d’une même famille auraient dû éveiller les soupçons et sonner l’alerte. On aurait tout au moins dû se dire qu’on est devant une situation grave et mystérieuse pouvant conduire à une épidémie. D’autant plus que la grand-mère d’Emile avait consulté une infirmière avant sa mort, qui aussi tombera malade. Durant les funérailles de la grand-mère, les villageois s’étaient réunis pour l’enterrement, et presque tous, à leur tour tomberont malades. Il n’en fallait pas plus pour que la maladie se propage rapidement dans les villages voisins. Ce n’est qu’à ce moment que les autorités sanitaires et préfectorales vont s’inquiéter et prendre les choses au sérieux. Mais même après tous ces indices alarmants, il aura fallu attendre trois mois, en mars 2014, pour que la confirmation tombe qu’il s’agissait bien d’une épidémie d’Ebola. Et cela après que les tests envoyés à l’Institut Pasteur se furent révélés positifs, la Guinée ne disposant pas de laboratoire. Entretemps la maladie avait gagné la capitale Conakry, et des cas suspects avaient été signalés en Sierra Leone et au Libéria, de l’autre côté de la frontière. Mais que d’opportunités manquées et quelles mauvaises décisions de la part des autorités sanitaires, locales et administratives ! Le 23 mars 2014, trois jours après que les tests se furent révélés positifs par l’Institut Pasteur en France, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) confirma que la Guinée faisait bel et bien face à une évolution rapide de l’épidémie d’Ebola avec déjà 49 cas signalés et 29 morts. Ce qui était déjà trop !
Pour qui connait comment la fièvre hémorragique à virus Ebola tue avec une rapidité foudroyante (son taux de mortalité est de 90%), l’inaction et la lenteur des autorités étaient déconcertantes et ceci a causé un sentiment de colère et d’émoi chez certains qui sont plus ou moins bien informés d’une telle situation de crise. Même si personne ne pouvait imaginer que le virus Ebola allait surgir en Afrique de l’Ouest, et encore moins en Guinée, ou personne apparemment n’avait étudié cette maladie, on devrait savoir que face à une maladie infectieuse d’origine mystérieuse, même deux morts c’est trop ! A plus forte raison, dix, vingt ou trente morts !!! Ceci aurait du sonner l’alerte pour que des mesures fortes soient prises mais tel n’a pas été le cas. Il semble que chez nos gouvernants, et cela vaut pour toute l’Afrique, tant que le bilan n’a pas atteint des centaines de morts, on ne s’émeut pas outre mesure. Il faut reconnaitre qu’aujourd’hui encore, 56 ans après les indépendances, la vie d’un Africain ne vaut pas cher.
Sinon on aurait dû dès le début isoler le village de Méliandou où le petit Emile, sa mère Sia, sa sœur Philomène et sa grand-mère Koumba ont succombé à la maladie. On va dire qu’en rétrospective, personne ne pouvait imaginer qu’il s’agissait d’Ebola. Et que c’est facile de critiquer aujourd’hui ! Nonobstant tout cela, on devait au moins savoir qu’on était en présence d’une maladie très infectieuse. Surtout qu’après, on a signalé des cas dans d’autres villages. Toute cette zone devait être isolée et s’il le fallait même toute la préfecture de Gueckédou ! Mais tel n’a pas été le cas. C’est la preuve en tout cas que le système sanitaire guinéen est très défaillant sinon des dispositions auraient été prises très tôt. Donc rien n’a été fait et durant trois mois, entre décembre et mars, pendant qu’on attendait les résultats de l’Institut Pasteur, les gens ont continué à être infectés et à mourir.
Si on peut comprendre qu’un système sanitaire défaillant puisse manquer de telles opportunités d’arrêter le virus net dans son évolution, il est difficile quand même d’accepter ce qui s’est passé après le 20 mars, date à laquelle l’Institut Pasteur a confirmé qu’il s’agissait d’une épidémie d’Ebola. Les autorités ont tout simplement abandonné la gestion de l’épidémie à une ONG internationale, Médecins sans frontières (MSF) et à l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Or à travers leurs déclarations, on voyait bien que ces deux organisations n’avaient pas la même lecture de la situation et préconisaient des mesures différentes. Le 31 mars 2014, les experts de MSF annonçaient que cette nouvelle épidémie était différente et devenait dangereuse du fait de sa répartition géographique qui compliquait sérieusement la riposte. Ils vont crier cela sur tous les toits mais devant la réaction timide des autorités publiques et internationales, les experts de MSF montent au créneau en déclarant publiquement que l’épidémie était hors de contrôle et qu’il fallait des ressources importantes dont ils ne disposaient pas, pour venir à bout de l’épidémie. En disant cela, ils vont se faire taper sur les doigts !
L’OMS quant à elle croit que l’épidémie est sous contrôle et recommande même la libre circulation des biens et des personnes. Pour l’OMS, il ne faut surtout pas isoler les pays se trouvant dans le foyer de l’épidémie. Elle recommande des mesures d’hygiène, une campagne de sensibilisation, des tests de dépistage et le suivi des contacts. Et le virus sera rapidement maitrisé. Et à Conakry, l’OMS a déjà envoyé des experts, des équipements de protection (gants, masques, ...) et un centre de surveillance ultramoderne a été ouvert pour suivre l’évolution de l’épidémie. Donc selon eux tout est sous contrôle !
Le tort des autorités guinéennes c’est d’avoir voulu tant croire à cette version des évènements, au lieu de voir ce qui se passe sur le terrain. Elles ont donc multiplié les déclarations selon lesquelles la situation était maitrisée. Le ministre de la Santé, le colonel Rémy Lamah, disait à qui voulait l’entendre que la situation était sous contrôle. Et les plus hautes autorités du pays ont suivi et répété ce discours. Pour eux il ne faut surtout pas créer la panique et décourager aussi les investisseurs.
Mais sur le terrain, les morts s’accumulent, et le nombre de cas confirmés, de cas probables et de cas suspects ne fait que s’allonger. A Monrovia, une capitale de plus d’un million d’habitants, le virus fait des ravages. Des malades sont renvoyés de l’hôpital par manque de lits, et certains meurent dans la rue. Des cadavres jonchent la rue pendant des jours avant d’être enlevés par les services compétents. Devant une telle recrudescence, la directrice générale de l’OMS, Dr Margaret Chan, convoque le 8 aout 2014, une réunion d’urgence du comité des experts qui déclarera que l’épidémie d’Ebola est maintenant une urgence sanitaire globale. C’est ce qui donc facilitera l’appel à une mobilisation sans précédent pour des fonds et des ressources importantes pour venir à bout de l’épidémie.
A cette date du 8 aout 2014, le président Alpha Condé se trouvait déjà aux Etats-Unis, à Washington DC, pour assister au sommet des chefs d’Etats US-Africa. Certains d’entre nous avaient crié sur tous les toits pour ne pas qu’il effectue ce voyage, vu la situation alarmante qui prévalait dans le pays pour cause d’Ebola. Mais personne n’a voulu écouter ! Les ministres et tous ces personnages peu crédibles présents dans son entourage l’encouragent plutôt à partir, le mettant ainsi dans une situation peu confortable. Il était certain qu’une fois encore, ils n’avaient pas pris toute la mesure de la gravité de la situation. Or certains d’entre nous suivions de très près l’évolution de l’épidémie, surtout après le mois de mars. Nous suivions de près le travail effectué par MSF et l’OMS et nous savions ce qui se passait. Mais malheureusement en Guinée, nous avons de grands défauts. Non seulement on n’a aucun respect pour les intellectuels mais il suffit qu’un opposant émette une idée pour que les thuriféraires du régime montent sur leurs ergots pour l’accuser de tous les maux de la terre.
Or ils oublient que quand il s’agit de la survie de la nation, il n’y a pas de place pour la politique politicienne.
A suivre…
Diallo Thierno Sadou
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