Jean Bertrand Sow Vendredi, 26 Août 2011 16:05
La Guinée a connu trois périodes assez distinctes qui mettent en évidence la complexité du processus de la réconciliation nationale. Celle de Sékou Touré (Camp Boiro), celle de Lansana Conté (coup Diarra, janvier 2006), celle de Dadis et Sékouba (massacre du 28 septembre 2009).
En dehors de la période 1958/1984 où il était question d’une dictature civile contre des civils, les 2 autres périodes ont vu des militaires martyriser leur peuple.
Pour la période datant de 1958 à 1984, il s’agira de se dire la vérité entre civils et réparer l’injustice faite par des civils à des civils. La difficulté réside dans le fait que les bourreaux du début des années 58 sont devenus des victimes en 70, et les bourreaux de 70 sont devenus des victimes des années 80.
Que peut-il se passer dans les cas de Fodéba Keita, d’Emile Cissé qui ont sévi longtemps dans les camps Boiro et Kémé Bouréma de Kindia, avant d’être à leur tour incarcérés au camp Boiro ?
Que peut espérer la famille de Jean F. Tounkara qui a lui-même reconnu être le cerveau du complot « petit Touré » ?
Les crimes survenus pendant les deux autres périodes sont faciles à traiter car, même s’il est vrai que dans certains cas l’armée a été aidée par des civils, il n’en demeure pas moins qu’elle est entièrement responsable.
Pour la Guinée il s’agit donc d’une réconciliation nationale à double vitesse. D’un côté il va falloir réconcilier des civils entre eux et de l’autre il s’agit de réconcilier l’armée avec le peuple.
Selon un manuel suédois, il n’existe pas d’itinéraire pratique de la réconciliation. Il n’existe ni raccourcis, ni prescription simple pour cicatriser les blessures et les divisions d’une société après des violences prolongées.
L’objectif est de créer un climat de confiance et de compréhension entre des anciens ennemis, pour la construction d’une paix durable.
Selon cette même étude, examiner le douloureux passé, le reconnaître et le comprendre et surtout le transcender est globalement la meilleure façon de garantir que de tels faits ne se reproduisent plus jamais.
La Guinée doit suivre sa propre voie vers la réconciliation. Cette réconciliation ne doit pas être imposée de l’extérieur.
Dans la quête de la solution, le processus ne va pas être facile, il sera difficile et périlleux en ce sens qu’il va s’agir d’aborder la douleur et la souffrance des victimes, les motivations des agresseurs, tenter de rapprocher les communautés brouillées.
Il ne faudrait pas perdre de vue que la voie qui mène à la justice, la vérité et finalement à la paix est semé d’embûches et de pièges à éviter.
Le cas de la Guinée est-il comparable ou identique à celui de l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire, la Yougoslavie ou le Rwanda ?
Y a-t-il des similitudes entre la Guinée et ces pays sus-mentionnés ?
Quels que soent les cas, la vérité doit rester au cœur de la réconciliation. Le besoin de découvrir la vérité sur les horreurs du passé est la meilleure façon de garantir qu’elles ne se reproduisent plus jamais.
1. La démocratie, seule alternative
La démocratie reste la seule forme de gouvernance capable de gérer les conflits. Dans un contexte post électoral marqué par l’ampleur des violences, la démocratie est conçue pour gérer les différences d’opinion, de croyances, de culture, d’idéologie, sans avoir recours à la violence. Les différences sont inhérentes à chaque société et il est tout à fait normal que des conflits y surgissent. La démocratie n’est pas là pour éradiquer, gommer ces différences, ou exclure des groupes qui se différencient au sein de la société. Elle fonctionne plutôt comme un système qui met en évidences les différences et les traite d’une manière qui leur permet d’exister sans menacer l’ensemble du système et l’équilibre socio politique de la nation.
Le processus de gestion de conflit en démocratie implique, débats, discussion, désaccords, compromis et coopération, toute chose qui permet à des personnes ayant des points de vue opposés à coexister loyalement sans recourir à la violence.
La démocratie reste à cet effet le seul système qui a le plus de chance de réussir en Guinée. Plus aucun système, qu’il soit autoritaire ou militaire ne pourra réussir dans notre pays et cela doit être claire une fois pour toute.
2. A propos du processus
La réconciliation nationale est un processus qui prend du temps, qui est profond et qui s’applique à tout le monde sans exception. Ce n’est pas un processus uniquement valable pour les bourreaux et les victimes.
Le processus de réconciliation n’est pas une excuse à l’impunité, ou une option pour oublier ni une question de pardon pur et simple. La réconciliation nationale engendre un mode de vie tourné vers l’avenir, facilite la reconnections des relations avec l’ennemi passé, et à ce titre, implique que l’on reconnaisse le passé que l’on s’en souvienne et que l’on en tire les leçons.
3. De l’urgence de La réconciliation
De l’étude qui a été faite à ce sujet par une agence suédoise il en ressort que :
Rien n’est simple en ce qui concerne le processus de réconciliation. Il peut être un obstacle à des priorités plus importantes, en particulier au cours de la période qui suit immédiatement le règlement négocié d’un conflit violent. Il est en fait très tentant, en particulier pour les hommes politiques, de se concentrer sur le processus politique en raison des pressions urgentes pour l’établissement des structures démocratiques nouvellement convenues, ainsi que des pressions au niveau des ressources et du temps. En effet, il peut parfaitement arriver qu’ils ne voient pas comment inclure la réconciliation dans la masse de travail qui les attend. La réconciliation peut alors être repoussée jusqu’à ce que d’autres priorités soient révolues ou peut se ramener à une commission d’enquête rapide qui reconnaîtra le passé douloureux et passera rapidement à autre chose. Tout le monde veut avancer, évoluer rapidement, prendre ses distances par rapport au passé aussi vite que possible. C’est comme si ralentir les choses, s’appesantir sur le passé douloureux, les pensées et les sentiments non complètement exprimés sur les violences passées, mettait en péril les nouvelles structures politiques et sociales. L’argument ressemble à ceci : «Comment pouvons-nous attendre de nos hommes politiques qu’ils commencent à instaurer les modèles d’une coopération future au sein du gouvernement si nous passons notre temps à déterrer et à examiner en public ce qui précisément les a divisés par le passé. Ne vaudrait-il pas mieux nous concentrer pour l’instant sur nos similitudes et reporter nos différences à un moment plus lointain, moins tendu ? »
Ceci est compréhensible mais est improductif.
Une telle réflexion sur le passé est aussi nécessaire qu’elle est douloureuse parce qu’une société divisée ne peut construire son avenir partagé qu’à partir de son passé divisé. Il n’est pas possible d’oublier le passé et de tout recommencer à zéro comme si rien ne s’était passé. En effet, la motivation pour la construction d’un avenir est précisément de garantir que le passé ne resurgisse pas et, dès lors, une compréhension claire et l’acceptation de ce passé sont les meilleures façons de s’assurer qu’il ne reviendra pas hanter une société. Le passé doit être abordé pour prendre en main l’avenir.
La réconciliation, si elle est conçue et mise en oeuvre avec sincérité et sérieux, est le moyen pour y parvenir
Au niveau politique, l’incapacité à aborder le passé par le biais d’un processus de réconciliation garantira presque l’échec de l’avenir. Les hommes politiques parviennent à un accord par une négociation sur les problèmes à la base du conflit. Ils trouvent des compromis, des transactions ou des moyens pragmatiques de coopérer dans les limites de leurs propres intérêts. C’est leur travail et c’est un élément vital de la transformation d’une situation de conflit en une situation de paix future
4. Vérité- Justice- Réconciliation
La recherche de la précision est une étape vitale du processus de réconciliation nationale en ce sens qu’elle permet aux victimes de raconter leur histoire. Cependant la vérité n’apportera pas à elle seule la réconciliation, elle en est un élément important au même titre que la justice, qui permet de cicatriser les plaies, rétablir l’égalité et le respect et rendre les bourreaux coupables . La vérité et la justice sont indissociables de la réconciliation, elles en sont les éléments clés.
5. En Conclusion
La réconciliation nous évite d’utiliser le passé comme tremplin pour générer des nouveaux conflits. Elle permet la consolidation de la paix, supprime les violences, et renforce les institutions démocratiques nouvellement établies. Elle est résolument tournée vers l’avenir en ce sens qu’elle permet aux bourreaux et aux victimes de poursuivre leur vie. Du point de vue de la gouvernance, elle permet de mettre en place un dialogue politique civilisé et courtois ainsi qu’un partage adéquat du pouvoir.
Dans la pratique la réconciliation n’est pas facile à réaliser, elle est un long processus dans lequel l’on s’engage à abandonner définitivement la tyrannie et la violence. Elle exige un changement d’attitude et de comportement à tous les niveaux ainsi qu’à chacune des étapes.
Jean Bertrand Sow
Inspiré d’une étude Suédoise
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