Abdoul Diaïla Bah Dimanche, 07 Octobre 2012 14:08
Cette analyse et surtout l’appréciation qui en découle et dont je reconnais volontiers le caractère subjectif est essentiellement basée sur la capacité et l’aptitude de nos présidents de la République à diriger le pays. Les éléments d’appréciation pris en compte sont par conséquent uniquement ceux ayant un rapport direct avec l’exercice du pouvoir présidentiel et notamment : 1) la maîtrise des dossiers politiques, économiques, sociaux et internationaux ; 2) l’amélioration des conditions de vie des populations et à la création de l’emploi ; 3) la gestion saine des richesses du pays ; 4) le maintien de la cohésion sociale et l’unité nationale ; 5) le respect des libertés fondamentales et des droits des citoyens ; 6) la consolidation de la démocratie et la bonne gouvernance ; 7) le maintien de la sécurité des citoyens et de leurs biens; 8) le développement économique et social ; 9) la construction et l’équipement des infrastructures de bases, etc.
A chaque fois, les résultats globaux résultant de la gestion d’un gouvernement sont imputés au chef de l’Etat. L’analyse des forces et faiblesses de nos chefs de l’Etat suit l’ordre chronologique dans lequel ils sont arrivés au pouvoir.
La Guinée postcoloniale du syndicaliste Ahmed Sékou Touré
En 1958 la République de Guinée se libère du joug colonial français devançant ainsi la totalité des pays de l’Afrique noire francophone à l’accession à l’indépendance. Sous la direction d’un certain Ahmed Sékou Touré (père de l’indépendance), le pays prend rapidement une autre direction que celle promise au peuple de Guinée lors du référendum du 28 septembre 1958 c’est-à-dire liberté, dignité et prospérité. Peu à peu, le régime se referme sur lui-même et ses dérives commencent par l’adoption d’une idéologie marxiste léniniste qui s’oriente vers une économie socialisée avec pour conséquence le basculement du pays dans un système totalitaire et dictatorial à parti unique. Ce fut l’une des plus impitoyables dictatures du continent africain. Vingt-six années durant, les libertés fondamentales des citoyens furent bafouées, l’opposition politique réprimée dans le sang et les intellectuels et autres civils innocents contraints à l’exil.
Selon les sources, on parle de 7 000 à 10 000 personnes tuées, mortes en prison ou portées disparues. Des chiffres difficilement vérifiables compte tenu du secret dans lequel opérait l’Etat policier guinéen, le manque d’archives et la destruction de l’existant, le silence des victimes, anciens collabo et bourreaux du régime, la disparition des témoins.
Malgré tout, nous retiendrons des choses positives de cette période douloureuse de notre histoire : l’accession de la Guinée à l’indépendance, la sauvegarde de l’intégrité territoriale, la protection des richesses et des ressources nationales, la formation et la consolidation de la nation.
Le 26 mars 1984, la nouvelle tombe : « Le responsable suprême de la révolution, chef de l’Etat, père de l’indépendance, président de la république populaire révolutionnaire de Guinée est mort ». Une deuxième fois, la Guinée se libère, mais cette fois du régime sanguinaire et dictatorial de son propre fils Sékou Touré.
Le règne du président paysan général Lansana Conté
Une semaine après la mort de Sékou Touré, les militaires s’emparent du pouvoir le 3 avril 1984 et empêchent la continuité du régime. C’est le coup d’Etat qui porte le général Lansana Conté au trône. Comme en 1958, les promesses gouvernementales fusent et les déclarations de bonnes intentions se multiplient. Rapidement, les prisonniers politiques sont libérées et la libre circulation des personnes et des biens rétablie.
En guise de récompense envers ses compagnons de lutte, le président Conté avait décidé de placer ses frères d’armes à tous les niveaux de pouvoir de l’administration guinéenne. Ainsi, tous les postes de ministres, gouverneurs, préfets, sous-préfets, directeurs nationaux, ambassadeurs, etc. étaient occupés par des militaires membres du Comité militaire de redressement national (CMRN).
En 1989, face à la militarisation de l’administration et la détérioration des conditions de vie et d’études, une grève nationale des élèves et étudiants paralyse le pays et exige l’instauration de la démocratie en Guinée.
Face à la détermination et l’engagement des jeunes grévistes, Lansana Conté finit par manifester des signes encourageants et accepte de s’orienter vers la démocratie. Une commission de rédaction de la loi fondamentale (la constitution guinéenne) a été mise en place ; en décembre 1990 la constitution guinéenne voit le jour.
C’est le point de départ de cette jeune et perfectible démocratie guinéenne que nous connaissons aujourd’hui.
En 1991 nous assistons à la création des premiers partis politiques d’opposition. L’espoir renaît et les aspirations tant attendues du peuple martyr de Guinée semblent désormais accessibles. Mais la joie des citoyens guinéens fut de courte durée car l’exercice du pouvoir démocratique s’avère apparemment plus compliqué que ne l’imaginait le nouveau grand chef de l’Etat. La pomme de discorde entre pouvoir et opposition arrive par l’organisation des élections conformément aux dispositions de la Constitution. Ainsi, à deux reprises (1993 et 1998) le militaire Lansana Conté, désormais civil, se déclare vainqueur des élections présidentielles en dépit de nombreuses irrégularités dénoncées par l’opposition et les observateurs internationaux. Suite aux multiples contestations sur la légitimité du pouvoir et autres dérives, les arrestations et détentions d’opposants politiques se multiplient dans le pays sur fond de crise économique et sociale.
En 2003 et contre toute attente, le président Lansana Conté décide de falsifier la Constitution dans le but de briguer un troisième mandat à la tête du pays. Malgré une forte opposition nationale et le boycott des principaux partis politiques de l’opposition, l’amendement de la Constitution fut adopté permettant ainsi au président de se représenter pour un nombre illimité de mandats. A travers ce que l’on peut qualifier de mascarade électorale, Lansana Conté, très largement décrié par l’opinion nationale et internationale, rempile pour un troisième mandat.
Depuis, tous les indicateurs sur la situation sociopolitique de notre pays virent au rouge sur fond de crise politique et économique, de tensions sociales, d’insécurité et de trafics illicites de tout genre.
A deux reprises en 2006 et en 2007, sur ordre du régime, les militaires répriment férocement des manifestations contre la hausse des prix des produits de première nécessité, la corruption, la mauvaise gouvernance, etc. Cette brutalité s’est soldée par la mort de 129 personnes et de centaines de blessés par balles réelles.
Le 23 décembre 2008, Lansana Conté décède des suites d’une longue maladie, laissant derrière lui un pays politiquement mal gouverné, économiquement en lambeau, socialement fragile et totalement isolé sur le plan international.
La parenthèse du capitaine Moussa Dadis Camara
Deux jours seulement après la mort de Lansana Conté, une junte militaire profite du chaos pour s’emparer du pouvoir sous la direction du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) avec à sa tête le capitaine Moussa Dadis Camara qui s’autoproclame président de la République. Face à ce coup de force d’une faction de l’armée guinéenne, l’opinion nationale est largement partagée entre les pour et les contre. Mais sur le plan international, la condamnation a été immédiate et globale.
Comme en 1958 et en 1984, le peuple de Guinée fait à nouveau face aux promesses de liberté et d’égalité de ses nouveaux dirigeants. Confronté aux critiques et condamnations de la communauté internationale et aux nombreux mécontentements au niveau national, le Capitaine-président autoproclamé promet des élections « libres, crédibles et transparentes » pour décembre 2010 qui excluent toute participation de l’armée.
Mais contrairement à ses deux prédécesseurs qui ont passé au total 50 années au pouvoir dont 26 pour le premier et 24 pour le second, Moussa Dadis Camara n’aura dirigé la Guinée qu’exactement un an jour pour jour. Ses tentatives de vouloir revenir sur ses promesses de transmettre le pouvoir ont fédéré les acteurs, partis politiques, syndicats et société civile, autour d’un projet commun de manifestation générale dont celle du stade du 28 septembre qui a tourné au drame et a fini dans un bain de sang.
Avec ce massacre et les viols commis par des centaines des membres des forces de sécurité guinéenne ce 28 septembre 2009 au stade du même nom, lors d’une manifestation pacifique, l’on retiendra du règne du CNDD comme étant l’une des pages les plus sombres de l’histoire de la Guinée. Bilan des exactions, près de 150 personnes abattues et des dizaines de femmes ayant subi des violences sexuelles d’une extrême atrocité.
Face à une telle barbarie de l’élite armée de la garde présidentielle guinéenne que de nombreuses voix qualifient de crime contre l’humanité, la communauté internationale, les organisations de défense des droits de l’homme et les partis politiques exigent que la lumière soit faite sur ces actes barbares et que les responsables soient traduits devant la justice. La communauté internationale, au rang desquels les Etats de la CEDEAO, les Etats-Unis d’Amérique, l’Union européenne, l’Union africaine et la France, accentue la pression sur le régime militaire et prend des sanctions financières et politiques, des embargos sur les armes, des mesures de gel de biens et des interdictions de voyage à l’encontre de la Guinée et de ses dirigeants.
Suite à toutes ces pressions et pour des raisons encore inexpliquées, le 3 décembre 2009 l’aide du camp du président de la République et chef de la garde présidentielle, Aboubacar Diakité alias Toumba ouvre le feu sur Moussa Dadis Camara. Ce dernier s’en sort miraculeusement avec une blessure à la tête. Selon les témoignages, l’aide de camp n’a semble-t-il pas apprécié que l’on veuille lui faire porter seul la responsabilité des massacres du 28 septembre 2009. La crainte d’être délivré à la Cour pénale internationale (CPI) aurait poussé Toumba Diakité à commettre l’irréparable acte envers son protégé de président.
Evacué au Maroc pour recevoir des soins médicaux suite à sa blessure, Moussa Dadis Camara ne reviendra pas en Guinée. Depuis 2010, l’ex-président vit officieusement en exil forcé et officiellement en convalescence à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso.
Les actions désordonnées de Dadis Camara de combattre les narco trafiquants et de lutter contre l’enrichissement illicite des dirigeants ne seront certes qu’efficaces mais éphémères face aux pillages et violations des lois. La période de règne de Dadis Camara et compagnie a été de courte durée pour un bilan catastrophique.
La transition de l’intérimaire général Sékouba Konaté
De décembre 2009 à décembre 2010 la présidence de la République par intérim a été assumée par le général Sékouba Konaté, ex-bras droit de Moussa Dadis Camara et vice-président du CNDD. Pour désamorcer la crise institutionnelle et politique que traverse le pays et finaliser le processus de transition, les protagonistes se sont accordés sur des mesures d’une transition pacifique à travers ce qu’il convient désormais d’appeler « l’accord de Ouagadougou ». Parmi les mesures prises par cet accord, il y a notamment : 1) La création d’un Conseil national de transition (CNT) ; 2) La nomination d’un premier ministre issu des forces vives ; 3) La formation d’un gouvernement d’union nationale ; 4) L’organisation, dans les 6 mois, de l’élection présidentielle à laquelle ne participeront pas les membres du CNDD, le premier ministre, les membres du gouvernement, les membres des forces de défense et de sécurité.
Le 21 décembre 2010, le général Sékouba Konaté transmet le pouvoir au nouveau président guinéen Alpha Condé, qui déclare au monde être le « président démocratiquement élu ».
Malgré la gestion contestée de la période de transition et sa position qualifiée de partiale dans l’organisation de l’élection présidentielle, c’est son action positive de rendre le pouvoir à un civil et ne plus s’immiscer dans la gestion des affaires de l’Etat qui sera retenue du règne de Konaté. Cet ensemble d’éléments lui vaut d’ailleurs cette reconnaissance internationale dont il jouit encore aujourd’hui.
Malgré tout, l’opinion nationale a quant à elle une autre lecture du processus de la transition guinéenne qui n’a pas fini de nous livrer tous les actes machiavéliques posés à la hâte.
La « démocratie » du professeur Alpha Condé
Cette fois c’est bon, entendait-on dire par nombre d’observateurs étrangers de l’évolution de la situation politique guinéenne. La Guinée a son meilleur président : civil, intellectuel, homme de droit, démocratiquement élu, combattant de la liberté et de la démocratie, jamais mêlé à la gestion catastrophique du pays, avançaient ses partisans.
Avec l’élection du président Alpha Condé, la Guinée a fait le plus mauvais choix: manque d’expérience de l’administration et d’expérience tout simplement, mauvaise connaissance de la Guinée, incompétent, autoritariste, ethnocentriste et régionaliste rétorquaient ses adversaires.
Mais qu’en disent les observateurs neutres et objectifs ? Sans revenir sur les conditions de l’élection même d’Alpha Condé à la magistrature suprême, il faut souligner que le bilan à mi-parcours est mitigé voir négatif. A chacun de se forger une opinion à travers l’analyse ci-après et l’observation de la situation actuelle du pays.
A son actif, il faut souligner et saluer les acquis ci-après: 1) la mise en place de l’unicité des caisses de l’Etat pour mettre fin à la dispersion des recettes publiques ; 2) la suppression des fonds discrétionnaires au sein des départements ministériels ; 3) l’adoption d’un nouveau code minier permettant à la Guinée de tirer meilleur profit de ses ressources ; 4) l’amélioration substantielle de la situation financière dégradée durant la phase de transition ; 5) l’atteinte des critères d’éligibilité à l’initiative des Pays pauvres très endettés (PPTE) qui, en soi, n’est pas une fin.
A son passif, il faut noter et dénoncer : 1) de nombreux abus des forces de sécurité y compris des meurtres lors de manifestations; 2) la concentration du pouvoir dans la branche exécutive sans aucun contrôle ; 3) l’augmentation des tensions ethniques ; 4) des pratiques de nominations discriminatoires ; 5) l’incapacité et le manque de volonté de finaliser la période de transition et à organiser les élections législatives ; 6) la faible mise en œuvre de l’Etat de droit et la répression de l’opposition politique ; 7) l’inexistence d’un programme politique et économique clair et cohérent.
A mi-parcours, on reconnaît à Alpha Condé plus le rôle de président de parti politique que celui de président de la République. Mais l’avantage dont il dispose sur ses prédécesseurs est qu’il a encore la possibilité d’améliorer sa gouvernance et d’inscrire son nom dans les plus belles pages de l’histoire de notre pays. Pour le faire il dispose, au meilleur des cas, d’un peu plus d’un mandat et demi. A bon entendeur salut !
Dans la 2e partie de cette analyse, nous nous pencherons sur les présidents des principaux partis politiques et potentiels futurs présidents de la Guinée.
Abdoul Diaïla Bah
Président de la Fédération Europe de l'UDPG
Membre du Bureau politique national