Thierno Aliou Bah Mercredi, 09 Mai 2012 09:24
Globalement le continent africain dans son ensemble n’a pas encore pu profiter de son immense potentiel par manque d’initiatives stratégiques en vue de renforcer la croissance économique. À l’instar de nombreux autres pays africains, l’échec de la Guinée est dû à son incapacité à créer un système politique transparent et responsable qui soit au service du peuple et exempt de toute forme de corruption et d’injustice. Le continent noir est certes victime de ses richesses naturelles, mais sa paupérisation n’est que la conséquence de la mal-gouvernance. A titre d’illustration, il y a à peine 50 ans la Corée du Sud était l’un des plus pauvres de la planète. Aujourd’hui c’est un véritable miracle ; elle pointe au treizième rang mondial avec un PIB par habitant comparable aux petites économies de l'Union Européenne, contre 260 dollars par habitant en 1960, soit le niveau des pays les plus pauvres. A noter que contrairement à la vaste majorité des pays d’Afrique subsaharienne, la Corée du Sud n’a aucune ressource naturelle. En conséquence, « Ce ne sont pas les richesses d’un pays qui font le bonheur, mais l'usage qu'on en fait » (Cervantès).
Le problème de la Guinée est cependant plus complexe. Il va au-delà du simple manque de pragmatisme dans la gestion des affaires de l’État car il faut se situer dans le contexte historique pour mieux le comprendre. Le seul facteur colonial ne justifie pas l’état actuel d’extrême pauvreté de la population. La colonisation a certes laissé des traces en Afrique, mais pas au point de retarder le développement du continent. Si nous exonérons le facteur colonial comme la cause majeure de nos problèmes contemporains, faut-il alors parler de complots postcoloniaux pour déstabiliser nos pays ? Les complots, s’il y en a eu, quelle qu’en soit la nature ou l’origine (endogène ou exogène), sont en partie la conséquence de la mauvaise gouvernance, de la voracité, de l’égocentrisme, de l’intolérance, d’un déficit de vision et du manque de pragmatisme et de sagesse politique de nos leaders.
Cependant, ignorer les bouleversements politiques ou sociaux internes causés par des manœuvres politiques externes sordides, c'est cautionner l'injustice et l'ingérence étrangère dans les affaires intérieures des pays souverains. Il faut une clairvoyance et un leadership patriotique inédits pour en finir avec les ‘‘stratégies d’aide au sous-développement’’ au profit des méthodes plus humaines et plus équitables. Les grands hommes du continent, défenseurs vaillants de la liberté et de la dignité des peuples noirs, ayant tous tiré la révérence ou payé de leur vie pour leurs idéaux et combats patriotiques, nos leaders actuels doivent être capables de défendre courageusement les intérêts de nos nations, et prêcher par leur intégrité pour combattre les injustices et les antivaleurs comme la corruption. En effet, certains comportements négatifs sont inspirés de l’extérieur, mais des actes hautement répréhensibles comme la corruption, le détournement des biens de l’État pour l’enrichissement personnel, ou encore la pratique de la torture, sont commis par ceux-là mêmes qui sont censés servir de modèle pour la société. Quand les rapports sont régis par l’hypocrisie internationale, il faut prendre des initiatives patriotiques locales pour contrebalancer le poids de l’injustice étrangère. Mais hélas, nous mettons nos propres ambitions politiques ou économiques devant l’intérêt général du peuple ! Il s’agit là d’un crime et d’une des plus féroces formes de corruption ou d’injustice. Le despotisme constitue un grave handicap économique et un facteur d’instabilité sociopolitique structurelle.
Le système de gouvernance du premier régime guinéen, quoiqu’anarchique, s’était battu corps et âme pour l’émergence d’une identité culturelle nationale et pour la souveraineté économique et politique de la Guinée. Compte tenu de mon âge et du fait de la divergence des versions sur les pages noires de l’histoire politique de notre pays, il serait ‘‘stérile’’ de rentrer dans un débat potentiellement houleux sur la période controversée (1958-1984) de l’histoire de notre pays. Il ne faut pas cependant restreindre la portée du sujet en étant trop myope ; il faut être ouvert d’esprit et savoir tirer les leçons du passé. Le terme de « leçon » ici renvoie à l’idée d’enseignement moral. En toute objectivité, qui n’a pas été ou n’est pas victime de nos régimes successifs en Guinée ? Personne. D’une manière ou d’une autre, même nos politiques les plus véreux ont payé (ou payeront) le prix de leurs mauvaises conduites puisque les effets négatifs de leurs comportements se répercutent sur l'ensemble de la population, et donc sur leurs propres familles.
Loin de moi l’idée de réhabiliter un quelconque régime dictatorial, curieusement nous avons développé à tort un cynisme envers les leaders africains des années des indépendances (et plus récemment envers Thomas Sankara) sans comprendre la portée patriotique de leur combat. Par exemple, n’eût été les dérives sanguinaires du premier régime et la situation de relatif isolement du pays, la Guinée aurait pu faire des miracles sur bien des plans compte tenu de la discipline budgétaire engagée par le régime d’alors, le contrôle des gestionnaires et bien d’autres éléments qui sortent peut-être de l’orthodoxie économique capitaliste mais qui contribuent au développement endogène. A signaler que la corruption publique était quasi-inexistante en Guinée et il y avait (de surcroît) un certain respect de l’autorité publique. Depuis la fin du premier régime, l’Etat guinéen en tant qu’autorité ‘‘is a joke’’.
Je condamne avec la plus grande fermeté les atrocités commises par nos anciens régimes et m’incline pieusement devant les familles et la mémoire de toutes les victimes de ces exactions. J’en suis moi-même une victime bien qu’ignorant les détails qui ont conduit un certain système (et non un individu, il faut faire la nuance) à jeter mon père dans un trou pendant deux ans, faire déguerpir ma famille de notre lieu de résidence ou tuer mes oncles et mes cousins. Mais force est de reconnaitre qu'au-delà de leur appétit sanguinaire, certains de ces leaders sont les seuls patriotes véritables que l’Afrique ait connus depuis l’indépendance. L’imposition du dicta étranger et la médiocrité de leaders africains contemporains, corrompus et en manque d’intégrité, ‘‘n’ont pas permis d’approfondir les acquis des indépendances de la décennie 60 pour aboutir à l’édification d’une personnalité collective africaine, libre, digne et respectée’’. Le manque de conviction politique et le déficit de patriotisme de certains leaders africains actuels et des soi-disant intellectuels ne sont que la conséquence de l’opportunisme économique et de carences alarmantes de leadership.
Pour ma part, l’enjeu aujourd’hui n’est plus de savoir s’il faut accorder le bénéfice du doute à une des versions de l’histoire de notre pays ou demander à chaque partie de revoir sa copie pour comprendre les vraies raisons des dérives politiques du premier régime, mais plutôt s’il ne faudrait pas panser les plaies et tourner la page afin de repartir du bon pied dans l’intérêt de la nation. Il faut tirer les leçons des grands échecs, certes, mais aussi savoir consolider les modestes accomplissements des régimes précédents pour bâtir une nation humble, solide et prospère.
La gestion calamiteuse de notre pays depuis la fin du premier régime n’est pas en reste. Je compatis par la même occasion avec les familles des victimes des exactions perpétrées par nos forces de l’ordre, y compris les massacres du 28 septembre 2009, et dont les coupables vaquent tranquillement à leurs activités. C’est la Guinée ! Les pouvoirs politiques africains profitent de la résilience et de la capacité d’adaptation des populations pour imposer leur dictature. La barbarie qui consiste à massacrer nos peuples martyrs est donc complètement aberrante. Malgré nos tares, nous sommes une famille. Alors assez de la barbarie en Guinée, quelle qu'en soit l'origine!
Aujourd’hui encore, au vu de la persistance des dysfonctionnements socio-économiques structurels internes, et plus particulièrement du contexte de clivages interethniques nourri par des velléités politiques et renforcé par des pratiques barbares d’un autre âge dans nos prisons et dans nos cités (sous le regard passif de l’exécutif, du judicaire et de l’opposition institutionnelle) depuis l’intronisation des nouveaux maitres du pays, je suis de tout cœur avec ceux qui se sentent trahis (à chacun son jugement) par un mouvement qui était censé annoncer une nouvelle ère d’espérance pour la Guinée. Pour la première fois depuis l’indépendance, notre pays aurait pu rentrer dans l’histoire. Mais hélas, encore une fois, nous sommes victimes des rancœurs de notre passé ! Le manque d’inspiration peut faire basculer un pouvoir dans le tribalisme. La Guinée doit être un pays d’équilibre dans un souci de stabilité sociopolitique. Mais le silence des uns et l’opportunisme des autres ne favorisent pas l’émergence d’un Etat démocratique au service du peuple et pour le peuple.
Le déblocage de la situation politique actuelle de notre pays nécessite un leadership dépassionné de toute la classe politique et intellectuelle Guinéenne. Depuis notre accession à l’indépendance en 1958, nous n’avons pas su nous prendre en charge ou créer un environnement de confiance sociale où tout le monde travaille en harmonie en vue du décollage économique de notre pays et de l’épanouissement social de nos populations. ‘‘Le sous-développement, dans sa dimension socioculturelle, n’est pas une fatalité. Il n’est qu’un retard que des politiques appropriées, au niveau interne comme au niveau de la concertation international, pourraient permettre de combler, le développement étant un processus endogène de progrès de la productivité et de la réduction des inégalités sociales.’’ Aujourd’hui il faut adopter une forme de gouvernance où le vrai dialogue, le pragmatisme, l’adaptation et l’inclusion se substituent à l’anarchie, à l’impunité, à l’exclusion et à l’intolérance, et où les défis communs des populations locales se trouvent mis en perspective par la bonne gouvernance. C’est-à-dire, une approche de la gouvernance et du développement qui vise à offrir une solution durable aux impératifs socioéconomiques qui marginalisent les individus et sapent leur productivité. Mais cela ne pourrait être réalisé sans une vision stratégique salutaire et le brassage des compétences.
Par ailleurs, rejeter le blâme du sous-développement sur l’analphabétisme est le fruit d’une perversion et d'une grande naïveté intellectuelle. Il faut écouter tout le monde dans le respect réciproque des sentiments. Selon mon expérience, certains analphabètes sont plus objectifs que notre élite politique ou intellectuelle. Il existe en effet un grand biais dans notre culture : nous surévaluons les choses que nous pouvons mesurer (succès économique quelle qu’en soit l’origine, nombre de diplômes obtenus, quotient intellectuel, etc.) et sous-estimons nos émotions et notre caractère. Dans ces conditions, l’être humain tend à surestimer ses compétences. L'ego, qui est la partie la plus chère et la plus nuisible de l'être humain en est probablement la cause. L’Afrique a besoin de leaders sages et avisés. Les grands leaders de ce monde n’ont pas effectué de longues études.
« La gouvernance démocratique », l’équité sociale, la solidarité républicaine et la conviction (un luxe en Guinée) sont les fondements endogènes d’une culture de la paix et de la prospérité économique. Il faut pour cela favoriser l’émergence d’un leadership politique pragmatique et crédible en Guinée par un changement générationnel et social qui exige la compréhension d’autres façons de penser et d’agir, c’est-à-dire la révolution de l’esprit.
Thierno Aliou Bah
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