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Quel Secteur privé pour la Guinée ? (5e et dernière partie)

Mamadou C  Samedi, 09 Juillet 2011 14:38

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CISSE_Mamadou_01Que peut attendre le secteur privé du pouvoir actuel :

Pour terminer notre série sur le secteur privé en Guinée, nous traiterons ci-dessous des mesures attendues du nouveau gouvernement pour la redynamisation de ce secteur vital pour le développement du pays.

Au lendemain de l’investiture d’Alpha Condé, plusieurs Guinéens se demandaient comment un socio-démocrate peut sortir la Guinée de son marasme économique et trouver des solutions à nos questions minières, agricoles, artisanales, …. Si la réponse à cette question tarde à venir, on peut néanmoins analyser les premiers actes concernant le secteur privé et faire des recommandations. L’exercice étant périlleux, nous ne prétendons ni à l’exhaustivité ni à la Vérité exclusive.

  1. Changer de discours sur le commerce : le discours de campagne consistant à rendre les commerçants « véreux » responsables de la situation du pays est contreproductif. Tous les segments de la population sont comptables de la situation actuelle du pays et la corruption gangrène tous les secteurs. Sous tous les cieux, le commerçant ne fait pas de la philanthropie, il essaie de gagner sa marge. Il faut arrêter la stigmatisation et l’amalgame entre commerçants et Peulhs (les 2 camps politiques font cet amalgame à dessein). Personne, pas même les commerçants, ne s’opposera à ce que l’Etat mette de l’ordre dans le circuit commercial (fin des exonérations, paiement des impôts, …), mais c’est la manière qui dérange. Les commerçants, à travers le GOHA, commencent à comprendre qu’ils perdent beaucoup plus en essayant de faire des arrangements avec des cadres véreux qui n’hésitent pas à leur soutirer de l’argent dès qu’ils sont coincés. L’Etat doit travailler avec le GOHA pour rassurer les commerçants et les assister en renforcement de capacités ; sans oublier l’orientation et l’accompagnement à l’international.

  2. Sécurité - Justice et Lutte contre la corruption : ces trois éléments constituent la condition sine qua non de l’affluence des Investisseurs vers la Guinée mais aussi de l’encouragement des Guinéens à investir dans leur pays. Les attaques à main armée ont certes repris dans les quartiers de la haute banlieue de Conakry mais dans l’ensemble, les observateurs notent une certaine amélioration sur le plan sécuritaire. On espère que les choses s’amélioreront dans la durée et que les recommandations des états généraux sur le secteur de la sécurité ne resteront pas dans les tiroirs. Le secteur de la justice, à la suite de la tenue des états généraux du début d’année, est sérieusement attendu par les opérateurs (Guinéens et étrangers) dans le cadre de l’amélioration de son image et de ses méthodes. La lutte contre la corruption doit être une réalité et non un perpétuel discours. Les audits ne doivent plus être politisés ; leurs résultats doivent être rendus publics. Une mesure courageuse que prendrait l’Etat serait de publier les résultats de l’audit mené par la cour des comptes de la France sur la période 2009-2010 ; d’interdire pour 3 - 5 ans les entreprises coupables de corruption, de surfacturation ou de détournement dans le cadre des marchés publics en s’inspirant par exemple des méthodes de la Banque mondiale (les noms des entreprises interdites de soumission pour fait de corruption et de collusion sont directement mis en ligne).

  3. Adapter l’administration aux enjeux actuels : l’administration publique actuelle devra être réorientée en structures partenaires du secteur privé et non en concurrence de celui-ci. On a toujours l’impression que c’est le privé qui travaille pour les agents du secteur public (entreprises fantômes détenues par les agents de l’administration, commissions exagérées qui poussent les entreprises à exécuter leurs contrats avec une qualité médiocre, rivalité ou aigreur,…). Il faut des sessions de formation continue et des voyages d’études pour les vieux cadres de l’administration afin de leur ouvrir les yeux. Ensuite, il faudra renforcer l’administration publique (notamment les régies financières, l’ACGP, la Direction des Marchés Publics, les Bureaux d’Etudes et de stratégie des départements ministériels, …) par des jeunes cadres titulaires de diplômes pointus en Management et Finances Publiques des grandes écoles et ayant fait leurs preuves dans le privé en Guinée ou à l’extérieur. En cas de nécessité, on peut même recruter des non Guinéens (en CDD de 2 à 3 ans) pour mettre de l’ordre dans quelques uns de ces services. Certaines économies émergentes ont eu à faire recours à des Occidentaux du secteur privé (très bien rémunérés) pour la gestion de leurs régies financières. La Guinée est certes caractérisée par le nationalisme, mais à l’instar de sa CENI (qui a été dirigée par un Malien), elle peut bien recruter un étranger pour gérer ses impôts pendant 2 à 3 ans, si cela s’avérait nécessaire. L’adaptation de l’administration concerne aussi la réorientation de la diplomatie vers des enjeux économiques. Déployer dans les grandes ambassades, des fonctionnaires chargés spécifiquement de la mission économique (vendre la destination Guinée, mettre les entreprises guinéennes en réseau avec celles du pays ou de la zone géographique, collaboration avec les Guinéens du pays ou de la zone géographique, …). On peut démarrer une telle activité par 8 pays : la France pour toute l’Europe, Dubaï ou Abou Dhabi pour le Golfe, les USA pour l’Amérique du Nord, le Brésil, la Chine et l’Inde (pour toute l’Asie), le Nigéria et l’Afrique du Sud (pour toute l’Afrique).

  4. Adapter les programmes d’enseignement aux besoins de l’économie : un secteur privé dynamique repose sur des ressources humaines compétentes et expérimentées. La Guinée, pays minier et agricole doit revisiter ses programmes d’enseignement pour accorder toute sa place à l’enseignement professionnel et technique. L’Etat doit rechercher des financements à l’image du fonds commun de PSE (Programme Sectoriel de l’Education) pour une réforme de l’enseignement professionnel. Des grandes écoles dans les domaines de l’agro-industrie, de métiers du secteur minier, de la logistique et du transport peuvent voir le jour en même temps que la réhabilitation / restructuration des écoles telles que l’ENPT de Kipé, l’ENATEF de Mamou, … Pour donner un goût du privé aux futurs professionnels et inciter certains d’entre eux à se lancer à leur propre compte, il faudra inclure dans les programmes de fin d’année des modules d’enseignement sur l’entrepreneuriat et le marketing. Déjà les journées de réflexion qu’organise le gouvernement sur la problématique de l’enseignement technique et professionnel vont dans ce sens. L’objectif de placer ce secteur en deuxième priorité (après l’enseignement de base) dans le domaine éducatif est louable pourvu que des actes concrets soient posés.

  5. Amorcer la résolution du problème énergétique : la condition basique de tout développement reste la disponibilité de l’énergie. L’ambitieux programme de relance de petite industrie ne peut se faire sans un début de solutions de la question énergétique. Le gouvernement doit pouvoir canaliser des financements (BAD, Banque Mondiale, BID, BADEA, UE, AFD, …) pour la réalisation à échéance de 3 ans de 2 barrages hydro-électriques qui seront choisis parmi la dizaine de sites que compte le pays (Fomi, Kaléta, Manéah, Macenta,…). En attendant, il doit puiser dans les 700 millions US $ pour réhabiliter les installations thermiques en place et en mettre dans les grandes villes du pays (Labé, Kankan, N’Zérékoré, Kindia). Dans le cadre du nouveau code minier, des partenariats public-privé entre l’Etat et les sociétés minières doivent être proposés pour éviter que nos zones minières ressemblent à des bantoustans. D’ailleurs, ce serait au profit des sociétés minières car le petit business qui se créera sera plus proche et certainement moins cher que lorsqu’il faudra tout commander de Conakry.

  6. Faire des efforts dans l’amélioration des infrastructures : les infrastructures de qualité (routes, ports, infrastructures sanitaires, les immeubles pour bureaux, ….) constituent un atout en matière d’accompagnement du privé. Dans ce domaine, nous avons un retard énorme par rapport au potentiel de notre pays et le manque de vision ou de stratégie claire n’arrange pas les choses. Un plan stratégique d’infrastructures routières (avec un volet entretien annuel) sur 3 à 5 ans peut permettre de programmer les projets de construction des routes à travers le pays. Le domaine où la Guinée manque de vision est le secteur portuaire. On doit être en mesure de challenger le Port d’Abidjan en ce qui concerne le marché malien, à cause de la proximité de Bamako[1]. La Sierra Leone et le Liberia, bien qu’ayant accès à la mer, s’approvisionnent généralement à partir de Conakry. Notre PAC (Port Autonome de Conakry) tout en se modernisant doit faire une offensive marketing et convaincre les opérateurs de ces 3 pays à passer par Conakry. Les autres infrastructures aussi ont besoin de modernisation et/ou d’être construites.

  7. La relance de l’agro-industrie : le gouvernement affirme que l’agriculture constitue sa priorité pour réduire la dépendance des Guinéens par rapport au riz importé. Cette politique de relance agricole doit être diversifiée et embrasser aussi bien les cultures vivrières que les cultures de rente (comme le disait Sidya Touré). Parallèlement aux aménagements de bas-fonds / plaines et de l’octroi des engrais aux paysans, l’Etat doit impulser les filières rentables telles que celles du café / cacao, de l’anacarde, de la banane, de l’ananas, du karité, du coton et assister les coopératives de ces filières à avoir des partenaires occidentaux dans le domaine du commerce équitable ou du business win-win. Toujours dans le domaine de l’agro-industrie, l’Etat peut faciliter la reprise des usines du secteur par des privés guinéens et étrangers (Salguidia, l’usine de confiture de Mamou, l’huilerie de Dabola, ….) et inciter à la mise en place des unités de laiterie (yaourt, fromage, …). Créer des prix annuels pour les entreprises et coopératives du domaine pour instaurer un climat de compétitivité et de créativité.

  8. Le soutien au tourisme : en cette période de mondialisation, le tourisme est l’un des secteurs porteurs pour la plupart des pays émergents qui ont su mettre en valeur les atouts naturels, historiques et culturels dont ils disposent. Il est à reconnaitre que la Guinée accuse dans ce domaine un retard énorme par rapport aux autres pays et n’affiche aucune volonté d’amélioration. A cause de son caractère transversal, le développement du tourisme profitera à plusieurs autres secteurs : artisanat, hôtellerie, restauration, agences de voyage, taxis, cambistes, télécommunications, autres produits de consommation. C’est au Ministre du Tourisme de faire un document stratégique de développement du tourisme en Guinée vision 2015, puisque tous les gouvernements qui se sont succédé en Guinée n’ont accordé que peu de place à ce domaine. Un benchmarking sérieux avec des pays africains qui ont fait décoller le tourisme peut être productif pour la Guinée. L’ile Maurice, un petit pays de moins de 3000 km2 reçoit un million de touristes par an alors que la Guinée (100 fois plus vaste) n’en reçoit pas, en toute vraisemblance, 50000 (d’ailleurs les chiffres n’existent pas). Ce pays, en prélude au démantèlement des accords de préférence UE/ACP avait décidé, dès le début des années 1990, de réorienter son économie longtemps basée sur la production de canne à sucre vers le tourisme et les services d’outsourcing. Plus près de nous, le Sénégal, le Mali et la Gambie font d’énormes progrès dans le tourisme et cela se ressent sur la création d’emplois et de richesse.

  9. La gestion de la petite industrie : l’une des attentes de la population est la relance de certaines unités industrielles dans le pays. Les premiers pas du gouvernement dans ce secteur nous prouvent qu’il y a de la volonté à relever le tissu industriel qui s’était effondré dans le pays. Nous pensons tout de même qu’il faut revoir la méthode et éviter toute précipitation. Il serait judicieux de confier à un cabinet indépendant les études de reprise de ces industries avec des business plans sur 5 à 10 ans ; d’élaborer un chronogramme de privatisation sur 3 à 5 ans ; de prioriser les interventions et ne pas embrasser tous les secteurs à la fois (pour éviter l’essoufflement) ; de sensibiliser et impliquer les opérateurs guinéens au processus. Il faut aussi mettre l’accent sur la petite industrie manufacturière à l’image de Topaz. La commande d’engrais fabriqués au Mali prouve que la création de telles usines dans le cadre de la relance agricole est possible.

  10. Une bonne gestion des fonds pour la Jeunesse et l’entrepreneuriat féminin : le nouveau Gouvernement devait faire un état des lieux avant de mettre de l’Argent à des structures qui depuis 5 ans ne posent pas d’actes concrets. On apprend par les médias que le gouvernement a dégagé des milliards de GNF pour les Jeunes et pour les femmes. Ce serait une erreur de tomber dans cette mamaya sans au préalable restructurer et redynamiser les organismes qui s’occuperont de la gestion de ces fonds. Le FONIJ (Fonds d’Initiative pour la Jeunesse) a permis à la jeunesse de créer combien d’entreprises (sur combien de dossiers présentés) ? Où sont passés les 2 millions de dollars de prêt que la BID mis à la disposition de la Guinée pour financer les PME créées par des jeunes Guinéens et lutter contre le chômage ? Mettre en place un fonds pour l’entrepreneuriat féminin est salutaire, mais quelles sont les filières visées et combien de nos sœurs œuvrent-elles à la création d’emplois et de richesse dans le pays ? Ici aussi, c’est la méthode qui fait défaut même si l’initiative est bonne. Des lobbies risquent de se former autour de ces deux fonds juste dans l’espoir de se remplir les poches. Va-t-on lancer un concours annuel des meilleurs projets pour l’accompagnement des jeunes entrepreneurs ? Une piste : sélectionner 30 jeunes par région administrative (en fonction de leur fiche de projet d’entreprises), les former en montage de projet de création / reprise d’entreprises, leur demander les business plans (BP) de leurs projets et évaluer ces BP (financer 3 projets par région et 5 pour la ville de Conakry).

  11. Assister les opérateurs économiques dans la réorganisation et la redynamisation du secteur privé : dans le cadre de la rupture avec les anciennes pratiques, l’Etat guinéen doit impérativement inciter les acteurs du secteur privé à s’organiser par filières et à relancer des structures faitières plus dynamiques. A cet égard, la chambre de commerce et d’industrie doit être assistée pour la sortir de sa léthargie et lui permettre d’organiser des séances de formation et des voyages d’affaires et de recherche d’opportunité à l’intention de ces différents adhérents. L’initiative du nouveau président de se faire accompagner par des opérateurs économiques lors de certains déplacements est salutaire, pourvu que des lobbies ne s’en emparent pas pour faire voyager leurs protégés à la place de vrais hommes d’affaires. Beaucoup de Guinéens se sont d’ailleurs réjouis de la dénonciation de la première opération par le président lui-même en s’étonnant que le PDG de Topaz n’ait pas été de son premier voyage en France. Aussi, l’organisation de la visite du MEDEF en Guinée est encourageante car des passerelles de partenariat avec des nationaux ont pu s’établir. Il faut tout de même diversifier les partenaires pour éviter le monopole français. Les pays émergents (Brésil, Turquie, Afrique du sud, Inde, Chine, Malaisie, ...) sont à cet égard une alternative crédible à l’Occident.

  12. Mettre en place un système d’incitation à la création d’entreprises nationales : Pourquoi ne pas faire des yeux doux aux opérateurs nationaux alors que pour les étrangers, on peut accorder jusqu’à 8 ans de congé fiscal ? Il est temps de revoir la fiscalité et de l’adapter. Certes, la fiscalité est la première ressource sur laquelle un Etat compte mais trop d’impôt tue l’impôt (dicton assez populaire). Certains pays africains ont baissé l’impôt BIC entre 25% et 30% pour encourager l’entrepreneuriat. Des secteurs stratégiques peuvent être identifiés et exonérés de certains impôts et taxes pour les 3 premières années d’exercice (gestion des ordures, transport, sociétés pharmaceutiques, structures hospitalières digne de nom, école professionnelle et innovante, sociétés de recyclage, ….) et assister lesdites sociétés à avoir des partenariats avec des sociétés étrangères.

  13. Mettre en place un service d’appui à l’export : cela pour mieux accompagner le secteur privé national dans sa conquête des marchés sous-régionaux et profiter des opportunités de business telles que l’AGOA. Moyennant des frais non exorbitants, des études sur les environnements des affaires des pays visés peuvent être mises à la disposition des opérateurs qui en font la demande ; organiser des séminaires et des voyages d’exploration à l’intention des opérateurs intéressés. Ce service doit travailler de concert avec la diplomatie guinéenne et les institutions régionales (ZMAO, Mano River, CDEAO, …).

Les points soulevés ici sont loin d’être exhaustifs ; leur mise en œuvre constituera le point de départ d’une relance tous azimuts du secteur privé guinéen.

Comme nous le voyons à travers cette série de 5 articles, si le secteur privé doit se réorganiser et se renforcer, l’Etat guinéen a beaucoup à faire pour rassurer, inciter et accompagner les Guinéens à investir dans leur pays. Ce n’est certainement pas les moyens et la volonté qui pourraient faire défaut ; mais jusque-là, c’est l’environnement qui était un obstacle. Par ces textes, nous espérons contribuer à la relance d’un débat constructif qui permettra à la Guinée dans 5 ans d’avoir un secteur privé dynamique et créateur de valeur pour le pays.


Mamadou Cissé


1 A noter que l’essentiel des marchandises du Mali passé par le port d’Abidjan et celui de Lomé malgré le voisinage du port de Conakry.

 

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