Boubacar Diallo Doumba Lundi, 04 Juillet 2011 09:01
Beaucoup d’internautes seront certainement surpris de l’association des vocables qui constituent le titre de cet article. En apparence seulement car les peuples de l’Afrique de l’Ouest ont beaucoup de trésors culturels en commun depuis leur vécu dans l’Egypte pharaonique nègre, jusqu’aux multiples brassages qui ont suivi leurs migrations successives à travers le Sahara en particulier. Cet article a pour objet de montrer que sur le plan culturel, bien de choses rapprochent nos ethnies si seulement on veut regarder de près. C’est en relisant ces derniers jours le conte initiatique peul Njeddo dewal, mère de la calamité de Amadou Hampâté Bâ que l’idée m’est venue de partager avec les fidèles lecteurs de guineeactu cette approche. Voici la « Généalogie mythique de Njeddo Dewal , d’après la cosmogonie du Mandé » telle que rapportée par notre père Amadou Hampâté Bâ.
Généalogie mythique de Njeddo Dewal
Avant la création du monde, avant le commencement de toute chose, il n'y avait rien, sinon UN ÊTRE Cet Etre était un Vide sans nom et sans limites mais c'était un Vide vivant, couvant potentiellement en lui la somme de toutes les existences possibles.
Le Temps infini, intemporel, était la demeure de cet Etre-Un.
Il se dota de deux yeux. Il les ferma : la nuit fut engendrée. Il les rouvrit : il en naquit le jour.
La nuit s'incarna dans Lewru, la Lune. Le jour s'incarna dans Naange, le Soleil. Le Soleil épousa la Lune. Ils procréèrent Dumunna, le Temps temporel divin.
Dumunna demanda au Temps infini par quel nom il devait l'invoquer. Celui-ci répondit : « Appelle-moi Geno, l'Eternel. »
Geno voulut être connu. Il voulut avoir un interlocuteur. Alors il créa un Oeuf merveilleux, comportant neuf divisions, et y introduisit les neuf états fondamentaux de l'existence.
Puis il confia l'Oeuf au Temps temporel Dumunna. « Couve-le avec patience, lui dit-il. Et il en sortira ce qui en sortira. »
Dumunna couva l'Oeuf merveilleux et le nomma Bocoonde.
Quand cet Oeuf cosmique vint à éclore, il donna naissance à vingt êtres fabuleux qui constituaient la totalité de l'univers visible et invisible, la totalité des forces existantes et de toutes les connaissances possibles.
Mais, hélas, aucune de ces vingt premières créatures fabuleuses ne se révéla apte à devenir l'interlocuteur que Geno avait désiré pour Lui-même.
Alors, il préleva une parcelle sur chacune des vingt créatures existantes. Il les mélangea, puis soufflant dans ce mélange une étincelle de son propre souffle igné, il créa un nouvel Etre : Neɗɗo, l'Homme.
Synthèse de tous les éléments de l'univers, les supérieurs comme les inférieurs, réceptacle par excellence de la Force suprême en même temps que confluent de toutes les forces existantes, bonnes ou mauvaises, Neɗɗo, l'Homme primordial, reçut en héritage une parcelle de la puissance créatrice divine, le don de l'Esprit et la Parole.
Geno enseigna à Neɗɗo, son Interlocuteur, les lois d'après lesquelles tous les éléments du cosmos furent formes et continuent d exister. Il l'instaura Gardien et Gérant de son univers et le chargea de veiller au maintien de l'harmonie universelle. C'est pourquoi il est lourd d'être Neɗɗo.
Initie par son créateur, Neɗɗo transmit plus tard à sa descendance la somme totale de ses connaissances. Ce fut le début de la grande chaîne de transmission orale initiatique.
Neɗɗo, l'Homme primordial, engendra Kiikala, le premier homme terrestre, dont l'épouse fut Naagara.
Kikala engendra Haɓɓana-koel : « Chacun pour soi ».
« Chacun pour soi » engendra Celi : « Fourche de la route ».
« Fourche de la route » eut deux enfants: l'un, le « Vieil Homme » (Gorko-mawɗo), représenta la Voie du Bien; l'autre, la « Petite Vieille chenue » (Dewel-Nayewel), représenta la Voie du Mal. Il en sortit deux postérités de tendances contraires :
Comme on le voit, c est à partir de « Fourche de la route », lui-même succédant à « Chacun pour soi », que les voies du Bien et du Mal se précisèrent.
Le « Vieil Homme » devint l'incarnation du Bien. La « Petite Vieille chenue » devint l'incarnation du Mal.
Njeddo Dewal est une incarnation légendaire pullo de Dewel-Nayewel, la « Petite Vieille chenue », appelée Mussokoronin kunje par les Bamana .
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Fulɓe |
Bamana |
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L'Eternel (Dieu) |
Geno |
Mâ-NGala |
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Lune |
Lewru |
Kalo |
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Soleil |
Naange |
Tlé |
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Temps temporel divin |
Dumunna |
Touma |
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Oeuf |
Boccoonde |
Fan |
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Homme primordial |
Neɗɗo |
Ma |
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Premier homme terrestre |
Kiikala |
Mâfolo ou Maakoro) |
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Son épouse |
Naagara |
Mussofolo ou Mussokoro |
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« Chacun pour soi » |
Haɓɓana-koel |
Bébiyéréyé |
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« Fourche de la route » |
Celi |
Sirafara |
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« Vieil homme » |
Gorko-mawdo |
Tché koroba |
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« Petite Vieille chenue » |
Dewel-Nayewel |
Moussokoronin-koundjé |
Les Fulɓe possèdent par ailleurs un mythe de la création qui leur est spécifique, fondé sur le symbolisme du lait, du beurre et du bovin. Mais à l'époque de la fondation de l’empire du Mali par Soundiata Keita, ils s'incrustèrent si bien dans le système culturel du Mande qu'ils adoptèrent une partie de sa cosmogonie, à quelques variantes près, au point qu'il n'est plus possible de faire le départ entre les cosmogonies fulɓe ou bamana. Les personnages-clés du mythe appartiennent désormais à l'une et l'autre culture.
Pour mieux s'intégrer à la société, les Fulɓe adoptèrent également quatre noms de clan (yettoore en fulfulde, jamu en bamana) afin de se conformer au système quaternaire du Mande. Les quatre clans fulɓe sont donc des emprunts. A l'origine, les Fulɓe n'avaient que des noms de tribu : les Baa, par exemple, sont en fait des Uuuruɓe. Plus on s'écarte vers l'est de la zone culturelle du Mandé et du delta nigérien, moins on trouvera de Fulɓe portant un yettoore ; ils porteront le nom de leur tribu.
Le pulaaku recèle un grand potentiel d’adaptation
Les notes ci-dessus illustrent éloquemment l’esprit d’ouverture et la capacité d’adaptation du pulaaku à son environnement, ce qui dément bien des idées répandues ça et là par des esprits ignorants ou tout simplement malveillants. En outre nos traditions culturelles non seulement doivent être connues, mais vécues. C’est le plus important. Pour les personnes connaissant nos traditions celles-ci ne doivent pas être accrochées au cou comme un fétiche ou brandies avec chauvinisme comme un simple objet de fierté, mais elles doivent vécues et assumées durant toute une vie. Ce n’est pas donné. J’ai été frappé par le parallélisme entre cette cosmogonie et l’approche islamique de l’être adamique selon les enseignements coraniques. Pour le vivre ensemble, je demanderai à tous les compatriotes guinéens à méditer le contenu de cet article et de s’en imprégner. C’est la Guinée « une et indivisible » qui gagnera.
Was salam !
Boubacar Doumba Diallo
Notes:
1. Geno, « l'Éternel est, pour les Fulɓe, le Dieu créateur suprême (équivalent en bamana Ma'Ngala).
2. Kiikala : sorte d'équivalent de l'Adam biblique ; mais selon la tradition fulɓe, il y aurait eu plusieurs Adam successifs. Kiikala est le symbole de l'ancienneté et, par extension., de la vieillesse et de la sagesse.
3 Ce mythe de la création et généalogie mythique est commun à presque toutes les ethnies de la Savane en Afrique occidentale (ancien Bafour), avec des variantes suivant les ethnies, les régions ou les conteurs, selon qu'ils veulent mettre l'accent sur tel ou tel aspect de la création. Il figure ici sous une forme condensée.
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