Mamadou Cissé Dimanche, 29 Janvier 2012 15:04
Après la défaite du vieil opposant Tshisekedi, dans un scrutin qualifié de non crédible par la plupart des observateurs indépendants, nous nous sommes proposé de faire un petit bilan du parcours des opposants historiques de l’Afrique francophone 20 ans après le début du processus démocratique sur notre continent. Modestement, nous avons sélectionné 6 personnalités dont le combat politique dans leurs pays a été déterminant. Il s’agit de :
Abdoulaye Wade (Sénégal), Laurent Gbagbo (Cote d’Ivoire), Alpha Condé (Guinée) : 3 opposants qui ont pu accéder à la magistrature suprême de leurs pays ;
Etienne Tshisekedi (RD Congo), John Fru Ndi (Cameroun) et Gilchrist Olympio (Togo) : 3 opposants qui n’ont pas encore pu accéder à la magistrature et dont l’âge les fait s’éloigner d’un tel scénario.
Dans les deux premières parties, j’avais un peu rappelé les parcours du premier groupe (Gbagbo, Wade et Alpha). Dans cette dernière partie, je vous propose un résumé du parcours des trois leaders qui n’ont pas pu accéder au pouvoir suprême.
Bonne lecture. Merci
II. Les Opposants historiques qui n’ont pas pu accéder au pouvoir
Dans ce second groupe, nous parlerons successivement de Gilchrist Olympio, de John Fru NDI et de Etienne TSHISEKEDI, des opposants de première heure dont le combat a été déterminant dans leurs pays respectifs comme nous le verrons ci-dessous.
1- Gilchrist Olympio
Fils du premier président du pays, l’engagement du leader de l’UFC (Union des Forces Démocratiques) dans l’opposition au président Niassingbé Eyadema a eu un gout de désir de vengeance. Le duel des Eyadema et des Olympio, démarré par l’élimination du père de l’indépendance Sylvanius Olympio, pouvait donc reprendre de plus belle avec le processus de démocratisation entamé au début de la décennie 1990. La famille Olympio, originaire de la Côte, a longtemps vécu en exil avec le Ghana comme base arrière (cela à cause des relations passées du père Olympio avec N’Krumah lorsque les deux étaient au pouvoir). La famille Eyadema, originaire du Nord exerce depuis le coup d’Etat de 1965, le pouvoir d’Etat et contrôle l’armée. Le fils Olympio capitalise sur la renommée de son père (victime de l’un des premiers coups d’Etat en Afrique francophone) et se positionne comme une possible alternative au pouvoir du Général Gnassingbé Eyadema. Ce dernier, contraint comme la plupart de ses pairs, par le sommet France-Afrique de la Baule et la chute du mur de Berlin, accepte d’instaurer la démocratie multipartite dans son pays. La conférence nationale souveraine est organisée en juillet – août 1991 et Olympio fils décide de rentrer au pays en Juillet 1991 après 28 ans d’exil (depuis l’assassinat de son père en 1962). Il prendra en février 1992 la tête de l’UFC, principal regroupement de l’opposition radicale à Eyadema. Victime d’une tentative d’assassinat et mécontent des concessions faites par l’opposition modérée (RPT et CAR notamment) au pouvoir Eyadema, l’UFC boycotte successivement les élections présidentielles de 1993 et législatives de 1994. Les pressions des réseaux de Gilchrist (ancien du FMI et fils du premier président du pays) permettent à l’UE d’exclure le Togo de l’aide au développement (programme FED à travers son volet ACP). D’autres bailleurs emboiteront le pas à l’UE et le régime togolais a été presqu’asphyxié avec d’énormes conséquences pour les populations. L’UFC incarnera longtemps l’opposition extra-parlementaire et entretiendra de cette façon le duel à mort des familles Eyadema et Olympio. La situation sera ainsi jusqu’à la mort du Général Eyadema en 2005 et l’intronisation monarchique du fils de ce dernier comme intérimaire avant sa légitimation à travers les élections présidentielles organisées dans la foulée. Les fidèles du Général pèseront de tout leur poids pour honorer leurs engagements en permettant à son fils de remporter l’élection au prix de fraudes (l’image des militaires qui enlèvent les urnes des bureaux de votes pour aller les faire bourrer de bulletins pro-Faure). Empêché de se présenter à cause du non-respect du délai de résidence au pays avant l’élection, Olympio se fait remplacer par un de ses fidèles compagnons à cette joute électorale. Faure accepte d’engager les négociations avec son opposition et fait oublier petit à petit ses conditions d’accès au pouvoir. Des accords sont alors signés pour une décrispation et un partage du pouvoir. Ainsi, à la réélection de Faure en 2010, l’UFC ne contestera que faiblement et son président acceptera la main tendue du président pour une entrée de son parti au gouvernement. Ce grand écart fera éclater le parti et son secrétaire général, fidèle compagnon du fils Olympio, Jean Pierre Fabre dirige la dissidence et crée l’Alliance Nationale pour le Changement. Les observateurs sont dubitatifs par rapport au revirement spectaculaire d’Olympio : est-ce de la realpolitik à cause de son âge avancé (75 ans) ou une erreur politique qui sera fatale à son parti dont on a du mal à détecter le futur leader depuis le départ de Fabre. Les prochaines échéances permettront de répondre à cette question lancinante.
2- Ni John Fru Ndi
Le chairman (titre anglais) est un leader mythique qui a réussi l’exploit de mettre en doute le président Biya au point que ce dernier prendra plus de 12 ans (1992 à 2004) d’intervalle entre 2 élections présidentielles. Né en 1941 à Bamenda dans la zone Anglophone (Nord-Ouest), John FRU NDI a d’abord appartenu à l’Administration avant de créer son parti (le Social Democratic Front) en 1990 à la faveur du début du processus de démocratisation en Afrique.
En effet, comme dans les autres pays Africains, la chute du mur de Berlin et le discours de Mitterrand à la Baule (conditionnement de l’aide Française au progrès démocratique) conduiront le pouvoir en place à Yaoundé à lâcher du lest en matière de démocratie. Ainsi, le multipartisme est accepté et le SDF (parti à tendance socio-démocrate) voit le jour en 1990 sous la direction de Fru Ndi. Sur l’ancienne question de séparatisme anglo-saxonne, le nouveau parti trouve facilement écho dans toute la zone anglophone. Il s’implante rapidement dans les grandes villes et se pose en véritable alternative au RDPC, parti présidentiel. La vie de la nation sera mouvementée entre 1991 et l’élection présidentielle de 1992. Des marches de l’opposition comme partout en Afrique francophone ébranle peu à peu le régime qui doit faire face aux mécontentements des populations face à l’application stricte des plans d’ajustement préconisés par le duo FMI / Banque mondiale. L’élection de 1992 organisée dans ces conditions sera âprement discutée ; Biya ayant été réélu au prix de beaucoup d’entorses aux règles du jeu. Certains observateurs affirmeront même que Fru Ndi avait gagné l’élection mais Biya, soutenu par les réseaux de la Françafrique jouera sur la fibre linguistique et la supposée «improvisation » du Chairman pour convaincre les Français qu’il était encore utile comme président du Cameroun. Paul Biya sera déclaré vainqueur de l’élection présidentielle de 1992 et des troubles s’ensuivront dans plusieurs villes. Le président sortant en profite alors pour mettre en résidence surveillée son challenger dans la zone de Bamenda pour quelques semaines, le temps de faire passer l’amère pilule pour la population camerounaise. L’invitation du Chairman à l’investiture de Clinton viendra le réconforter suite à cet épisode douloureux. Le leader de l’opposition décidera alors de rester dans sa région natale pour s’occuper de ses affaires personnelles (ferme notamment) et descendre dans l’arène politique de façon ponctuelle en période électorale ; ce qui a pour effet de diminuer sa popularité auprès de l’électorat et d’alimenter les rumeurs de deal avec le pouvoir de Biya. Il sera battu au premier tour aux élections de 2004 et les rumeurs sur ses deals secrets (surtout qu’il n’a rien fait pour faciliter une candidature unique de l’opposition) avec Biya encouragent une dissidence du célèbre avocat Bernard Mouna. Le plus grand parti d’opposition du Cameroun sera ainsi au bord de l’implosion avec des batailles rangées entre différents camps (Mouna et Fru N’Di) suivi de mort d’homme. Pour un opposant qui veut assurer l’alternance, le repli à Bamenda et le manque de stratégie claire pour contrer Biya sont reprochés au chairman qui n’arrive pas à capitaliser sur les mouvements sociaux à l’intérieur du pays. En 2009, en marge des émeutes de la faim, certains observateurs croyaient voir là une bonne occasion pour le vieil opposant de se relancer et de contribuer à une meilleure prise en charge des revendications des populations démunies ; ce serait peine perdue. Autre déception de la part des fervents militants du SDF, les secrets qui ont entouré la rencontre avec le Président en début d’année 2011 (année électorale). Une nouvelle dissidence dans les rangs du parti sera menée par Kawa La, une jeune cadre du SDF qui reproche au chairman l’immobilisme et un manque de vision. L’opposition qui part en rangs dispersés au scrutin du 09 octobre 2011 sera battu au premier tour dans un scrutin où les suspicions de non transparence ont été relevées. Fru N’Di, crédité de 10% seulement des voix, sera l’un des premiers opposants à reconnaitre la victoire du président sortant, alimentant du coup les éternelles rumeurs de son alliance secrète avec ce dernier. Vu son âge (70 ans actuellement), l’échéance de la prochaine élection (dans 7 ans) et le déclin de son aura, il est à parier que ses chances d’arriver au pourvoir sont maintenant derrière lui et Fru N’Di est dorénavant considéré par certains comme appartenant à l’histoire.
3- Etienne Tshisekedi
S’il y a un homme politique congolais (et même d’Afrique subsaharienne) dont le nom revenait en boucle sur les médias au début de la démocratisation en Afrique, c’est bien l’opposant Etienne Tshisekedi Wa Mulumba, avec son éternel V de la victoire. Et pour cause. A l’instar de plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, le Zaïre de Mobutu (actuelle RDC) s’est lancé en 1991 dans l’organisation d’une conférence nationale souveraine, préalable à l’amorce de la démocratie dans le pays. Mais l’antagonisme des deux ex partenaires (Tshisekedi a longtemps travaillé pour Mobutu avant de s’en séparer) ne permettra pas au grand Zaïre de connaitre une expérience démocratique exemplaire.
Tshisekedi Etienne, premier Congolais à obtenir son Doctorat en Droit au début des années 1960, sera un haut cadre de l’administration mobustiste au début du règne de ce dernier. Dirigeant de l’Ecole d’Administration de 1961 à 1965, puis ministre de 1965 à 1967, Tshisekedi sera l’un des artisans de la création du Mouvement Populaire de la Révolution (MPR) de Mobutu en 1967. Le processus de retour à l’authenticité et la transformation du MPR en parti Etat finissent par brouiller le Président avec son ami le juriste qui avait certainement des ambitions de jouer un rôle de premier plan (président de l’Assemblée ou dauphin du président). Ce dernier, réputé intransigeant et têtu parfois, finit par créer son parti en 1982 et prend ses distances avec le Maréchal, après que ce dernier lui eut préféré en 1980 un autre parlementaire pour succéder au président de l’Assemblée nationale, décédé. C’est dans ce contexte qu’interviennent les bouleversements socio-politiques à l’échelle internationale et africaine (chute du mur de Berlin, sommet France-Afrique de la Baule, élimination du dictateur roumain Ceausescu suite à des soulèvements populaires, …). Le Maréchal Mobutu, longtemps soutenu par l’occident comme rempart contre le communisme en Afrique centrale et orientale, se trouve ainsi obligé de lâcher du lest et d’amorcer un processus de démocratisation. Les assises de la Conférence Nationale Souveraine (CNS), organisées entre fin 1990 et début 1992 et présidées par Mgr Laurent Monsengo, s’enliseront dans le jusqu’au boutisme des pro et anti-Mobutu. Soutenu par le 2e groupe, Tshisekedi sera élu par la CNS pour occuper le poste de premier ministre en août 1992, ce que Mobutu acceptera avant de démettre son vieil opposant 5 mois plus tard et le remplacer par Kengo Wa Dondo, mieux apprécié par les Occidentaux. Le Zaïre retrouve alors les premiers moments de son indépendance (duel entre Kasavubu et Lumumba où chacun des 2 chefs de l’exécutif démettait l’autre et se proclamait plus légitime) et Mobutu en profite pour suspendre la CNS dont il soupçonnait les membres de vouloir le dépouiller de ses prérogatives. Tshisekedi lance des journées villes mortes, réussit à paralyser le pays mais le vieux Maréchal refuse de céder à la pression de la rue. Les soubresauts de la politique régionale (crise rwandaise et assassinat du président de ce pays en avril 1994) et l’afflux de réfugiés dans l’est du pays imposent une trêve aux politiques zaïrois et le duel Mobutu-Tshisekedi est mis en veilleuse. En 1996, Laurent Désiré Kabila lance sa rébellion avec l’aide du Rwanda, de l’Ouganda et des services secrets des grandes puissances. Le vieux Mobutu nomme encore Tshisekedi comme PM en avril 1997 comme dernière parade mais c’était sans compter avec la détermination de Kabila père qui parviendra à ses fins en prenant le pouvoir en mai 1997. Le Sphinx de Limete eut la probité intellectuelle de ne jamais rejoindre un mouvement militaire pour mener son combat tout au long de la longue guerre des factions rebelles qui suivra la prise du pouvoir par Kabila. Tshisekedi ne participera donc pas à la mise en œuvre de l’accord 1+4 de Sun cité (1 Président + 4 Vice-présidents issus des mouvements rebelles), ni à l’élection présidentielle de 2006 après avoir boycotté le référendum de 2005 sur la 3e République. Après l’interpellation de Jean Pierre Bemba par la CPI pour son rôle dans les exactions commises par ses troupes en RCA, le vieux leader de l’opposition non armée redevient la première figure de l’opposition au pouvoir de Kabila fils. Dans la perspective de l’élection présidentielle du 28 novembre 2011, le vieux sphinx commettra sa dernière bévue politique : ne pas réussir à rallier les autres candidats de l’opposition à sa candidature afin de gagner face au sortant dans une élection à un seul tour. Les observateurs qui tablaient sur une union sacrée de l’opposition suite au changement de dernière minute du mode de scrutin (le camp Kabila a justifié l’inadéquation du second tour au contexte congolais par le désir d’éviter les remous sociaux à l’ivoirienne ou le risque de guerre civile comme en 2006), ont déchanté lorsque le discours hautain et suffisant de Tshisekedi a rendu les nouveaux leaders réticents. Comme au Cameroun avec Fru N’Di, l’UPDS a lancé aux autres partis que ces derniers doivent s’aligner derrière Tshisekedi, candidat naturel de l’opposition sans chercher à négocier ni à proposer un programme de partage de pouvoir. Si l’aura du vieux sphinx ne faisait pas de doute, sa méthode est très abrupte et populiste ; ce qui eut pour effet de faire se rétracter les autres candidats et d’éloigner de lui des soutiens occidentaux. Ceux-ci se contenteront de dénoncer des irrégularités d’une élection où le rôle de l’armée ressemblait fort à ce qui s’est passé au Togo en 2005 : des urnes emportées par les corps habillés dès après la fermeture des bureaux de vote, des représentants des partis chassés de certains centres de compilation, des résultats contestés par tous les observateurs sérieux (Centre Carter, église catholique du Congo, UE, …). Ainsi par son attitude brouillonne et sa méthode trop imprévisible, Tshisekedi ne parvient pas à s’attirer assez de soutiens malgré le peu d’engouement des Africains eux-mêmes à reconnaitre la victoire de Kabila (seul le président Mugabé était présent à l’investiture de Kabila fils). Les prochaines semaines nous édifieront sur ce que prépare le sphinx pour se faire rétablir dans « sa victoire ». La carrière politique de l’homme risque ainsi de s’achever dans les prochains mois surtout qu’il est octogénaire (79 ans actuellement).
Par ce petit résumé, nous pouvons tirer la conclusion que ces leaders historiques de l’opposition africaine qui n’ont pas pu arriver au pouvoir ont quelque chose en commun : improvisation politique (refus de s’inscrire sur les listes électorales à temps) et attitude de suffisance dès que l’on parle de candidature unique (la même logique de « Moi ou le chaos »). Ils ne sont donc pas loin de leurs compères qui ont réussi leurs conquêtes du pouvoir et qui sont animés essentiellement par le désir de s’éterniser au pouvoir (Gbagbo et Wade notamment). On voit là la nécessité de renouvellement de la classe politique africaine et la mise en retraite de ces hommes qui ont fait leur temps et qui méritent toute la reconnaissance de leurs peuples malgré leur égo démesuré pour le combat qu’ils ont mené il y a vingt ans.
Mamadou Cissé