Lamarana Petty Diallo Mercredi, 26 Novembre 2014 01:23
Je me suis fixé comme devoir de remettre au goût du jour l’action de certains hommes et femmes qui ont marqué la vie politique, culturelle et l’histoire de l’Afrique. Je commence par Blaise Diagne.
Je le fais en tant que professeur de lettres-histoire et fort du sentiment que notre continent serait plus en avance si notre passé était visité avec objectivité, lucidité et honnêteté intellectuelle.
Pourquoi parler de Blaise Diagne ?
Beaucoup de personnes se poseraient cette question : pourquoi parler de Blaise Diagne 80 ans après sa disparition ? Une telle interrogation serait d’autant plus fondée que les pays africains attachent très peu d’importance à l’enseignement de leur passé. A ce titre, parler de Blaise Diagne, c’est faire œuvre de mémoire. C’est jeter un regard en arrière pour mieux éclairer l’histoire africaine. Celle de notre continent qui, malgré les espoirs des indépendances se démène toujours dans des conflits de tout ordre.
L’association « Equité » (association loi 1901) qui a organisé le 15 novembre 2014 une journée consacrée à Blaise Diagne a permis de remettre au goût du jour cette grande figure politique et historique d’Afrique Noire.
L’intérêt de l’auditoire sur la vie et le combat de Blaise Diagne me contraint, en quelque sorte, à publier mon exposé sur cet homme au destin particulier. Il est vrai qu’il figure depuis un certain nombre d’années dans mes fiches d’historien et d’homme de lettres. En effet, j’ai déjà publié un certain nombre d’articles sur Diagne. En plus, le dernier « Qui se souvient de Blaise Diagne ? » me valut bien des éloges de la part des Sénégalais et d’autres publics.

Naissance, scolarité et carrière administrative de Blaise Diagne
Il y a juste 142 ans, 1 mois, 11 jours que naissait un Africain au destin particulier : Gallaye M'Baye Diagne. C’était le 13 octobre 1872. Ce fils de pêcheur lébou né dans l’île de Gorée est plus connu sous le nom de Blaise Diagne quand bien même la famille Crépin (sa famille adoptive métisse) l’appela « Blaise Adolphe Diagne ».
Diagne a fait ses études primaires et secondaires au Sénégal. Une colonie où l’enseignement du français fut introduit avant toutes les autres colonies d’Afrique occidentale française, (AOF).
C’est en 1892 que Blaise Diagne entame sa carrière professionnelle au service des douanes en qualité de surnuméraire. Il gravit tous les échelons et devient contrôleur hors-classe. Un fait exceptionnel à l’époque.
Après le Sénégal, Blaise Diagne travaillera dans plusieurs colonies et possessions françaises. Au Dahomey (actuel Bénin) de 1892 à 1896. Puis au Congo Brazzaville où il exerce de 1892 à 1898. De là, il est envoyé à Saint-Denis de la Réunion de 1898 à 1902. De 1902 à 1903, il est affecté à Madagascar.
Il rentre en France métropolitaine en 1903 avant d’être affecté en Guyane en 1910 où il sera nommé contrôleur des douanes en 1914. C’est à cette période, plus précisément en 1909, qu’il épouse Marie Odette Villain.
De cette union naîtront 4 enfants. Tous auront une carrière fabuleuse. L’un des fils, Raoul, suivra les traces du père en devenant à son tour le premier Noir à être sélectionné en Equipe de France de football. L’un de ses arrière-petits-fils sera également le premier maire d’origine africaine de la commune de Lourmarin dans le Vaucluse.
Carrière politique : des premiers pas en politique à la Mairie de Dakar
C’est à 1899 que remonte la carrière politique de Blaise Diagne. Cette année-là, il est condamné à 2 mois de suspension pour « insubordination » et pour son « caractère indiscipliné et frondeur » dont l’accuse l’administration. Il faut dire qu’il ne fait rien pour s’attirer les faveurs de ses supérieurs.
A Madagascar, Diagne se heurte au gouverneur Gallieni à cause de ses prises de position. Il retrouve ce dernier, manque de pot, dirait-on, en Guyane. Leurs relations ne seront pas meilleures que celles de Madagascar. Mais rien n’entame la volonté politique et la détermination du fonctionnaire indigène de s’inscrire en porte-à-faux de certaines pratiques coloniales.
Les élections municipales et législatives de mai 1914 permettent à Blaise Diagne de concrétiser son engagement politique par sa candidature dans la circonscription des « Quatre communes » : St-Louis, Rufisque, Dakar et Gorée, qui bénéficient d'un statut spécial.
Blaise Diagne, premier parlementaire d’Afrique Noire
Aux élections du 10 mai 1914, le candidat noir l’emporte sur le métropolitain sortant François Carpot. Dès lors, Diagne entre dans l’histoire à double titre : premier maire noir de Dakar et premier Africain noir élu à l’Assemblée nationale française.
La victoire donne de nouvelles ailes à Diagne qui ne s’arrête pas à une simple victoire. Il crée en 1919 le Parti républicain socialiste indépendant (PRSI) qui devient le premier parti politique africain.
La même année se tient le premier congrès panafricain à Paris. Le leader politique qui entend porter la voix de son parti se démarque par ses positions modérées dans la lutte des Noirs contre les discriminations. Cette orientation pacifique qu’il affiche et défend face à certains Afro-américains plus intransigeants lui sera reprochée par certains critiques.
Dans tous les cas, Blaise Diagne sera le porte-parole de tout un continent pendant trois décennies. Maire de Dakar de 1914 à 1934, il siégera durant toute cette période à l’Assemblée nationale française. Soit une longévité de 20 ans qui en fait l’un « des plus importants et les influents » députés de la classe politique de l’époque.
Blaise Diagne, « porteur du message africain » et initiateur des lois
Elles sont innombrables les propositions et les votes de lois initiées par le député africain en faveur des colonies. Si les relations entre la métropole et les colonies n’ont pas changé de nature car elles seront jusqu’aux indépendances fondées sur la subordination, les initiatives de Diagne atténueront les injustices, les souffrances et les discriminations.
Je citerai quelques lois initiées et acquises « sous le mandat africain de Diagne » dirais-je.
En mai 1915, le député noir dépose une proposition de loi tendant à soumettre aux obligations militaires les Sénégalais des communes de plein exercice. La même année, il introduit un autre projet de loi soumettant aux obligations militaires les descendants des originaires des communes de plein exercice du Sénégal. Ce texte entre en vigueur en 1916.
Toujours en 1915, il soumet au parlement une troisième proposition de loi tendant à autoriser les indigènes et sujets français des colonies à contracter des engagements volontaires dans le corps français de l'armée métropolitaine et coloniale et dans l'armée de mer.
En 1916, Diagne est le rapporteur du projet de loi créant l'emploi d'adjudant indigène, pour les militaires indigènes servant dans les unités de tirailleurs et de spahis d’Afrique du Nord.
En 1917, il dépose une proposition de résolution tendant à créer une grande Commission permanente des colonies et pays de protectorat qui fut promulguée pendant la législature de 1918.
En outre, Blaise Diagne fera partie de plusieurs commissions parlementaires. Parmi lesquelles : la Commission du commerce et de l'industrie, la Commission des pensions civiles et militaires, la Commission des douanes, la Commission de l'Algérie, des colonies et des protectorats, la Commission du suffrage universel. Il devient en 1921 le président de la Commission sur les colonies.
On voit bien, comme le disait Fred Zeller en 1972, que « Blaise Diagne se fit au Parlement français une place de premier plan par son talent et son travail persévérant ». De telles qualités lui valurent son entrée dans le gouvernement.
Le premier Africain noir dans un gouvernement français
Blaise Diagne est nommé en octobre 1918 « Commissaire général des troupes africaines avec rang de sous-secrétaire d'État aux Colonies » dans le cabinet de George Clémenceau. Ce poste a été spécialement créé pour lui.
En janvier 1918, il est envoyé en mission pour le recrutement de soldats indigènes. Il en recrute 77 000. Soit 63 000 en AOF et 14 000 en AEF. Le rôle qu’il a joué lui sera reproché. Toute réserve faite, je dirai qu’il ne faudrait pas perdre de vue que la prise de conscience des Africains face à l’injustice coloniale est intimement liée à leur participation à la première guerre mondiale. Il est sans conteste que la seconde guerre n’a fait que l’accentuer.
Pour couronner sa carrière politique, Blaise Diagne est nommé « sous-secrétaire d’Etat aux Colonies » dans le cabinet de Pierre Laval en 1931.
Il représentera la France auprès de grandes institutions internationales. Ce fut le cas auprès du Bureau international du travail (BIT) en 1930.
En dépit de ses charges parlementaires, Blaise Diagne s’engage pleinement pour le panafricanisme. Ainsi préside-t-il le premier congrès panafricain de Paris en 1919. C’est tout naturellement qu’il y rencontra des personnalités du « monde noir » comme William Du Bois, Marcus Garvey, et autres militants du « Back to Africa ».
La deuxième partie abordera les valeurs défendues par Blaise Diagne et le devoir de mémoire que nous devons à son action.
A suivre : Blaise Diagne, l’humaniste et le panafricaniste
Lamarana-Petty Diallo,
Professeur de lettres-histoire, Académie d’Orléans
Tours, France
![]()