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Eléments de réflexion pour une véritable renaissance africaine

Boubacar Doumba Diallo  Dimanche, 18 Septembre 2011 10:45

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DIALLO_Boubacar_Doumba_01Avant-propos

Cet article a été rédigé pour la première fois en 1994 et resta dans mes tiroirs. Il fait suite à l’article publié sur ce site et intitulé « Guinée : la renaissance spirituelle ». Néanmoins ces réflexions méritent à mon avis d’être portées à la connaissance des internautes pour contribuer au débat sur la renaissance des peuples africains. Je précise que ce texte vieux de 17 ans n’a pas été retouché. Ni Boko Haram, ni Aqmi n’avaient encore vu le jour et l’ivoirité balbutiait encore dans ses langes.


De la résistance à la colonisation au combat actuel pour la démocratie en passant par la lutte de la lutte de libération nationale, l’Afrique demeure encore cette immense contrée férocement pillée et dédaigneusement marginalisée par l’occident. Continent martyrisé et apparemment sans âme, il est le lieu où sévissent les plus grandes misères et les pires aliénations, les exclusions les plus inhumaines et les guerres tribales les plus meurtrières, les désarrois économiques, sociaux et moraux parmi les plus exacerbés. Mais c’est aussi le continent où règne le plus de désespoir et peut être de fatalité et où le combat quotidien se réduit de plus en plus à la survie pure et simple, parfois sous sa forme la plus indigne : la mendicité à l’état chronique.

Face à ces déplorables conditions, comment redonner un sens à la vie des centaines de millions d’êtres humains ? Comment responsabiliser chaque africain et lui faire redécouvrir l’apprentissage de la véritable vie non aliénée, celle qui a surgi pour la première fois en Afrique avec le premier homme, il y a de cela plusieurs millions d’années ?

Plus que jamais il importe de jeter un regard critique sur le passé et d’essayer de dégager les significations ultimes des différentes luttes pour la liberté menées par les peuples africains depuis plus d’un siècle afin d’entrevoir de nouvelles perspectives peut-être porteuses de davantage d’espoir. C’est l’objet de la présente et modeste réflexion qui nous le souhaitons retiendra l’attention des lecteurs africains qui se posent les questions de savoir si la vie a encore un sens et s’il est possible de la vivre autrement que selon les normes de la société de consommation occidentale.


Des communautés responsables reliées à Dieu

Avant tout il convient de rappeler que dans l’Afrique pré coloniale, les communautés qu’elles soient animistes ou monothéistes, étaient reliées à Dieu, le Dieu Vivant, le Dieu Suprême, Créateur de toute chose. Chez les Peuls par exemple, on l’appelle Guéno, c’est –à-dire « l’Eternel » et chez les Bambara, on l’appelle « Mâ –Ngala ». Mais quelque soit son appellation dans les sociétés animistes africaines, Dieu est le Créateur aussi de l’Homme Primordial, véritable synthèse du cosmos. Dieu lui donna de plus en « héritage » une parcelle de la puissance créatrice divine, le don de l’Esprit et la parole. Il instaura l’Homme Primordial (appelé Neddo en pular et Mâ en Bambara), le Gardien et le Gérant de l’univers et de son harmonie. Certes, c’est pour l’homme une lourde charge et une responsabilité redoutable. Néanmoins, dans l’Afrique pré coloniale, les générations successives se sont toujours efforcées de transmettre par voie initiatique notamment, le souvenir et le culte de ce pacte sacré entre l’Homme et Dieu. C’est ainsi que les populations africaines vécurent souvent dans la tolérance et réussissent même parfois à établir dans divers domaines une certaine symbiose au de là des différances ethniques, culturelles ou religieuses.

S’il est utile de rappeler que l’Afrique fut le berceau de l’humanité, nous pensons qu’il est bon de souligner que le monothéisme est apparu très tôt, et cela dans sa partie égyptienne, plus précisément dans la vallée du Nil, restée pendant des millénaires le sanctuaire d’une véritable civilisation purement africaine qui allait inspirer et féconder à travers ses diverses richesses bien d’autres civilisations au-delà des mers et sur d’autres continents.

C’est au XIVe siècle avant l’ère chrétienne que le pharaon Akhenaton dans son « hymne au soleil » proclame le monothéisme en Egypte. Dans le livre des morts de l’Egypte antique, non seulement l’homme ne s’isole pas de la nature, et de cherche pas à la dominer, mais sa vie comporte une dimension divine qui est au cœur de toutes ses activités.

Cette reconnaissance et ce respect des valeurs absolues, se rapport vécu entre l’homme et Dieu, entre l’homme et son environnement, entre l’homme et la société dans laquelle il vit, entre le visible et l’invisible, ce rapport sacré déjà présent dans l’antique Egypte africaine, l’Afrique a réussi à le perpétuer admirablement jusqu’à nos jours en dépit de la brutale intrusion coloniale et l’Hégémonie sans partage de l’Occident.

Dès lors, est-il étonnant que l’Afrique pré coloniale ait connu la floraison de plusieurs Etats Islamiques et Chrétiens (Ethiopie par exemple), c'est-à-dire sur la foi en Dieu et sa soumission inconditionnelle à la volonté divine à l’exemple du prophète Abraham. Des modèles théocratiques du Fouta Djallon, du Fouta Toro, du Macina à celui de Sokoto en passant par celui de Kankan en pays malinké, il existe un dénominateur commun : créer une communauté responsable d’hommes et de femmes sur la seule base de leur foi en Dieu en faisant notamment fi de l’ethnie, de la région d’origine, des liens de sang, de la langue, des vicissitudes de l’histoire, de la possession commune d’un territoire ou d’un marché.

Les Etats théocratiques du passé, contrairement aux dictatures militaro-fascistes actuelles héritées des machines de répression coloniales ou postcoloniales étaient en outre dotées de constitutions très élaborées, étayées sur le Coran et les traditions islamiques. Avant leur dégénérescence à partir de la seconde moitié du XIXe siècle et malgré certains anachronismes, c’étaient d’authentiques Etats de droit, où la politique soucieuse de respecter l’éthique reposait sur le consensus large issu de la concertation au sein de la communauté toute entière.

Alors au nom de quoi se justifie le colonialisme européen en Afrique ?


LE POSITIVISME : Idéologie du colonialisme ancien et nouveau

La colonisation de l’Amérique par les Européens à partir du XVIe siècle s’est faite par le feu et le sang au nom du Christianisme pour évangéliser les Indiens, les piller et souvent les exterminer en donnant l’assurance aux conquistadores d’être d’une race supérieure élue par Dieu. En revanche, la colonisation de l’Afrique au XIXe siècle surtout, s’est effectuée à coups de canons au nom d’une certaine primauté rationnelle, scientifique et technique dont la devise est le « Progrès » et la religion le « Positivisme ». C’est la philosophie d’Auguste Comte, ignorant Dieu et vouant une adoration sans bornes aux idoles du scientisme et de la technique. Désormais, la colonisation trouve sa justification non plus dans l’évangélisation des peuples païens, mais par l’apport de la civilisation scientifique, technique et laïque de l’Occident, à tous les peuples « primitifs », demeurés au stade « théologique » ou « prélogique ».

Point donc étonnant que l’Apôtre le plus illustre en France de cet intégrisme scientiste fut Jules Ferry, le véritable fondateur de l’école laïque et le défenseur acharné de l’expansion coloniale française en Afrique, à Madagascar et en Indochine. Cette convergence de la laïcité et de la colonisation en Jules FERRY n’est point l’effet du hasard. C’est le reflet d’une parfaite cohésion intellectuelle à la lumière de la philosophie positive dont Jules FERRY peut être le représentant le plus conséquent.

Si Jules Ferry fut en France l’idéologue le plus rigoureux du colonialisme, en Angleterre on retrouve un autre disciple d’Auguste Comte en le personne de Stuart Mill. Dans son discours du 28 juillet 1885 à la chambre des députés, il déclare : « oui nous avons une politique fondée sur un système. Cette politique repose sur une triple base : économique, humaine et politique ».

Jules Ferry renchérit : « … Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures ». Après avoir énoncé le postulat de la supériorité de l’Occident sur les peuples « arriérés », Jules Ferry va même plus loin et le récuse « les droits de l’Homme » en dépit de la mission humanitaire affichée par le colonialisme.

Aujourd’hui encore les prétendus droits d’ingérence humanitaire dans les Etats souverains du tiers-monde trouvent la même justification que par le passé : le colonialisme collectif des pays riches sous l’égide et le drapeau de l’ONU.

Certes les missions évangéliques ont immédiatement emboités les pas du colonialisme et en ont parfois réussi à prendre racine dans certains milieux animistes ; mais la véritable justification du colonialisme européen réside désormais dans la prétendue supériorité de la civilisation occidentale avant tout scientiste, technocratique et laïque.

Le colonialisme est un appendice du capitalisme qui, s’est vigoureusement développé en Europe à partir de l’époque de la Renaissance dont le credo est la révolte de l’homme contre Dieu, son créateur. Cette révolte satanique doublée d’un individualisme viscéral et d’une suffisance outrancière conduisit lentement, mais surement à la désagrégation de la chrétienté et engendrera par la même occasion le nationalisme européen, l’un des veaux d’or des temps modernes à côté de celui obnubilé de l’argent.

La « suffisance » de l’homme est énoncée dès le début de la Renaissance dans le « Faust » de Marlowe en ces termes : « Homme par ton cerveau puissant, deviens un dieu et le seigneur de tous les éléments ».

Quant à l’individualisme, il est de retour depuis la Renaissance à la maxime du penseur grec Protagoras affirmant que : « l’homme est le centre et la mesure de toute chose ». C’est le point de départ de la négation de toutes les valeurs absolues et l’exaltation d’un relativisme intégral dont la conséquence au niveau du comportement des individus et des groupements humains est la loi de la jungle et l’affrontement des volontés de puissance au besoin par la violence.

En outre, toujours selon cette perspective définie par les sophistes de la Grèce antique et reprise par leurs disciples de la « Renaissance » européenne, il s’agit pour l’homme « d’avoir les désirs les plus forts possibles et trouver les moyens de les satisfaire ».

C’est par excellence la profession de foi de la société de consommation occidentale dont la religion des moyens est contenue dans le positivisme, mère du scientisme et la pragmatique américaine à travers surtout son « Ecole de Chicago ». Bien entendu, le dénominateur commun du positivisme et de leur expression politique : la démocratie, est l’absence de toute référence à des valeurs absolues ou transcendantes.


Le monothéisme : levain et drapeau de la résistance à la colonisation

C’est pourquoi l’intrusion coloniale européenne en Afrique, continent par excellence d’une profondeur religiosité et d’attachement aux valeurs supérieure, ne tarda pas à se heurter à la vive résistance des peuples africains.

En particulier, des campagnes de l’émir Abdel Kader en Algérie, de El Mahdi au Soudan, de El-hadj Omar Tall et Almami Samory Touré en Afrique Occidentale, la bannière de la résistance était placée sous le signe de la foi en Dieu. Elle fut surtout le refus obstiné de céder au modèle ultra matérialiste de jouissance, de production et de consommation massives de marchandises utiles comme nuisibles, d’intensification forcée d’échanges monétaires et mercantilistes souvent inégaux, d’uniformisation des cultures par l’hégémonie de l’Occident et surtout de profonde aliénation par l’abdication de toute responsabilité à la fois dans la vie personnelle et la conduite des affaires de son pays.

Ce n’est pas un hasard si plusieurs de ces résistances à la colonisation furent dirigées et animées par de grands guides spirituels, des maîtres soufis. Point étonnant aussi que bien après le dépeçage de l’Afrique et l’implantation des colonies, l’administration s’acharna à réprimer sévèrement l’indocilité d’éminents soufis tels le Cheick Ahmed Bamba au Sénégal, la Wali de Gomba en Guinée ou le Cheick Hamallah au Soudan Français. Ils furent des dizaines et des dizaines à être exécutés, emprisonnés ou déportés afin que le colonialisme puisse plus aisément corrompre l’âme de nos populations et de nos sociétés et permettre ainsi la mise en place du système par la force. C’est depuis cette époque cette époque d’ailleurs que s’est amplifié chez les peuples musulmans colonisés le rêve ou l’espoir messianique de l’apparition du Messie, le « Mahdi » dont l’évènement mettrait fin non seulement à la mécréance, mais à l’hégémonie scientiste et technocratique de l’Occident. A son avènement, continue-t-on à dire : « toutes les machines cesseront de fonctionner à l’exception des seules horloges ». C’est très significatif.

Toujours dans le cadre du rejet du système colonial, on peut citer la naissance de plusieurs sectes africaines inspirées du Christianisme telles que le kimbanguisme en Afrique Centrale et le harrisme en Afrique Occidentale. Certes il y eut aussi des « marabouts » qui acceptèrent de collaborer avec l’administration coloniale. Mais disons tout de suite qu’un tel comportement, loin d’être rare, tire ses origines lointaines d’un Islam perverti, celui des souverains omeyades. C’est une conception d’un « déterminisme » qui justifiait la soumission totale à un roi même corrompu et pervers. S’opposer à lui, c’est aller contre la volonté divine qui l’a investi dans son pouvoir. « Vous devez prier même derrière un transgresseur » précise un hadith apocryphe. De nos jours un tel comportement peut être justifié par l’exemple honteux offert par les souverains saoudiens complices de la décadence et de l’hégémonie de l’Occident. Ce point à lui seul mériterait un développement, ce qui permettrait mieux d’expliquer la conduite de bien de nos chefs religieux soutenant les despotes au pouvoir et appelant les peuples à la résignation face aux tyrans et aux exploiteurs, faisant ainsi de la religion, l’opium du peuple. Ce qui est son contraire par essence.

Précisons en espérant ne pas courir pour autant le risque d’être taxé de faire l’apologie des guerres de religions, qu’une explication de l’origine de certains conflits dans l’Afrique pré coloniale trouve ses racines dans le sacré. C’est le cas notamment de certains conflits nés de la rivalité entre certaines confréries religieuses. A cette époque, la spiritualité de toute origine et de la morale étaient intimement liées à toutes les activités de la société : depuis l’agriculture, la chasse, la guerre jusqu’à la danse. Le sacré est partout présent.

Ce rappel est très important à nos yeux pour comprendre le profond désarroi et l’impasse quasi-totale auxquels ont abouti les révoltes anticolonialistes récentes et l’actuel combat pour la liberté et la démocratie.

En effet, les problèmes auxquels sont confrontés aujourd’hui la totalité des pays africains sont ceux auxquels font face tous les peuples du monde. Que constate-t-on ?

Par conséquent un problème de suivie de l’humanité face à la gestion désastreuse de la terre à partir du modèle hégémonique de l’occident, né au XVIe siècle aves la « Renaissance » européenne, inspirée elle-même du mythe de Prométhée, niant Dieu.

C’est donc un problème essentiellement religieux. C’est pourquoi il n’ya pas une solution scientiste pas plus que toute autre solution intégriste à cette crise sans précédent de l’histoire de l’humanité. Seul un humble retour à Dieu, c’est-à-dire aux valeurs absolues restaurées, celles des prophètes contenues dans la révélation divine permettra, nous en sommes convaincus, d’entrevoir une issue heureuse.

Contrairement aux pieux héros de la résistance contre la pénétration coloniale, les nationalistes africains formés à l’école positiviste ne se doutèrent pas de cette dimension spirituelle du combat à certaines exceptions près.


Naissance du nationalisme africain : un nouveau fétiche

La Conférence de Berlin sur le partage de l’Afrique a exporté sur le continent les rivalités nationalistes européennes. Le découpage artificiel des frontières des Etats africains est une extrapolation encore vivace des frontières européennes du XIXe siècle. Les séquelles sont toujours là : micro-nationalisme effréné, conflits frontaliers, etc.

Pire, le vent de libéralisme issu de la Seconde Guerre mondiale est imprégné avant tout de nationalisme, un pur produit du capitalisme européen. Amputé de toute dimension spirituelle, le sens véritable de cette lutte était de continuer, voire de perpétuer sous d’autres formes le modèle occidental par les Africains eux-mêmes, devenus, consciemment ou non, des complices de l’imitation servile d’un modèle d’aliénation sur toute la terre.

Qu’importe d’ailleurs que les nationalistes aient réduit certains abus du système ou qu’ils se réclament du libéralisme ou du marxisme, les deux sœurs jumelles de l’idéologie occidentale : le résultat est partout, de l’Algérie au Zaïre (actuelle RDC). N’a-t-on pas dit que là où l’on ignore le Dieu unique, règne le chaos ?

Il devient évident que cette lutte nationaliste était dans une certaine mesure éloignée de celle menée par les résistants de l’ère précoloniale. D’ailleurs les milieux impérialistes le comprirent très vite. C’est ainsi que, pour supplanter certains de leurs rivaux dans les colonies, ils n’hésitèrent pas parfois à susciter ou à encourager de plusieurs manières des mouvements locaux. Et là où ces mouvements existaient déjà, ils surent très bien s’en accommoder et en tirer grand profit jusqu’à ce jour. C’est d’ailleurs dans cette perspective que l’Occident, l’Union Soviétique et les pays de l’Est soutinrent, à partir de 1980, Saddam Hussein, alors chef de file des nationalistes arabes contre la première république islamique d’Iran, première révolution dans le monde à avoir ouvertement remis en cause le modèle occidental de croissance, avant de sombrer hélas, dans l’intégrisme.

Ainsi le flambeau de la lutte pour la liberté avait non seulement changé de mains, mais surtout d’objectif. Il était passé de la direction des vertueux, les guides spirituels, à celle de démagogues ou tribuns nationalistes certes talentueux et parfois de bonne foi, mais qui œuvraient en réalité, consciemment ou non, à occuper la place du colon.

Du refus du modèle de l’entropie et de la mort animé par les vénérables aïeux, succède au nom du nationalisme africain la fronde des pères fondateurs des nations africaines de Jomo Kenyatta à Houphouët-Boigny. Ce sont les artisans sans conteste de l’imitation du modèle occidental sous ses diverses variantes.


La faillite des indépendances

L’accession des pays africains à la souveraineté nationale, loin d’être une défaite de l’essence du colonialisme, fut l’aboutissement d’une logique interne au modèle occidental de croissance. Désormais point besoin de la politique de la canonnière pour imposer le système au delà des mers. Méthodiquement les anciens maîtres ont façonné et mis en place des courroies de transmission actionnées par les Africains eux-mêmes, aidés au besoin par des conseillers experts.

Cet apprentissage a commencé à porter fruit avec la politique d’assimilation inaugurée en 1946 par l’entrée des députés africains au palais Bourbon. Il s’est poursuivi par l’octroi de l’autonomie interne des territoires avec la Loi cadre en 1956. Un nouveau palier fut atteint en 1958 par la mise en place de la Communauté franco-africaine. Enfin tout ce processus d’intégration des nouvelles élites africaines au modèle occidental culmine en 1960 avec la vague des indépendances. Le maître artisan de cette évolution dans les colonies françaises fut le général De Gaulle.

Les résultats de trois décennies de gestion du continent en imitant le modèle occidental, que ce soit sous sa variante libérale ou totalitaire, est connu sous le vocable évocateur de l’ « afro-pessimisme » : tout un continent marginalisé et à la dérive. On note pêle-mêle : crise générale de la société, endettements des Etats devenus insolvables, diktat du FMI à travers les programmes d’ajustement structurel, chômages, dévaluations sauvages, dépendance et misère accrues pour le plus grand nombre, faillite et déconfiture des micro-Etats, guerres civiles, insécurité des personnes et des biens , corruption et pillage des biens publics, népotisme, dissensions ethniques et régionalistes cyniquement orchestrées par des politiciens de tous les bords, aventuriers sans foi ni loi, fatalisme et résignation surtout en l’absence d’un idéal élevé et de projet de société crédible capable de redonner l’espoir à des millions d’êtres humains.


Le multipartisme à la sauce de La Baule ou la pseudo-démocratie

Cette tragédie se poursuit à partir de 1990 avec le retour au multipartisme encouragé d’ailleurs par les bailleurs de fonds et les grandes puissances.

Cependant, la plupart de ces nouveaux partis, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, ne sont que de simples comités électoraux pour propulser ou maintenir un individu souvent sans foi ni loi vers e pouvoir personnel. En fait, aucun de ces partis, qu’il soit de la mouvance présidentielle ou de l’opposition, n’apporte une solution véritable aux problèmes fondamentaux de notre société. Tous aspirent avant tout à être l’interlocuteur privilégié des bailleurs de fonds ou des multinationales. Qu’ils s’inspirent du libéralisme, de la vieille social-démocratie ou du nationalisme, aucun de ces partis ne remet en cause le système en place. Bien au contraire, ils rivalisent d’ardeur et de combines machiavéliques pour accéder, par n’importe quel moyen, aux commandes de l’Etat, afin d’être parmi ceux qui réussiront, par exemple, à remorquer l’Afrique à l’Europe des Douze sous la houlette du FMI.

En ignorant superbement toute dimension spirituelle ou éthique à leur action, ces parties s’ingénient par tous les moyens pour se hisser au pouvoir : ethnocentrisme, régionalisme, corruption des électeurs, mensonges, terrorisme, assassinats, etc. Tout y passe.

Pour les tenants de ces partis, la morale n’a pas sa place en politique. Hypocrites, ils cultivent sournoisement un dualisme entre la foi et l’action. Pourtant la croyance en Dieu est un acte. Ce n’est pas qu’une simple profession de foi. Le monothéisme vécu est le plus puissant levain pour la libération de l’homme de toutes les idoles qui l’asservissent, qu’elles soient l’argent, l’ethnie, la nation, le scientisme ou les prétentions pharaoniques d’un dictateur. Dans ce monde aliéné depuis des siècles, le monothéisme est le socle sur lequel repose la responsabilité de l’homme qui conditionne sa liberté. La foi en Dieu, opposée à la suffisance des sophistes de la Renaissance européenne, peut engendrer une véritable communauté des hommes de bonne volonté dont le mode de direction politique doit avant tout reposer sur la concertation pacifique, la recherche de la vérité par le dialogue et la tolérance.


L’intégrisme religieux et l’intégrisme ethnique à l’horizon 2000

Dans ces conditions, on éprouve bien la sensation que la démocratie en Afrique est balbutiante, se cherche, et qu’elle est encore bien fragile, eu égard en particulier au désespoir, et surtout aux désillusions des populations de plus en plus conscientes des mensonges et de la faillite non seulement des ethno partis, mais aussi de tous les partis politiques qui luttent pour le statu quo et le maintient du modèle positiviste ou scientiste, mouvance présidentielle et opposition confondues.

C’est pourquoi il existe un rée danger que cette jeunesse impatiente, de plus en plus écœurée par les tenants de cette politique politicienne et soucieuse de plus en plus de retrouver son identité, ne soit la proie facile des intégrismes, surtout ethnique et religieux.

Aussi, devant la faillite consommée de l‘imitation du modèle occidental, ne risquons-nous pas d’assister à l’imitation des modèles du passé, notamment à travers l’intégrisme religieux ?

Cette perspective ne doit pas être sous-estimée des démocrates africains. En effet, ça et là au Sénégal, en Guinée, au Niger, au Tchad, au Nigéria, etc., naissent des noyaux formés de jeunes islamistes disciplinés, moulés dans l’intégrisme saoudien. Un travail de formation et de propagande en profondeur d’effectue d’ores et déjà dans ces milieux et l‘effervescence dans certains endroits se fait jour. La situation en Algérie, en Egypte et au Soudan n’est pas loin de faire tâche d’huile dans l’Afrique subsaharienne.

Quelle alternative les démocrates vont-ils préparer face à cette nouvelle menace des libertés, ou bien allons-nous assister impuissants au déferlement des vagues de l’intégrisme religieux et de l’ethnocentrisme ?


Pour une véritable renaissance

Toute alternative démocratique nécessite une renaissance spirituelle et morale. C’est un préalable, avec toutes ces exigences. Cependant les démocrates doivent résolument dire : non à l’imitation du modèle occidental, et non à l’imitation des modèles du passé ! Non à tous les intégrismes ! Oui à un authentique retour aux sources pures de notre foi en Dieu et à celles de nos cultures ! Oui au dialogue de tous les hommes de bonne volonté pour un lendemain meilleur de toutes l’humanité dont le destin est plus que jamais solidaire !

Enfin solidement ancrés dans leurs cultures revivifiées sans cesse aux sources de notre foi, les démocrates doivent inviter les Africains à se responsabiliser davantage, à travailler dur et à se soutenir mutuellement pour l’avènement d’une société de liberté, de démocratie sociale, de participation et de justice, dans une Afrique mieux intégrée.


Abidjan, le 25 juillet 1994

Boubacar Doumba Diallo


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