La culture comme moteur de développement en République de Guinée (2e partie)

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Après avoir esquissé la place de la culture acquise dans le cadre d’un projet éducatif pour assurer le développement de la Guinée, je voudrais maintenant aborder le second volet de mon exposé :


3.2. L’ancrage de la culture dans l‘industrie touristique comme moteur de développement de la Guinée

En abordant la question de la culture dans son rapport et sa place dans le développement de l’industrie touristique en Guinée, il s’avère important me semble-t-il, d’insister sur le fait que ma réflexion se déploie en termes

  • de préservation ;
  • de mise en valeur ;
  • et enfin de gestion du patrimoine touristique.

Dans ce cas, la promotion de ce patrimoine en appui au projet de développement intégral de notre pays s’impose comme une nécessité.

Tout au long de mon argumentaire, je défendrai l’idée que la Guinée à l’image de toute société possède tous les atouts pour impulser un développement endogène. En effet, outre l’argumentation de la capacité de production et la croissance économique, l’objectif principal est l’efficacité dans la préservation et la valorisation de notre patrimoine géographique, historique et culturel. Ce développement est axé sur la production et la reproduction efficace de ce patrimoine. C’est ainsi qu’on garantit la continuité en transmettant aux nouvelles générations les acquis culturels et sociaux du passé et du présent. En effet, il n’est guère besoin d’insister sur le fait que les valeurs culturelles représentent l’image fondamentale de la vitalité de notre pays. Elles permettent :

  • d’interpréter le passé qui donne plus de sens au présent ;
  • d’organiser le présent pour se projeter dans l’avenir ;
  • et enfin de préserver l’avenir.

Tous les Guinéens qui s’identifient à ces valeurs ont dans leur propre présence ou dans leur rationalité de quoi trouver des stratégies pour 

  • valoriser leur savoir ;
  • s’adapter à l’environnement ;
  • subvenir à leur besoins matériel ;
  • se construire une culture qui fait la fierté nationale.

Cette conception de la culture dépasse largement sa simple expression plastique sous la forme de l’art, de la danse, du sport, du patrimoine historique et du théâtre. Elle englobe toutes les réponses sociales psychologiques aux exigences de la vie et du plaisir personnel.

Les modèles culturels d’une société sont constitués d’éléments sociaux qui agissent les uns sur les autres dans une sorte d’interdépendance totale. Ainsi, l’identité culturelle de la Guinée assure-t-elle la force et la vitalité de notre nation dans son unité et dans sa diversité. Dans notre pays, on trouve des paysages somptueux, des plages de sable fin, des cascades, des paysages merveilleux, des vestiges historiques, des gens aimables qui vouent un respect absolu à l’hôte. Il s’agit là, on ne peut plus, de conditions favorables au développement du tourisme. Savez-vous que dans la constitution de l’Etat du Fouta Jalon fondé en 1725 il est écrit : « tout étranger qui arrive au Fouta est un hôte qui ne doit en aucun cas souffrir de soif et de faim jusqu’à ce qu’il sorte du territoire Â». Notre pays qui abrite un peuple issu de deux grandes civilisations, peule et mandingue, incarne des valeurs importantes. Evidemment, malgré ce don de la nature qui a été des plus généreuses pour notre pays, il n’y a pas de tourisme. Or des pays comme le Mali, le Sénégal, le Bénin, constituent une référence bien connue parce que le développement du tourisme mis en Å“uvre dans ces pays a favorisé la médiatisation de leurs cultures.

Développer le secteur du tourisme en Guinée nécessite donc la mise en place d’un projet intégré de l’industrie touristique à travers l’aménagement et la valorisation du patrimoine naturel (sites), cultuel (artisanat, art culinaire, folklore, etc.), des vestiges historiques. A cela s’ajoutent la conception de publicités (flux, photo, création d’images), la création d’offices du tourisme, la construction d’hôtels, de restaurants, de centres de loisirs et enfin la mise en place des techniques de gestion.

L’objectif fondamental du développement consiste à améliorer perpétuellement le bien-être matériel et moral, l’industrie touristique offre un débouché idéal pour un ensemble de secteurs comme l’artisanat, l’art culinaire par exemple. Mais pour que les projets touristiques offrent des services aux individus et participent à la valorisation du patrimoine culturel de la Guinée, il faut avant tout des ressources humaines qualifiées couvrant tous les domaines allant de la conception de projets par des spécialistes en planification aux personnels hôteliers et de de la restauration, des agences de tourismes, des animateurs culturels, des guides. En d’autres termes, tout projet de développement qui vise l’amélioration de la vie pose des questions

  • d’organisation du travail ;
  • de la formation professionnelle ;
  • de la maîtrise de la technique.

Comme on le voit, la mise en valeur et la gestion de notre patrimoine culturel nous ramène à la question des ressources humaines et donc à l’école ou plus exactement au projet éducatif. Il en résulte, pour que la Guinée s’approprie les espaces de son patrimoine culturel, celui de son passé, des espaces géographiques, de son artisanat, les actualise, les modernise et enfin les gère, il faut des professionnels qualifiés dans le domaine de l’industrie touristique.

Cette question doit donc être comprise dans le sens de maîtriser, piloter et enfin réaliser des projets dans le secteur du tourisme. La capacité de gérer est le produit d’une culture qu’on acquiert à l’école. Elle se décline en termes d’acquisition de connaissances théoriques et pratiques, de savoir-faire (aptitudes professionnelles) et enfin de savoir-être (qualités morales). D’où la complexité de la situation qui nécessite la mobilisation et la mise en œuvre coordonnée et efficiente des ressources humaines, matérielles et financières. En d’autres termes, la mise en œuvre du projet social que l’on désire pour l’épanouissement humain en Guinée nécessite des moyens pour le réaliser, des compétences professionnelles et une éthique. Le rôle du spécialiste et plus largement des ressources humaines s’impose pour l’avant-projet (gestion, maintien et développement du tourisme). Si tout ce qui vient d’être dit est essentiel, il est tout aussi indispensable d’entretenir la paix sociale en Guinée si l’on veut développer l’industrie touristique. Or depuis son indépendance en 1958, la Guinée ne renvoie à la face du monde que l’image d’un pays de violence et de barbarie.


3.3 La médiation culturelle outil de régulation du jeu démocratique

Je vais maintenant amorcer le dernier volet de mon exposé avant de clore ma réflexion sur les questions de développement en contexte guinéen. Certes la promotion d’un développement endogène et intégral doit s’imposer comme une nécessité en Guinée ; mais le développement, qui n’a de sens que dans sa globalité, doit embrasser toutes les sphères de la vie sociale. Or qu’un projet de développement soit sectoriel ou global, il nécessite des financements. C’est à ce niveau de ma réflexion qu’émerge une question de taille : celle de la culture

  • politique,
  • démocratique,
  • de la tolérance,
  • bref, du vivre ensemble.

Cette question est d’autant plus épineuse que la Guinée est habituée à la culture de la violence ; sa mémoire, son histoire, ses projets de société ont été quasiment dominés par ce passé historique non assumé. Mais pour se projeter dans l’avenir sur tous les plans, il faut avant tout se replonger dans son histoire, ce qui signifie que la Guinée ne saurait se développer en ignorant son passé. Or l’histoire politique guinéenne a été tellement tumultueuse que tout se passe comme si elle était devenue un tabou et donc il ne fallait surtout pas en parler. Ce trou de mémoire et l’attitude des Guinéens face à leur histoire, montrent que le passé politique de la Guinée est tout simplement un repoussoir ou plus exactement une « situation maudite Â» qui impose un silence coupable. En plus de cette situation rendue difficile à cause de son caractère dramatique, aucun débat constructif ne semble s’établir entre opposants farouches aux régimes politiques totalitaires qui se sont imposés dans la violence, et passionnés irréductibles de la période révolutionnaire qui a pourtant légué aux Guinéens un lourd fardeau à assumer.

Or le concept fondateur de notre réflexion implique une médiation intégrative qui met en avant les savoirs partagés ou les valeurs communes qui rassemblent. Ces lieux communs, autour desquels se construit le consensus, doivent nous conférer la capacité de réflexion critique sur les pratiques dans le passé et le présent sur l’interdépendance des différentes composantes sociales, c’est-à-dire la cohabitation harmonieuse des cultures tout en Å“uvrant pour l’unité nationale, la diversité des régions et leurs cultures singulières. C’est à ce niveau de ma réflexion que le rapport entre la culture et le développement acquiert une dimension politique. Ainsi, la démocratie en tant que forme partage du pouvoir et culture vivante irrigue-t-elle tout le tissu social de nouvelles valeurs consensuelles susceptibles de secouer les querelles de « chapelle ethnique Â». En tant que ferment de conscientisation, la culture est, me semble-t-il, l’outil le plus adapté pour faciliter la négociation entre les forces en présence. Elle incarne une force capable d’entraîner le consensus dans la prise des décisions, d’instaurer la discipline et le respect des libertés individuelles ainsi que collectives dans les relations entre l’Etat et les citoyens.

Agissant en contre-pouvoir, la culture est perçue comme une arme qui peut être mise au service des finalités émancipatrices et égalitaires plus légitimes. Elle représente la seule arme capable de libérer l’homme de l’emprise ethnique, religieuse, matérielle, enfin de la médiocrité, car elle est apte à libérer l’esprit humain en l’ouvrant davantage par rapport aux autres. Dans ce cas, la culture a pour fonction l’apaisement dans les conflits. Pour que la culture se donne les moyens d’imposer directement la conduite de développement en Guinée et que le développement en retour accorde à la culture une place centrale, ou un rôle de régulation continue, on doit se demander comment faire pour que les Guinéens affichent leur autonomie face

  • à l’ethnie ;
  • à la religion ;
  • à la gestion de la chose publique, etc.

Comment agir sur les mentalités pour que le débat public ne se structure pas sur la base de l’appartenance ethnique ?

Je proposerai ici la notion de médiation sociale qui est une approche rationnelle fondée sur le maintien des liens de sociabilité entre des personnes de cultures différentes résidant dans le même espace géographique ou territoire. La médiation interculturelle est appréhendée comme une technique de démocratisation dans l’apprentissage des règles de coexistence pacifique dans les interactions sociales. Dans le domaine de la gestion des différences, elle accède à un registre normatif censé permettre de mieux vivre ensemble. La négociation est généralement considérée comme une méthode en dehors des influences juridiques dont l’objectif est de permettre aux parties accompagnées dans leur réflexion par un médiateur de trouver la solution la plus satisfaisante pour elles. C’est à ce niveau que les cultures traditionnelles peuvent faire leur entrée dans le débat politique par l’aptitude de pouvoir créer les conditions favorables à une communication sociale apaisée en Guinée entre les différentes composantes de toutes les cultures régionales surtout en période électorale, marquée généralement par des tensions sociales exacerbées.

Nous pensons avec beaucoup de certitude, qu’en tant que régulateur de la vie sociale le griot, qui est investi de missions considérables, exerce de fait une influence certaine sur les mÅ“urs politiques et sociales en Guinée. La caste des griots est, en effet, nantie du pouvoir incontestable de la parole, de la communication à l’échelle communautaire et sociale. En affranchissant les hommes de toute passion sauvage, le griot, qui incarne sans doute, l’image d’un orateur modérateur des passions humaines participe de l’union et de la concorde. Il nous enseigne ainsi que même les ennemis les plus irréductibles peuvent trouver un terrain d’entente dans le respect mutuel. En conjecturant l’avenir, le griot façonne le versant lumineux et unanimiste de la conscience sociale ; ainsi s’emploie-t-il à transcender les intérêts particuliers pour réaffirmer des valeurs consensuelles sur lesquelles s’accorde toute la communauté sociale. Il en résulte que le griot exerce des fonctions sociales méritoires importantes de médiation sociale et de préservation de la concorde et du consensus.

Toutes ces considérations m’amène à soutenir l’idée qu’il est tout à fait possible et même souhaitable d’investir la caste des griots dans la mission d’arbitrage et de conciliation autonome et conventionnelle dans les périodes de cirses politiques cycliques en Guinée. Cette justice particulière dont le griot se fait l’apôtre consiste à distribuer des honneurs ou autres biens aux membres de la communauté conformément à leur mérite. La négociation en vue de trouver un accord, qu’on appelle « palabre Â», est un genre rhétorique de débat en Afrique. Il s’agit en outre d’un tribunal public dont la fonction sociale est de régler tous les problèmes de dissensus qui affectent la concorde au sein de la communauté.

 La palabre apparaît alors comme un modèle de discussion qui permet la rencontre active avec l’autre sans éviter le face à face. La palabre traditionnelle est de deux types : la palabre irénique (hors conflit) qui se rapporte aux discours de circonstance comme ceux qu’on prononce lors des baptêmes, des mariages, des décès, des circoncisions, etc. et la palabre agnostique qui met en Å“uvre une délibération dans le cadre d’un conflit. Le principe premier de la négociation, qui s’inscrit parfois dans les rapports de force, consiste à faire passer habilement les idées en fondant l’intérêt commun aux deux parties. Un autre principe de négociation dénommé « sans-perdant, gagnant-gagnant ou négociation contributive Â» qui nourrit l’ambition de la recherche d’un accord dans le respect des valeurs communes. C’est cette dernière qui m’intéresse ici parce qu’elle se rapporte à la loi. Etant donné qu’en Afrique la palabre doit aboutir à la paix, et qu’après la sentence et la sanction on renoue les liens, les parties en conflit se soumettent à la procédure avant même de prendre la parole pour que le débat atteigne son but : aboutir à la paix.

Dans la mesure où on définit généralement la palabre comme un mouvement qui arrête la violence après une discussion vive, il me semble tout à logique de considérer qu’en Guinée, la palabre offre un cadre de débat politique approprié en vue de rétablir l’équilibre social dans des rapports à autrui. Selon cette optique, dans la palabre, on exorcise le dissensus pour promouvoir l’unité du peuple. C’est dans l‘esprit de cette pratique délibérative ou ce modèle de discussion, sans éviter le face à face, et en vue d’entretenir le dialogue, que je propose de remettre au goût du jour cette pratique traditionnelle qui amène les parties en conflit vers le consensus.

En définitive, même si la notion de culture est plastique, elle se décline dans l’affirmation d’identité, l’invention et la créativité, la confrontation du passé, au présent et au futur. Elle est à la fois l’expression des individus et de la collectivité. Ce qui m’amène à observer en définitive qu’aussi longtemps qu’on continuera à entretenir le silence sur les violences qui ont marqué son histoire politique, la Guinée ne connaîtra jamais le développement dans le vrai sens du terme. Il reviendra donc à la jeunesse guinéenne de prendre ses responsabilités et d’assumer ce trou de mémoire sans passion ethnique.


Alpha Ousmane Barry
Professeur des Universités, Bordeaux Montaigne


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Commentaires  

 
+7 #1 madina 09-08-2014 00:07

Il faut à mon avis saluer l'effort fourni par l'auteur de ce texte pour écrire un tas de choses.Mais il faut par ailleurs déplorer dans ce texte un condensé de contradictions graves.
Quand le Pr Barry range la gestion politicienne sanguinaire de quelques individus malades dans la culture guinéenne,je trouve cela catastrophique.
Je proteste qu'on affirme que la Guinée est habituée à la culture de la violence!
D'autre part l'auteur prone une chose et son contraire en invitant les guinéens à se tourner vers leur culture tout en leur demandant d'un autre coté d'ètre indépendants de l'éthnie,de la réligion,de la gestion de la chose publique alors que ces trois facteurs sont le terreau essentiel de la culture!
Ou peut-on puiser sa culture en dehors de son éthnie,de sa réligion et de sa société?
Et puis.....;
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