Sadou Diallo Dimanche, 03 Août 2014 14:38
Je m’étais certainement assoupi pendant une trentaine de minutes lorsque je sentis la main de l’hôtesse sur mon épaule pour me signifier de redresser mon siège et d’attacher ma ceinture de sécurité en préparation de notre atterrissage.
Le vol de la compagnie Air Sénégal que j’avais pris très tôt à Dakar amorçait lentement sa descente sur Conakry. Le temps de m’exécuter et de retrouver mes esprits, je réalisai que j’étais de retour au bercail. Les dernières vingt quatre heures avaient été exténuantes. J’avais entamé ce voyage retour la veille à partir de l’aéroport de Heathrow à Londres pour arriver à Dakar tard dans la soirée.
Maintenant ce ne sera plus qu’une question de minutes pour arriver à Conakry. Machinalement, je décide de regarder à travers le hublot pour voir le spectacle qu’offre cette ville en pleine journée. Il faut dire que c’était la première fois que j’atterrissais de jour à Conakry puisque j’avais toujours pris le vol régulier de la compagnie Air France qui n’arrive que tard la nuit.
Ma surprise fut grande ! Quelle scène et quelle beauté ! Nous étions en train de survoler les îles au large de Conakry, Soro, Fotoba, Kassa. Un peu plus devant on apercevait le rivage de la ville de Conakry. La beauté de ces îles était saisissante et le rivage était captivant.
En fait je n’avais vu une telle beauté et un tel rivage qu’aux Caraïbes, en Jamaïque, en République dominicaine et à Puerto Rico. J’ai du mal à croire que c’est bien Conakry que je vois là, en bas. La scène que j’observe n’a rien de l’image de cette ville que je connais avec ses routes défoncées, ses maisons dilapidées, des chantiers inachevés et ses immondices.
Ce que je vois est la véritable beauté de la nature que Dieu a bien voulu octroyer à ce pays. C’est un sentiment de joie et de fierté qui m’enveloppe de savoir que je suis ne sur cette belle terre. Je compris aussitôt le sens du regard d’un collègue britannique plein d’envie lorsque profitant d’une pause pendant nos réunions, il avait ouvert Google Earth pour exposer la capitale de la Guinée sur écran géant. Conakry s’étalait comme une « langue » dans la mer.
Il y avait une sorte de rêverie dans son regard mais à ce moment précis, je ne me rappelais que les édifices en ruine et les tas d’ordures a travers la ville. Je ne pouvais le voir autrement que jusqu'à ce moment ou cette vue aérienne de la ville me fut offerte durant ce vol. Je compris alors pourquoi la capitale guinéenne était considérée jadis comme l’une des plus belles en Afrique.
La perle de l’Afrique occidentale
Depuis la fin du XIXe siècle, les grands voyageurs et autres fins connaisseurs ne cessent de vanter la beauté exotique des îles de Loos.
L’île de Room par exemple aurait servi de modèle au romancier Robert Louis Stevenson pour son roman « L’île au trésor » (Treasure Island).
Selon la légende, un trésor serait enfoui dans l’île qui servait de refuge aux pirates et corsaires. Que cette légende soit vraie ou fausse, le véritable trésor est l’île elle-même.
C’est bien un petit paradis qui s’étend sur 2 km de long et 350 m de large. Avec une végétation luxuriante, des cocotiers, des palmiers, c’est l’endroit idéal pour avoir la tranquillité.
Mais il n’y a pas que l’île de Roume. Il y a aussi les grandes îles, Kassa et Tamara ou Fotoba, avec de belles plages et une nature restée vierge.
De l’autre côté, il y a bien sur Kaloum, le centre des affaires, siège du gouvernement et de toutes les institutions républicaines. À priori, on se croirait dans un grand bidonville. Mais je me suis amusé à marcher dans la ville, à parcourir les rues de ma tendre enfance.
Qu’ai-je vu maintenant ?
De grands boulevards et de larges avenues. Nul doute que la trace a été bien faite et que la ville est très bien lotie. Combien de villes africaines peuvent s’enorgueillir d’avoir un si bon tracé ? Il ne devrait pas y en avoir beaucoup puisqu’à l’époque coloniale, seules trois villes africaines avaient de large avenues et boulevards qui se coupent ainsi : Dakar, Brazzaville et Conakry.
Il n’y a pas que cela. La vue qu’offre notre capitale est spectaculaire. Kaloum mérite bien son nom de presqu’île. Dans quelle ville africaine, peut-on voir l’océan sur trois côtés : au Nord, au sud et à l’ouest ? Ni à Abidjan, ni à Dakar et ni à Accra on ne peut avoir une vue aussi magnifique.
Est-ce pour cela qu’au temps où Conakry était considérée comme la perle de l’Afrique occidentale, les visiteurs dans notre capitale avaient du mal à retourner chez eux ? Les anciens vous diront qu’à une certaine époque, pour aller à Dakar il fallait s’embarquer dans un bateau qui souvent aussi amenait les étudiants à Conakry pour y passer le week-end. Ce bateau ne faisait la navette que deux fois par semaine.
Que faisaient les étudiants ?
Ils s’attardaient en ville le plus longtemps possible pour rater leur départ. Lorsqu’ils étaient sûrs que le bateau s’était bien éloigné, ils se précipitaient sur le quai pour pleurnicher : « Ah, nous avons raté le bateau ».
Qu’allons-nous faire maintenant ?
On les prenait en charge et on les mettait dans un hôtel chic à proximité du port. Ainsi ces étudiants pouvaient donc continuer à visiter Conakry pour quelques jours de plus. Il en fut ainsi jusqu'à ce que les officiels s’aperçoivent de la supercherie.
Si Kaloum présente le potentiel d’un « petit Manhattan », la banlieue de Conakry n’est pas du tout en reste. Il suffit de faire une randonnée en voiture pour s’en rendre compte. Allez sur le plateau de Koloma, et revenez vers la ville à partir du carrefour de Bambéto. La vue est saisissante. De loin nous n’apercevez que la mer et au large les îles de Loos.
À ce point précis, Kaloum n’est plus dans votre champ visuel car la ville est en bas, au niveau le plus bas possible lorsqu’on amorce cette descente. Je n’ai vu un tel décor que dans la superbe ville américaine de San Francisco.
Et encore, il faut seulement se retrouver sur les hauteurs de Kipé et prendre la direction de la corniche nord, vers l’endroit même où un hôtel cinq étoiles est en train de sortir de terre, la vue est tout simplement magnifique avec un coucher du soleil spectaculaire.
Sur la corniche menant à Nongo, on peut apercevoir au loin la cité de Koba. Quelle vue ! C’est la même beauté qui s’offre à vous au niveau de l’hôtel Camayenne. Si vous êtes au bord de la mer et que vous regardez loin devant, vous apercevez le quartier de Taouyah.
Mais il n’y a pas que cette vue sur la mer, il faut aussi aller à Kagbelen et admirer la beauté du paysage autour du mont Kakoulima. La vue est aussi belle que celle sur l’océan et ce n’est point étonnant que les parcelles assainies y soient devenues de plus en plus chères.
La ville et le village se côtoient...
Si la nature a doté la capitale guinéenne d’un site merveilleux, l’impact des hommes a cependant été nocif. Peu d’efforts ont été déployés pour préserver les acquis et bien des choses semblent être laissées à l’abandon.
Plusieurs édifices sont en ruine et beaucoup de chantiers restent inachevés des années durant. La ville est jonchée d’ordures et de débris de toutes sortes avec des immondices qui dégagent une odeur malodorante.
En dehors de Kaloum, il n’y a presque pas eu de lotissements dans les zones environnantes. La banlieue étant la zone la plus affectée. Les gens ont construit où ils voulaient ce qu’ils voulaient. Aucune norme n’a été respectée et ceci a naturellement contribué à ruiner le paysage et à créer d’énormes problèmes d’urbanisation.
La vue de toutes ces villas qui ont été construites tout au long des deux corniches (nord et sud) est une terrible anomalie. Ces constructions empêchent naturellement le public d’avoir accès à la mer et à l’air pur et frais surtout dans une ville aussi humide que Conakry. On ne construit pas sur la corniche, de surcroît sur une corniche qui débouche sur le centre des affaires.
Dans tous les pays organisés, cela est formellement interdit car la route doit en principe passer par là. Entre le bord de mer et les constructions, il doit y avoir une route qui facilite l’écoulement normal du trafic routier.
Mais prenez la corniche nord ou sud au sortir ou à l’entrée de Kaloum, vous serez confrontés à d’énormes problèmes d’embouteillages. Allez au niveau de la cité ministérielle et dirigez-vous vers Landreah, Dixinn, la Minière, vous verrez la route qui serpente avec des virages dignes d’une piste de montagne.
Tout simplement parce que les gens ont décidé de construire là où la route devrait normalement passer. Il parait que la pratique a commencé du temps de l’ancien régime lorsque les dignitaires et hauts cadres de la révolution ont commencé à construire leurs villas sur le bord de mer.
Il est rare de voir un ancien ministre du régime défunt qui n’a pas sa villa sur la corniche. Et puis après les autres les ont suivis. Tous ceux qui pensaient avoir de l’argent et de l’influence ont fait suite et y ont construit leurs villas, parfois juste à quelques mètres de l’eau.
Or avant, ces zones n’étaient occupées que par de petits villages de pêcheurs faciles à déguerpir. Par certains endroits, certaines de leurs maisons toute rabougries subsistent encore défiant la ruée des villas et autres édifices modernes. Et fort malheureusement, les constructions continuent de plus belle.
Les nouveaux riches s’installent dans des résidences somptueuses, les ambassades étrangères en ont fait leur domaine privilégié, et les riches commerçants et hommes d’affaires libanais y construisent des immeubles de plusieurs étages.
Tout ceci sans que personne ne songe à stopper le problème et à éduquer le public sur les bienfaits et la rentabilité économique d’une route ouverte sur la corniche. Tenez si on avait respecté les normes, on aurait pu avoir une route sur la corniche nord qui irait jusqu'à Koba. Et la corniche sud aurait pu se prolonger jusqu'à Benty. Dommage !
On se contente tout simplement de dire que les Chinois ou les Russes vont repousser un peu la mer et construire une nouvelle corniche. On se demande bien d’où viendra ce financement. Qui sait, peut-être que l’Etat se décidera enfin à imposer une taxe foncière spéciale à tous ces propriétaires qui ont bien voulu nous faire l’amabilité d’encombrer la corniche.
Mais il y a encore plus grave. Le manque de lotissements et les constructions anarchiques en banlieue ont crée un autre phénomène : on a rapproché le village de la ville. Vous êtes quelque part dans un endroit en pleine ville, et dès que vous tournez ou faites quelques pas de plus, vous vous retrouvez au village avec tout ce que cela sous-entend.
Ceci est devenu une réalité de la vie urbaine dans certaines villes africaines comme Conakry ou Bamako dans son temps. Et cela s’explique tout naturellement par le manque d’un plan d’urbanisation. Les autorités maliennes ont depuis plus d’une décennie cherché à remédier au problème en mettant sur pied une politique de restructuration et Bamako que l’on associait jadis à un gros village commence à retrouver toutes les caractéristiques d’une ville moderne. À Conakry, ce n’est même pas à l’ordre du jour.
En parlera-t-on jamais ?
Pour le moment c’est juste un sentiment d’amertume qui vous traverse lorsque vous voyez le site sur lequel est assis Conakry et l’extraordinaire beauté de son rivage et qu’en même temps vous êtes confrontés à l’exploitation qui en a été faite !
On ne peut s’empêcher de soupirer : « Oh mon Dieu, quel gâchis ! »
05/12/2008
Thierno Sadou Diallo
à Conakry
Je dédie ce texte à toutes les victimes du drame tragique de la plage de Rogbanè. Que la terre de Guinée leur soit légère !
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