La culture comme moteur de développement en République de Guinée (1ère partie)

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1. La culture, essai de définition

La notion de culture est inhérente à toute réflexion humaine sur ce qui a trait à l’homme, à son vécu et plus largement à l’humanité. Elle se révèle comme un outil opératoire adéquat pour analyser l’ensemble des pratiques sociales, économiques, politiques, religieuses, etc. d’une collectivité. Dans cette réflexion la notion de culture doit être comprise dans son sens le plus étendu : « mode de vie et de pensée Â».

Même si de nos jours on parle de culture animale, la culture a longtemps été considérée comme un trait caractéristique de l’humanité, qui distingue l’homme de l’animal. Ainsi, la notion de culture s’oppose-t-elle à la barbarie, disposition insensée qu’on attribue habituellement au comportement bestial. Depuis la Grèce Antique, l’homme est appelé « Zoon Politikon Â» (animal politique), c’est-à-dire être pensant, doué de raison (logos). C’est cette nature « réfléchie Â» de l’homme qui confère à la culture le statut de « ce qui est commun à un groupe d’individus Â», les savoirs partagés ou connaissances encyclopédiques, des valeurs qui soudent la communauté. Ainsi, l’UNESCO, institution internationale des Nations Unies, qui appréhende la culture dans son sens le plus large, la définit comme :

« L’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes des valeurs, les traditions, les croyances Â».

Ce réservoir commun, qui reflète la manière d’être, de penser, d’agir et de communiquer ensemble étant appris et partagé par tous les membres d’une même société, sert à la fois, d’une manière subjective et symbolique, à souder les citoyens en une collectivité particulière et distincte.

Les paramètres de ma réflexion ainsi posée, je vais à présent revisiter la trajectoire de la notion de culture, ce qui permettra aussitôt après cette synthèse historique, d’introduire le vif du sujet : la dimension culturelle du développement dans un contexte spécifique à la Guinée.


2. De la notion de culture à la culture comme facteur de développement

Si le XVIIIe siècle peut être considéré comme la période de formation moderne de la notion de culture, il faut observer toutefois qu’en 1700 déjà, culture est un mot ancien dans le vocabulaire français. Issu du latin cultura qui signifie « soins apportés aux champs et aux bétails Â», il apparaît vers la vers la fin du XIIIème siècle pour désigner « une parcelle de terre cultivée Â».

Au XVIe siècle, culture ne signifie plus un état (celui de la chose cultivée) mais une action (le fait de cultiver la terre). Comme on le voit, le passage de l’état à l’action atteste qu’à partir de la seconde moitié du XVIème siècle se forme le sens figuré de culture, qui va évoluer continuellement au fil des années parallèlement à l’évolution de l’humanité. Cette formation du sens pour désigner « culture d’une faculté Â» c’est-à-dire « travailler à la développer Â» assure le passage de la culture de la terre à la culture scientifique et pratique de l’esprit humain. En d’autres termes, pour revenir au sujet de ma communication, je pense concrètement que le socle du développement de la Guinée doit avant tout se bâtir sur la maîtrise des connaissances scientifiques et techniques.

En effet, science et technique sont en interaction permanente puisque les techniques sont la résultante des applications de la science dans la société. Même si la science est en partie construite par l’éducation et l’enseignement, elle englobe un aspect important de construction active de la part de l’individu, c’est-à-dire du jeune guinéen en l’occurrence. Elle comprend aussi une part de structuration de l’esprit humain vis-à-vis de l’ensemble des connaissances. Cette structuration confère au sujet cultivé la capacité de rattacher un quelconque domaine d’étude à ses connaissances. Dans l’arrière-plan de l’expression « capacité de rattacher les connaissances à un domaine social donné Â» se trame la notion de « savoir-faire et savoir-être Â» qui, me semble-t-il fait le plus défaut à la Guinée aujourd’hui.

Pris dans un mouvement inverse de « nourriture de l’esprit Â», on passe de la culture appréhendée comme « action d’instruire Â» à la culture considérée comme « Ã©tat de l’esprit cultivé par l’instruction Â» ou état de l’individu qui a la culture, lequel la « métabolise Â» dans un domaine d’activité social donné. Il est pour moi évident de considérer que c’est de cet état de l’individu qui a la culture dont la Guinée a le plus besoin. En d’autres termes, je veux parler ici de « l’état d’esprit qui pense, l’état d’esprit qui invente Â». En effet, je pense plus concrètement que la capacité de concevoir un projet ou des projets de société correspond à un mouvement de mise en Å“uvre d’énergies créatrices, qui impulse le développement d’autres secteurs d’activités humaines. A mon avis, ces ressources créatrices, génératrices de développement sont indispensables à tout pays qui aspire au bien-être de son peuple.

Mais avant de développer plus amplement cette question essentielle, il s’avère important pour moi de préciser qu’au siècle des Lumières, la culture acquiert une autre acception : « la somme des savoirs accumulés et transmis par l’humanité, considérée comme une totalité au cours de son histoire Â». La culture est alors associée aux idées de progrès, d’éducation, d’évolution. Il en résulte que le progrès soit social, économique, artistique, etc., il naît de l’instruction, c’est-à-dire de la culture toujours plus étendue. Donc c’est l’extension de l’instruction ou plus concrètement l’accès aux connaissances de toutes les couches sociales de la Guinée, qu’on nomme habituellement par l’expression « génie du peuple Â» qui libérera les énergies créatrices. L’idée contenue dans la notion de culture participe ainsi de l’optimisme, de la confiance en l’avenir de l’être humain.

La culture est proche aussi d’une autre notion qui va connaître un grand succès : civilisation dont le sens plus étendu a été introduit et imposé par l’esprit petit bourgeois pour désigner « le raffinement des mÅ“urs collectives Â». La notion de culture s’enrichit ainsi d’une dimension collective en France. Elle ne se rapporte plus seulement qu’au développement intellectuel de l’individu mais plus largement, elle désigne désormais « un ensemble de caractères propres à une communauté Â». La culture est alors l’expression de la totalité de la vie sociale de l’homme. Elle se caractérise par sa dimension collective en embrassant les couches et catégories sociales, et globale parce qu’elle concerne tous les domaines d’activités sociales et donc de la vie humaine.

Selon toute logique la définition précédente fait écho à l’idée défendue par Claude Lévi-Strauss dans les années 50. A cette période déjà, l’auteur affirme de manière programmatique que « Toute culture est considérée comme un ensemble de systèmes au premier rang desquels se placent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l’art, la science, la religion (1950 : 19).

Toutes ces réalités, qui embrassent divers aspects sociaux se rapportant à la vie de l’homme, entretiennent des rapports entre eux. L’interdépendance entre tous ces aspects de la réalité sociale atteste que il ne suffit pas aux citoyens guinéens, à l’image de tout peuple d’ailleurs, d’avoir, entre autres, de l’eau potable, de l’électricité, des hôpitaux, mais il faut bien que les infrastructures immobilières, routières, scolaires, sanitaires, que sais-je encore, s’accompagnent d’une écologie du vivre ensemble dans la tolérance et que l’Etat guinéen garantisse les libertés individuelles et collectives, la paix sociale et la concorde nationale bien au-delà des vains mots de multipartisme et de démocratie, valeurs républicaines souvent galvaudés par les acteurs politiques.

Toutes ces considérations invitent à postuler qu’en matière de développement, l’économie déborde largement l’économique pour couvrir le vaste domaine de la réalité sociale. Ainsi, le développement de la Guinée se définit-elle en termes « d’épanouissement de la Guinée et des citoyens guinéens au-delà de l’augmentation des biens et des services Â». Cela revient à admettre ainsi que le développement consiste en une transformation sociale globale dans le but d’apporter une vie qualitativement meilleure. Or l’épanouissement de ce qui est humain en l’Homme c’est la culture. A partir de maintenant se profile à l’horizon de ma réflexion la différence entre la croissance, qui concerne la seule dimension économique et le développement qui embrasse tous les domaines de la vie de l’Homme.

En intégrant à la composante économique la dimension culturelle, le développement acquiert un contenu centré sur la qualité de vie des citoyens. Ainsi, l’objectif fondamental du développement de la Guinée visera donc à améliorer de manière continue le bien-être matériel et moral au grand bénéfice de tous les Guinéens. Pour que cela soit possible, la stratégie de développement à mettre en Å“uvre doit reposer sur une action commune de tous les citoyens en vue d’améliorer toutes les sphères de la vie sociale : éducation, santé, démocratie, justice, sécurité, etc. D’où la question primordiale des rapports entre développement et culture qui se pose dans le contexte spécifique de l’histoire politique de la Guinée que je vais aborder maintenant en trois volets.


3. Quand développement rime avec culture

Les enseignements tirés de l’histoire attestent que l’approche exclusivement économique mise en œuvre au lendemain de la seconde guerre mondiale apparaît très tôt comme inopérante à cause des multiples échecs enregistrés un peu partout dans le monde. En effet, l’examen des limites du processus de développement économique révèle aux experts et spécialistes des questions essentielles qui se situent au-delà de l’économique. Ce diagnostic une fois posé, nombreux sont les théoriciens qui mettent dans la foulée l’accent sur l’importance que représentent la justice sociale, l’égalité, l’éducation, la santé, la sécurité, etc. comme facteurs sociaux de développement.

C’est ainsi qu’à la suite des experts des Institutions internationales, un indice de développement a été conçu en 1990 non pas sur la base de la seule croissance économique mais à partir de tous les indicateurs fondamentaux du bien-être humain, dont entre autres :

  • l’espérance de vie ;
  • le niveau d’éducation et
  • le pouvoir d’achat réel par habitant.

Plus récemment, en 2004, le PNUD dans son rapport annuel a mis en avant l’importance et la place de la « liberté culturelle dans un monde diversifié Â», la situant ainsi au centre du dispositif visant à l’amélioration des conditions de vie de l’humanité. En admettant que le développement soulève aussi une question culturelle, les experts valident du même coup la pertinence du postulat selon lequel : il n’y a pas de développement harmonieux, équilibré et juste possible sans liberté culturelle. Ainsi, la culture influence-t-elle tous les secteurs des activités humaines.

En postulant la prise en compte de la composante culturelle dans le dispositif d’un plan de développement de la Guinée, on admet d’emblée que les activités culturelles, comprises dans le sens le plus large du terme, doivent figurer dans les projets et programmes de développement au même titre que les autres secteurs économiques apparemment plus rentables. J’adhère donc à l’hypothèse qu’il ne peut pas y avoir développement harmonieux de la Guinée sans un minimum de cohérence des systèmes culturels des peuples appartenant aux quatre régions naturelles en osmose avec les cultures venant d’ailleurs. Ce qui revient à considérer que la force de la culture guinéenne doit résider dans sa plasticité, son dynamisme et dans son aptitude à assumer les changements indispensables pour l’épanouissement du bien-être des Guinéens.

Sans doute faut-il observer de toutes les considérations précédentes que dans le creuset du développement dont l’Homme est la finalité, la composante culturelle occupe une place essentiellement primordiale. Ainsi, de manière programmatique je considère justement pour que les enjeux culturels du développement s’enracinent dans le mode vie du peuple guinéen, la Guinée doit :

  • s’ouvrir à la modernité ;
  • prendre acte des mutations dans un monde dominé par la mondialisation ;
  • engager le peuple dans un processus d’adaptation nécessaire à la nouvelle conjoncture internationale.

Comment la dimension culturelle va-t-elle conditionner l’orientation fondamentale du développement, son style et son type en Guinée ?

Comment consolider la nation guinéenne tout en intégrant ses différentes cultures régionales ? Quels obstacles au développement faut-il vaincre pour assurer le bien-être des Guinéens ?

En postulant que la promotion de la culture est un facteur de développement en Guinée, comment en faire un levier de mobilisation des forces vives et vitales pour l’enclencher et l’orienter dans le sens souhaité ?

Enfin, comment faire pour que le projet de développement de la Guinée soit bâti sur la base d’une dynamique transversale en vue d’accompagner l’économique, le social, le politique, etc. ?

Le champ de ma réflexion balisé, je vais maintenant explorer les différentes questions ainsi posées en vue d’aborder plus concrètement les différents axes de la culture comme moteur de développement en Guinée.


3.1 La culture dans le système éducatif en Guinée

Dans le but de poser plus concrètement mon hypothèse en vue mieux échafauder ma réflexion, je voudrais, avant tout citer en référence Paul Valérie (1988) qui écrit dans son ouvrage Regard sur le monde actuel, Paris Gallimard :

« Pour que le matériel de la culturel soit un capital, il exige lui aussi l’existence d’hommes qui aient besoin de lui, et qui puissent s’en servir – c’est-à-dire des hommes qui aient soif de développer leur sensibilité – et qui sachent acquérir ou exercer ce qu’il faut d’habitude, de disciplines intellectuelles de convention et de pratique pour utiliser l’arsenal de documents et d’instruments que les siècles ont accumulés Â» (1988 : 22).

Partant de ces considérations, je postule que la première ressource de développement d’un pays est avant humaine. En effet, il n’est guère besoin d’insister sur le fait que l’effet des ressources humaines ou compétences professionnelles sur le développement d’un pays se manifeste par le renforcement des capacités de création et d’innovation dans les écoles, les entreprises, dans l’administration, etc. Si on me demande, par exemple, de donner une définition de l’Ecole applicable à toutes les structures sociales de la Guinée, je vais formuler le projet éducatif du pays dans les termes suivants : « l’Ecole est un espace social où la société exerce sa fonction intellectuelle et formative. Ainsi la formation intellectuelle via les projets éducatifs et la qualification de l’Ecole représente évidemment la voie royale pour assurer le développement des capacités créatrices de savoir-faire dont la Guinée a besoin Â».

Pour pouvoir se passer d’experts étrangers qui viennent penser à la place des Guinéens et concevoir des projets qui ne sont guère adaptés à nos capacités et à nos besoins, il est indispensable de développer l’éducation pour répondre à la demande de ressources humaines qualifiées. En effet, la formation de cadres nationaux capables de concevoir et de conduire des projets adaptés à nos besoins s’avère indispensable si la Guinée veut s’assurer un développement endogène. Ainsi, c’est en adaptant la formation à la demande sociale du pays en ressources humaines qualifiées que le modèle social dans lequel s’inscrit le système éducatif scolaire, professionnel et universitaire prépare le jeunesse guinéenne à participer pleinement à l’édification d’une nation prospère.

Il ne s’agit guère de calquer les modèles étrangers moins encore de se replier sur soi mais l’édification de l’Ecole doit reposer sur un programme qui s’articule autour de la culture du projet de développement qu’on se propose de bâtir. L’Ecole représente en outre le cadre culturel d’épanouissement voire de reproduction sociale des connaissances et des valeurs ; mais elle est aussi la condition nécessaire pour assurer la survie de la société. Or la survie de chaque société n’est possible que quand elle organise sa propre défense. C’est pour cette raison qu’il me semble aujourd’hui tout à fait logique de défendre l’idée que la seule manière de se mettre à l’abri contre l’imposition d’un système éducatif qui nie les besoins et les réalités sur le terrain consiste à se doter d’une élite pour conduire les projets guinéens en matière d’éducation dans une cohabitation harmonieuse des cultures nationales et étrangères.

L’expérience montre qu’une dynamique culturelle ne peut se déployer pleinement qu’en se situant dans des actions réciproques. On sait, en effet, que les tensions entre les modèles reçus de l’extérieur en particulier à travers les transferts de technologie ou de connaissances et les modèles traditionnels peuvent avoir pour conséquences :

  • soit le repli sur le modèle traditionnel ;
  • soit l’adoption de modèles importés voire inappropriés ;
  • soit enfin l’émergence d’une culture novatrice.

C’est dans ce dernier cas qu’il est possible d’employer le terme de dynamique culturelle. Le rôle des spécialistes et plus largement des ressources humaines sur l’échelle nationale, consiste à développer la culture commune en appariant la culture traditionnelle avec la culture venue d’ailleurs dans une sorte de symbiose, catalyseur de progrès, conformément au dialogue des cultures qui se pose en termes de 

  • coopération culturelle ;
  • interdépendance ;
  • échange.

Sans doute est-il nécessaire pour moi d’observer que le système éducatif guinéen se présente aujourd’hui comme un champ de bataille écartelé entre les instructions dans les programmes officiels calquées du système français et le système anglo-saxon (E-U, Canada), qui repose par ailleurs sur la « pédagogie par objectifs Â» et « l’approche par compétences Â». Or l’expertise de faisabilité commanditée par plusieurs institutions internationales de l’Education atteste que la question du contexte et des conditions réelles de fonctionnement des systèmes éducatifs africains ne semble pas posée par rapport à la réforme des curricula. Il en résulte que la question de l’approche par compétence ne semble pas avoir été posée avant la mise en Å“uvre de la réforme.

Dans le contexte présenté précédemment, il apparaît clairement aussi que, entre les défenseurs d’une pédagogie du savoir et ceux d’une pédagogie des compétences, on observe que « au désir de progrès se mêle quelque chose qui n’est plus de l’ordre de la continuité de la culture du pays Â». En d’autres termes, entre la tradition pédagogique française et l’influence nord-américaine, l’éducation en Guinée – et plus largement en Afrique – constitue un enjeu de pouvoir entre les grandes puissances. L’influence française ayant été fortement réduite par rapport aux aides financières canadiennes et américaines dans le secteur particulier de l’éducation, il ne s’agit guère que d’un conflit culturel entre deux pédagogies, mais bien plus d’une politique d’influence.

Un autre exemple aussi digne d’intérêt que le précédent concerne la réforme du LMD (Licences-Masters-Doctorat) introduite en France depuis une dizaine d’années dans le cadre de l’uniformisation des diplômes universitaires au niveau européen. Emboîtant le pas de la France, la Guinée procède à la réforme sans en mesurer les conséquences. Alors que l’Université guinéenne formait auparavant jusqu’à la maîtrise, elle s’est vue dans l’obligation de créer des Ecoles Doctorales sans personnel qualifié pour assurer tous les enseignements et la direction de la recherche. Il en résulte que l’Université n’assure la formation convenablement que jusqu’en licence 3. Parallèlement des Universités privées poussent partout en Guinée comme des champignons alors que dans la majeure des cas elles ne correspondent pas toutes aux normes internationales.

Profitant de cette situation, l’Etat guinéen se désengage de plus en plus de l’éducation publique. Par exemple, selon les données statistiques du Ministère de l’Education Nationale en 2008-2009, les prestations de service du secteur privé en matière d’éducation dans la ville de Conakry dépassent largement celles du secteur privé. Ainsi de nos jours l’enseignement primaire est assuré à 87% par le secteur privé contre 13% par le secteur public. Au niveau secondaire (collège et Lycée) ce rapport s’établit à 89% pour le privé contre 11% pour le public. La disproportion éloquente entre ces chiffres se passe de tout commentaire.

Au lieu d’y investir pour qualifier l’enseignement primaire, secondaire, professionnel et supérieur, l’Etat guinéen laisse le secteur de l’Education aux privés sans non plus réguler suffisamment le fonctionnement des écoles privées. Dans l’arrière-plan de ce désengagement de l’Etat se profile un système pervers, dans la mesure où entre les promoteurs des écoles privées et les hauts cadres de l’Etat, il y existe une sorte d’entente tacite qui vise à tirer profit au maximum de la situation. En effet, au lieu d’investir en vue de développer l’Université publique, par exemple, l’Etat oriente les jeunes bacheliers dans des Universités privées en payant leur scolarité. Parallèlement cette rente financière profite conjointement aux promoteurs du secteur privé et aux hauts cadres de l’Etat s’ils n’en sont pas eux-mêmes les vrais promoteurs. L’Etat guinéen est-il tout simplement indifférent ou acteur du jeu ? Dans tous les cas, quelle que soit la réponse à cette question, la passivité des autorités face à cette situation laisse supposer l’institutionnalisation d’une répartition de la manne financière entre les hauts cadres de l’Etat et les promoteurs des Ecoles privées aux dépens des citoyens. Or pour une meilleure gestion du flux de plus en plus nombreux de nouveaux bacheliers, l’Etat devrait construire des lycées professionnels dans les communes de Conakry et dans toutes les grandes villes. Cette formation au BTS aurait contribué à diminuer considérablement le nombre d’étudiants candidats aux études universitaires. En plus de ces Lycées techniques, l’Education nationale pourrait développer aussi d’autres écoles professionnelles. Parallèlement à ce projet d’éducation professionnelle, s’ouvrirait à la Guinée la possibilité d’assurer la promotion de l’enseignement supérieur en y investissant en vue d’assurer une formation plus performante pour un effectif et un flux d’étudiants plus maîtrisés.

La situation que je viens de décrire précédemment s’avère plus complexe encore si l’on en juge par la présence sur le terrain d’un autre acteur qui s’invite dans le secteur éducatif guinéen. En effet, pendant que modèle anglo-saxon et modèle pédagogique importé de la France se disputent l’orientation éducative des systèmes d’enseignement en Guinée, une troisième force (le système islamique) tente d’occuper l’espace culturel du pays.

L’imaginaire collectif structure de manière non consciente une série de dispositifs contraignants dont, entre autres, l’ascension sociale et les questions religieuses. Alors qu’en Guinée on pratiquait un Islam très ancré dans les cultures peule et mandingue, aujourd’hui l’islamisation prend une proportion inquiétante au regard de la propagation vertigineuse de ce phénomène d’endoctrinement. Depuis quelques décennies des femmes tout de noir vêtues et des hommes aux longues barbes diffusent à longueur de journée un enseignement dogmatique basé sur l’orthodoxie à l’adresse d’une population en grande partie analphabète. Qu’il s’agisse de l’amplification de ce phénomène d’islamisation ou des réformes scolaires et universitaires, cette situation invite à se poser la question la suivante : y-aurait-il quelques cadres soucieux de l’avenir du pays qui réfléchissent sur les voies et moyens pour canaliser cette culture éducative qui déplace les représentations culturelles guinéennes ? Sûrement que non parce que la Guinée ne dispose pas d’une élite pour bâtir des projets de société pour l’avenir mais d’une bourgeoise administrative engluée dans la corruption et hostile à toute culture démocratique.

Pour maîtriser l’avenir et l’assujettir aux impératifs d’un projet de société, il faut faire émerger « la vérité (encore) cachée Â» en vue de montrer que le développement n’est rien d’autre que le mythe de la croyance en l’avenir dont la réussite se situe au bout de l’effort. En formulant autrement la question que je soulève ici, on peut dire que pour s’enraciner en Guinée, le développement doit s’adapter au milieu, à ses spécificités et aux impératifs qui s’imposent. Ainsi, tout en préservant l’essence de sa culture, le peuple guinéen doit imaginer des modalités nouvelles d’arrimage de la culture endogène à la culture exogène. Dans cette relation dialectique entre tradition et modernité, la place d’une élite pensante est indispensable car tout processus actif de développement ne saurait être possible sans un regard critique sur son passé et son présent.

Par expérience, je voudrais évoquer ici une situation des plus paradoxales mais riche en enseignements : alors que la Guinée est un pays francophone et ancienne colonie française, elle est quasiment méconnue en France. Ainsi, dès qu’on prononce le nom Guinée, la première question qui est posée est la suivante : Guinée Bissau ou Guinée Equatoriale ? Or aucun de ces deux pays n’est francophone. On peut inférer que la Guinée n’est pas connue parce que personne n’a fait pour qu’elle le soit ; sauf qu’elle ne fait parler d’elle que pour la violence qui a jalonné son histoire politique depuis la période de l’indépendance en 1958 jusqu’à aujourd’hui. Par ailleurs, la Guinée sera connue dans le bons sens du terme le jour où sa culture dans son sens le plus large fera son entrée en Europe et partout ailleurs dans le monde. Par exemple, alors qu’en période de mangues, les fruits pourrissent dans les plantations à Kindia, alors que nous produisons l’ananas de la meilleure qualité, que Guinée produit des avocats, des oranges, etc. de qualité, rien de tout cela ne se retrouve dans les rayons des supermarchés en Europe ou ailleurs. Dans ces conditions comment peut-elle se faire connaître ? On sait en outre que jusque dans les années 60, la Guinée était le premier producteur de banane au monde et que la RTG (Boulbinet) qui s’appelait jadis Radio banane avait été créée pour informer les planteurs de l’arrivée et des départs des bateaux.

La création culturelle ne peut naître et se consolider que s’il y’a dans le peuple une culture profonde, une communion de style. Le développement en tant qu’appareil de production de bien-être passe par l’école, la maîtrise de la science et de la technique. Seul le développement graduel des capacités scientifiques et techniques adapté à l’effort de recherche de solutions adaptées à nos besoins et à nos problèmes va modifier :

  • les structures des collectivités traditionnelles ;
  • les institutions dont le fonctionnement est routinier ;
  • les mécanismes qui soutiennent les activités sociales et économiques ;
  • l’acquisition et le partage des connaissances dans une mise en Å“uvre dialectique entre tradition et modernité.

Comme on le sait, la nature a gâté la Guinée dans tous les sens mais pour transformer cette richesse naturelle en bien-être, le pays a besoin de bâtisseurs de penseurs, de patriotes tout court. Or il s’agit là d’une denrée qui manque cruellement au pays. On peut affirmer avec certitude et grande conviction qu’un pays ne se gère pas dans la routine. Pour se développer un minimum de rationalité est indispensable. Or au regard de cette situation, force est de constater que c’est la course effrénée à l’argent, sans aucune considération morale, qui constitue malheureusement la principale préoccupation des gouvernants que l’amélioration des biens et des services pour le grand bonheur des citoyens. Englué dans une médiocrité routinière, la Guinée se gère mal dans le présent à plus forte raison se fonder l’espoir d’une projection sur le long terme.

Pour penser l’avenir et bousculer les mauvaises habitudes qui sont devenues un phénomène sociologique, le système éducatif guinéen doit mettre en Å“uvre un projet pédagogique qui s’appuie sur 3 facteurs :

la nature des objectifs cognitifs (savoirs) qui englobent les aspects affectifs (savoir-faire) et le comportement (savoir-être) ‒ je fais ici allusion à deux aspects qui doivent aller de paires : les compétences professionnelles et les qualités morales ou intégrité qui se déclinent de la manière suivante :

  • le contenu centré sur la dialectique culture spécifique/culture générale ;
  • la nature des processus d’apprentissage qui allie niveau intellectuel et qualification professionnelle.

C’est autour de ce modèle multidimensionnel que doit se bâtir la véritable éducation intellectuelle et morale des Guinéens, celle qui aura pour mission de concevoir et de mettre sur pied un projet de société viable en Guinée. Comme on le voit, la dimension culturelle de l’éducation a pour mission essentielle la transformation en profondeur de la société guinéenne. Cette transformation doit porter sur :

  • les contenus scientifiques et civiques des enseignements ;
  • la modélisation des rouages administratifs ;
  • la promotion de nouvelles habitudes professionnelles et civiques.

Ainsi, le développement des ressources humaines au moyen d’un enseignement de qualité et d’une éducation morale à plusieurs niveaux destinée à former des ingénieurs, des promoteurs, des techniciens, des administrateurs, doit-il imprimer des transformations sociales en vue d’assurer le bien-être pour tous Guinées. En somme, il s’agit de former une élite qui réfléchit pour bâtir un projet d’avenir (planification). J’ai la ferme conviction que c’est dans l’émergence d’éléments de culture novatrice qu’il est possible de parler de dynamique culturelle, laquelle donne sens à la créativité culturelle qui consiste à donner plus de sens et plus de qualité aux relations de la Guinée et des Guinéens au monde.

Avant de clore ce chapitre de ma réflexion, il n’est peut-être pas inintéressant de préciser qu’en dépit de son système éducatif réputé draconien, le Japon a réussi un développement fulgurant dans la période de l’après seconde guerre mondiale grâce à la performance du projet d’éducation qu’il a mis en Å“uvre. En intégrant dans son projet éducatif les traditions culturelles anciennes et en faisant de celles-ci le socle mais aussi l’aiguillon dans la maîtrise de la science et de la technique qu’il s’est hissé au rang des première puissances économiques mondiales. Ces valeurs se structurent autour de :

  • l’esprit d’entreprise ;
  • le culte de la productivité ;
  • le perfectionnement et l’amour du bien fait ;
  • l’esprit de compétition et de dépassement jusqu’au sacrifice de soi.

Ce sont ces valeurs traditionnelles recyclées et mises en Å“uvre dans la pratique quotidienne qui expliquent la performance de Sony, Toyota, Mitsubishi, que sais-je encore ?

Après avoir esquissé la place de la culture acquise dans le cadre d’un projet éducatif pour assurer le développement de la Guinée, je voudrais maintenant aborder le second volet de mon exposé.

A suivre…


Alpha Ousmane Barry

Professeur des Universités, Bordeaux Montaigne


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Commentaires  

 
+1 #1 Diallo Thierno Aliou. G 31-07-2014 14:34

Très bel article, les rares réactions sur le sujet en disent long sur la place accordée à la culture en Guinée. Je suis tout à fait d'accord avec vous, l’alignement de la Guinée au système LMD est une erreur monumentale de nos politiques éducatives. En effet, l'adoption d'un tel système demande que soit réuni au préalable plusieurs conditions: des enseignants bien formés, des programmes d'enseignement adaptés au contexte guinéen mais aussi ouverts au monde, des moyens financiers disponibles pour répondre aux exigences du système etc... Ces conditions n’ont jamais été réunies en Guinée. Comme vous l'avez aussi bien signalé dans votre article, l'adoption du système LMD a contribué malheureusement au désengagement de l'Etat tout en favorisant hélas un pullulement d’universités privées qui ne correspondent à aucun standard. Du constat de la plupart des chercheurs, ceux de la francophonie en particulier, le système LMD au lieu de renforcer la compétitivité des universités africaines, est en train de les faire régresser et de les abêtir. En Guinée, nous sommes passés de la maitrise à la licence. Grande absente des gouvernements successifs, la culture est relayée au second plan au profit de la politique et des programmes de développement inspirés des pays aux traditions très éloignées des nôtres
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