Thierno Fodé Sow Mardi, 27 Mai 2014 21:04
En célébrant dimanche dernier la fête de l’OUA devenue depuis environ 15 ans Union africaine, les bonnes âmes n’auraient pas su zapper le passage de Boubacar Diallo Telli, alors premier secrétaire général administratif de l’OUA, à la tête de cette grande institution panafricaine. Ce grand intellectuel à la carrière fulgurante fut victime de la phobie du despote guinéen d’alors.
En cette date souvenir donc, trois témoignages – « La mort de Diallo Telli » d’Ahmadou Diallo, éditions Kathala, « Prisons d’Afrique » de Jean-Paul Atala, éditions Le Seuil, et « Grain de sable » de Nadine Bari, éditions Le Centurion – nous permettent aujourd’hui de savoir en partie ce qui s’est passé au fameux camp Boiro, restauré à ce jour sous la junte de Dadis Camara par Guicopress.
En effet, la première conspiration dénoncée par Sékou Touré en 1960 s’est appelée « le complot des intellectuels tarés ». Depuis, la complotite a fait des ravages. Des milliers de Guinéens, opposants réels ou supposés, ont pris le chemin du sinistre camp Boiro de Conakry, vers un régime de torture et de liquidation physique quasi-certaine. Des témoignages continuent de sortir de cette version tropicale de l’ère stalinienne, et nul doute que les langues vont se délier avec la mort du maître de la Guinée.
Le 1er mars 1977, l’heure à Boiro, après 17 jours de diète noire, sans eau ni nourriture, un homme qui avait incarné pendant huit ans les aspirations de tout le continent africain, Diallo Telli, premier secrétaire général de l’Unité africaine (OUA). Un homme qui avait la carrure et les capacités d’occuper les plus hautes fonctions dans son pays, la Guinée, et qui, pour cette raison, devait être éliminé. Un rescapé du Boiro, Ahmadou Diallo, vient de témoigner dans un livre poignant, « La mort de Diallo Telli », écrit pour payer une dette morale à l’égard de l’ancien secrétaire général de l’OUA.
Ahmadou Diallo, en contact avec l’opposition au régime de Sékou Touré, est arrêté en avril 1976. Siaka Touré, neveu du président et commandant du Boiro, l’escorte en personne, sous la torture, les aveux qui vont permettre l’arrestation de Diallo Telli, alors ministre de la Justice et de quelques autres. C’est le fameux « complot peul », imaginé par Sékou Touré pour se débarrasser des membres influents de cette ethnie.
Le destin a voulu qu’Ahmadou Diallo soit le voisin de cellule de Diallo Telli. C’est ainsi que l’ex-secrétaire général de l’OUA, organisation créée le 25 mai 1963, lui confia avant de mourir, son testament qu’il appelait « La déclaration authentique », pour bien faire la différence avec les aveux qu’il fut contraint de signer après 19 jours de torture. Dans ce texte, Telli explique notamment les raisons de son retour en Guinée, à la fin de son mandat à l’OUA : « Mon silence devant la transformation de mon pays en geôle, et l’anarchie politique qui déchire mes compagnons exilés d’autre part, me fermaient la porte de l’exile ». Il s’interroge également sur la nature des régimes africains : « le parti unique qui est à la mode dans la quasi-totalité de l’Afrique ne doit plus être la solution politique de nos pays, après presque deux décennies d’indépendance… ».
Diallo Telli est mort, selon le témoignage de son codétenu, après d’immenses souffrances, de même que d’autres accusés de « complot peul », comme le Dr Alpha Oumar Barry, ministre du Domaine des échanges. Dernière humiliation, les objets personnels de Diallo Telli sont brulés, notamment les versets du coran écrits de sa main et son chapelet.
D’autres témoignages ont fait état de traitement subis au camp Boiro, comme Jean-Paul Alata, ce Français ayant choisi la nationalité guinéenne à l’indépendance et devenu un proche conseiller de Sékou Touré. Incarcéré pendant 54 mois, il est libéré en 1975 en même temps que la plupart des Français détenus. Il publie en 1976, son témoignage sous le titre de « Prisons d’Afrique », livre aussitôt interdit par le ministre de l’Intérieur français Michel Poniatowski. Le livre est à nouveau autorisé à la vente depuis 1982. Au camp Boiro, raconte Alata avec pudeur, « j’ai été traité, disons, … comme un chien n’est pas traité en Europe… ». Dernier témoignage, aussi accablant que bouleversant celui de Nadine Bari, qui sous le titre « Grain de Sable » décrit le combat de l’épouse française d’un « disparu ».
Au regard de la hargne impitoyable affichée contre les intellectuels, on comprendra aisément que Sékou Touré, ayant éliminé tous les prétendants ou supposés tels au pouvoir, a donné place à un mystère absolu entourant sa succession. L’opposition en exil souffrait de ses profondes divisions et s’est en partie discréditée en acceptant de collaborer avec des services secrets français et même portugais à l’époque de Salazar. Diallo Telli et les autres ont péri sous la folie meurtrière de Sékou Touré. Aujourd’hui, ni le despote, ni ses « intellectuels tarés », ne sont de ce monde. Tout ce qui reste, ce sont des vestiges qu’on tente à ce jour de démolir au fur et à mesure que le pays se tourne vers d’autres modes de gouvernance : le pont 8 novembre s’en est allé, le camp Boiro, aujourd’hui le pont de Kaaka à Coyah.
Thierno Fodé Sow
pour GuineeActu
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