Thierno Sadou Diallo Jeudi, 16 Janvier 2014 22:18
Sans nul doute, le président guinéen Alpha Condé a été sérieusement secoué par la sévère raclée que son parti, le RPG, a reçue des mains de l’opposition aux dernières élections législatives. Fait inédit, le parti présidentiel a perdu toutes les communes de la capitale. Il n’en fallait pas plus pour provoquer l’ire du président guinéen qui a juré de reprendre en main le parti. D’où sa dernière offensive de charme vers la communauté baga. Après avoir lamentablement échoué à travers des personnages de piètre envergure comme Mansour Kaba, Diao Kanté, Moussa Tata « vieux » dans son projet de « Manden-Djallon », c’est la dernière carte qu’il vient de tirer de son chapeau pour tenter de récupérer à son compte l’électorat de la Basse- Guinée et ce, avant la date fatidique de l’élection présidentielle de 2015.
Le projet « Manden-Djallon » était destiné à détourner la communauté Djallonké et celle d’origine mandingue de leurs frères peuls du Fouta Djallon avec lesquels ils ont entretenu des siècles de vie commune et harmonieuse. Ceci bien évidemment dans le but de briser l’électorat du principal parti de l’opposition, l’UFDG, et casser définitivement ce parti avant la tenue des législatives. Alpha Condé n’avait-il pas promis au début de son mandat que sous peu on n’entendrait plus parler de l’opposition ? Ce sont donc de fortes sommes d’argent qui furent allouées au projet « Manden-Djallon » dans le but de réaliser cet objectif. Après la proclamation des résultats de l’élection, et après avoir constaté les dégâts, de hauts responsables du RPG comme Nantou Chérif et Alpha Condé lui-même ont crié à la trahison et menacé les quelques responsables qui avaient profité des largesses du pouvoir de venir s’expliquer sur l’utilisation des fonds de campagne. Vu le score réalisé par l’UFDG dans la région foutanienne, il est clair que les « Manden-Djallon » n’ont pas suivi consigne car, même en empochant l’argent, tous ont voté pour la liste de l’UFDG.
Ce qui nous amène donc à la dernière rencontre du chef de l’Etat avec des représentants de la communauté baga. J’ai été sidéré d’entendre leur porte-parole autoproclamé parler « d’habitants primaires et d’habitants secondaires » devant le président de la République supposé être le premier magistrat du pays, et continuer sur sa lancée en réaffirmant que les habitants primaires qu’ils sont n’accepteront plus toute idée de ville morte ou de manifestation publique dans leur capitale. Incroyable mais vrai ! Il suffit juste de visionner la vidéo. Dans quel pays du monde a-t-on entendu de telles expressions ? Dans quel pays qui se dit démocratique, une république moderne dotée d’une constitution, peut-on parler d’habitants primaires et d’habitants secondaires ? Et devant un président de la République qui se dit professeur de droit ? Et surtout quand la constitution guinéenne reconnait au citoyen le droit de s’établir sur n’importe quelle partie du territoire.
Et pourtant c’est ce qu’Alpha Condé a cautionné en proférant les mêmes menaces dans son discours de réponse, en langue soussou, et en promettant de les assister dans leurs activités agricoles, en reconstruisant leurs maisons, en construisant des buildings et des hôtels dans leurs quartiers. Quant à ceux qui vivent à Koloma, un quartier favorable à l’opposition, c’est le déguerpissement sans outre mesure car Alpha Condé a menacé de casser toutes leurs maisons. J’ai été sidéré de l’entendre dire que même François Hollande, le président français, ne l’avait pas contredit lorsqu’il a signifié devant lui et en présence des caméras que désormais « il n’acceptera plus la pagaille et que les débats se feront à l’Assemblée, plus dans la rue » ! Est-ce à dire que désormais il a le feu vert de la France pour mater toute manifestation de rue ? Les autorités françaises pourraient bien édifier l’opinion publique guinéenne sur cette question.
Tout compte fait, il est clair qu’Alpha Condé a décidé de faire des Bagas ses nouveaux alliés dans le jeu politique qu’il prépare avant l’échéance politique de 2015. Dans son entourage, on se rappelle subitement que les Bagas sont les premiers habitants (oops ! pardon, les habitants primaires) de Conakry et qu’ils sont « les oncles du président ». Il le dit lui-même d’ailleurs même si autrefois il avait soutenu que ce sont les Soussous qui étaient ses oncles. Même si tous parlent le soussou aujourd’hui, Bagas et Soussous, M. le président, font deux. Allez-y comprendre quelque chose !
Dans son entourage, on dit aussi que les Bagas sont les premiers habitants du Fouta Djallon dont ils auraient été chassés par les vagues de Peuls musulmans arrivant dans la zone au XVIIIe siècle. C’est dire qu’il faut s’attendre dans les mois à venir qu’Alpha Condé et ses acolytes racontent des choses horribles aux Bagas sur les Peuls dans le but d’opposer ces deux communautés. C’est à une diabolisation systématique du Peul qu’il faut s’attendre dans le Bagatai si on n’y prend garde. C’est pourquoi nous devons rester vigilants et répondre coup sur coup surtout que l’histoire de la Guinée a été longtemps falsifiée et que des politiciens avides de pouvoir ont longtemps instrumentalisé les ethnies, ignorantes de leur passé. Le drame c’est que les gens apprennent leur histoire des pages de Wikipédia ou des vidéos de YouTube qui sont des sources peu fiables, peu recommandables à cause de nombreuses erreurs, des amalgames et des omissions qui s’y trouvent. Il faut plutôt lire des livres d’histoire, beaucoup de livres basés sur des recherches approfondies et une approche scientifique. Et même avec les livres, il y a des risques d’erreurs et de raccourcis surtout si les sources n’ont pas été recoupées et si la démarche scientifique fait défaut. Je l’ai déjà écrit il y a quelques années, l’histoire ce n’est pas de la légende ! Et n’est pas historien qui le veut !
Le grand malheur de la Guinée, c’est qu’il n’y a plus d’historiens. Après la génération des Djibril Tamsir Niane, Ibrahima Baba Kaké, il n’y a pas eu de relève après que le régime du PDG eut fini de décimer toute la classe intellectuelle guinéenne. Comme dans tous les domaines, à l’époque, c’est le responsable suprême de la révolution, Sékou Touré lui-même, qui expliquait aux Guinéens leur histoire tout en la falsifiant à des fins politiques. Alpha Condé est aujourd’hui sur la même voie en tentant de manipuler les faits historiques pour instrumentaliser l’ethnie. Mais cette fois-ci, on ne va pas rester silencieux et laisser faire. S’il veut aller sur ce terrain, alors il nous trouvera sur le chemin. Il faut qu’on comprenne que les démocrates guinéens doivent se battre sur tous les fronts puisqu’Alpha Condé, lui, est présent sur tous ces fronts et ne recule devant rien.
Je ne suis ni historien, ni linguiste, ni sociologue, ni journaliste. Je suis économiste, spécialiste de questions financières avec un MBA (Masters of Business Administration) en poche. Mais je connais suffisamment l’histoire de mon pays d’origine, les ethnies qui la composent, mon peuple et sa culture pour ne pas me laisser manipuler par un politicien avide de pouvoir. C’est pourquoi, avec cette opération de charme lancée par Alpha Condé envers nos frères bagas, je demande l’indulgence des lecteurs pour les semaines à venir pour que nous discutions honnêtement de l’histoire de la Guinée et de son peuplement. Malgré les tentatives acharnées des politiciens, il n’y a rien de mystérieux dans notre histoire qui est connue, bien connue et nous allons en parler. Commençons par les Bagas.
Au début, la Guinée était occupée, au moins dans sa partie habitable, par des populations de pygmées pratiquant la chasse et la cueillette. La première civilisation agraire est apparue avec les bagas qui sont arrivés dans les massifs montagneux du Fouta Djallon entre les 3e et 5e siècles de notre ère. Le Fouta Djallon dont ce n’était pas encore le nom, était la région la plus propice à l’implantation humaine du fait de ses nombreux cours d’eau, de sa végétation luxuriante, de son climat doux et de ses terres fertiles. Les besoins en terres cultivables des Bagas vont bouleverser considérablement l’écosystème des populations pygmées qui seront repoussées à la périphérie. Malheureusement pour les Pygmées, ce phénomène ira en s’accentuant au cours des siècles avec l’arrivée constante de nouveaux groupes se disputant la gestion de l’espace. Au début du 20e siècle, la Guinée ne comptait presque plus de populations pygmées sur son territoire. Aujourd’hui il faut aller dans les forêts denses de l’Afrique centrale (Cameroun, Gabon, Congo, Rwanda, Guinée équatoriale) pour rencontrer des communautés de Pygmées.
C’est donc l’arrivée des agriculteurs, en premier lieu les Bagas, qui mettra fin à l’équilibre de la vie dans les communautés de Pygmées. Personne ne sait au juste d’où viennent les Bagas sauf que ce sont des gens de plus grande taille que les Pygmées (qui ne dépassaient pas la taille d’un enfant de 12 ans) qui sont soudainement apparus dans l’espace foutanien et l’ont conquis pour leur survie économique à travers leurs activités de pêche et d’agriculture. Les bagas étaient et le sont encore de grands cultivateurs de riz et pêcheurs. Ils furent aussi des potiers et des forgerons avant d’abandonner ces métiers lors de leur exode du Fouta Djallon. A l’époque, les Bagas étaient de grands féticheurs qui adoraient les génies à travers des masques dont le plus célèbre est le NDEMBA-YAMBAN (masque nimba) qui est une représentation de la fertilité et de la fécondité. La célébration de cette divinité était censée apporter la fertilité aux champs et la fécondité aux femmes. Le masque Nimba est aujourd’hui un symbole de la République de Guinée.
Les Bagas sont connus pour leur ouverture d’esprit et leur hospitalité. Ils sont parmi les moins xénophobes des ethnies de l’Afrique occidentale. Dans la culture baga, les femmes ont toujours joué un rôle de premier plan. A la tombée de la nuit, après le repas, les femmes avaient l’habitude de se réunir pour consulter les esprits qui tournent autour du village. Dès que la présence d’un esprit était signalée, une des femmes entrait en délire, tombait et se roulait par terre. Les femmes priaient et invoquaient généralement la présence des bons esprits pour la protection du village. Tel était le monde ésotérique dans lequel vivaient les bagas, isolés dans leur nouvel habitat et loin de toute influence extérieure.
Entre les 5e et 7e siècles, cette relative tranquillité sera bouleversée par l’arrivée d’autres gens de plus grande taille : les Djallonkés (Jalonkés, Yalunkas). Accueillants, les Bagas voient venir les Djallonkés sans pouvoir y faire quelque chose. Ces derniers sont venus de l’est, à partir du territoire qu’occupe aujourd’hui la République du Mali. Les recherches ont montré que les Djallonkés vivaient au centre du Mali où ils étaient certainement les voisins d’autres groupes mandingues tels que les Soussous. Ici, une mise au point est nécessaire : les Djallonkés ne sont pas issus des Soussous et ces derniers ne sont pas des Djallonkés, contrairement à la légende et à ce que beaucoup pensent, disent ou écrivent. Bien que très proches, chacun de ces deux groupes parlait son propre dialecte avec des emprunts de part et d’autre du à la proximité du voisinage. Mais très tôt, les Djallonkés furent les premiers à se détacher de cet environnement auquel leur activité principale, l’agriculture, n’était plus adaptée du fait de la grande sècheresse. Ils partent donc à la recherche de terres plus fertiles et ou l’eau ne manque pas. C’est ainsi qu’ils échouent dans le territoire qu’on appelle aujourd’hui Fouta Djallon où ils trouvent des populations déjà en place : les Bagas. Rapidement, un conflit va éclater entre eux pour la gestion de l’espace. Le problème est que les Djallonkés comme les Bagas sont aussi des grands cultivateurs et ils convoitent les mêmes terres. Dans ce conflit qui a dû se dérouler dans la durée, les Djallonkés prennent le dessus à cause de leur tradition guerrière. Progressivement, les Bagas furent contraints de quitter leur bastion du Fouta Djallon pour descendre vers la côte, souvent bordée de zones marécageuses. Là, ils vont s’adapter aux nouvelles conditions du terrain et du climat pour devenir de grands spécialistes de cultures marécageuses, y compris la culture du riz. Certains groupes de Bagas s’avanceront encore plus loin vers la mer pour occuper les iles qui s’y trouvent et ou ils se sentent totalement sécurisés à cause des difficultés d’accès, et loin de toute influence extérieure.
Une mise au point est nécessaire ici : vous remarquerez que jusqu'à ce point, nulle part il n’a été fait mention des Peuls qui eux aussi viendront plus tard. Donc, contrairement aux mensonges véhiculés depuis l’ère du PDG, que le régime d’Alpha Condé veut reprendre à son compte aujourd’hui, les Peuls n’ont absolument rien à voir avec l’exode des Bagas des massifs montagneux du Fouta Djallon. Les Bagas ont quitté cette zone parce qu’ils ne pouvaient pas cohabiter avec les Djallonkés du fait de la compétition acharnée pour les terres cultivables. Je défie quiconque de prouver le contraire !
Entre les 7e et 8e siècles, et après le départ des Bagas, les Djallonkés s’étaient rendus définitivement maitres, les seuls maitres de la région qu’on appelle aujourd’hui le Fouta Djallon. A partir de ce moment là, ce territoire paradisiaque aux mille merveilles et presque caché sera connu sous le nom de Djallonkadougou (Jalonkadougou), c’est-a-dire, le territoire des Djallonkés, là ou vivent les Djallonkés, le pays des jalonkés. Le Jalonkadougou naitra avec l’émergence de l’empire du Ghana dont il sera un état vassal. C’est ainsi que les chefs de clans Djallonkés payaient tous tribut au Kaya Maghan, le puissant empereur de Ouagadou, connu sous son nom de guerre « Ghana ».
Entre les 8e et 10e siècles, de nouveaux arrivants entrent en scène : les Peuls accompagnés de leurs troupeaux de bœufs. Arrivant par petits groupes, ces nouveaux-venus ne suscitent aucune hostilité de la part des Djallonkés. Surtout qu’ils ne leur disputent pas les terres cultivables. Les bergers peuls s’installent plutôt en hauteur, sur les collines où l’herbe est haute, laissant les vallées et les bas-fonds où se trouvent les terres fertiles dont les Djallonkés ont besoin pour leurs travaux champêtres. L’arrivée des bergers peuls est aussi une aubaine pour les Djallonkés qui vivant principalement de l’agriculture avaient un grand besoin des produits de l’élevage : viande et lait pour la consommation, peaux de vaches utilisées comme tapis ou pour recouvrir les tam-tams, les tas de fumier pour enrichir les sols. C’est ainsi que se développe graduellement une véritable économie d’échanges basée sur une complémentarité évidente entre ces deux groupes. La forte demande pour les produits de l’élevage et l’appel d’un pays où l’eau ne manque pas et l’herbe est abondante contribueront à accélérer la vague d’immigration des bergers peuls à partir du Fouta-Toro, dans la vallée du fleuve Sénégal vers le Djallonkadougou. En effet il est bon de signaler que les premières vagues d’immigration peule vers le Djallonkadougou ont toutes eu leur point de départ au Fouta-Toro, dans la vallée du fleuve Sénégal, entre la Mauritanie et le Sénégal, qui était l’habitat naturel des Peuls au seuil de leur émigration millénaire. Ces premiers Peuls arrivés au Djallonkadougou étaient pour la plupart de taille moyenne, teint clair virant au rouge parfois (peut-être à cause des brulures du soleil), et ils étaient tous aussi des païens, facilitant ainsi leur intégration en pays Djallonké ou ils étaient connus sous le nom de « Poulis ». Il convient de dire que près de 70% des Peuls qui vivent aujourd’hui en Guinée peuvent retracer leur origine à partir de ces vagues d’immigration venues du Fouta Toro. Au bout de quelques générations, alors que le nombre de Peuls atteignait une masse critique, et que le berger peul faisait partie du décor naturel, des rapports plus étroits vont se tisser entre Djallonkés et Peuls à travers un brassage culturel et social. Même le nom du pays va changer, le Djallonkadougou étant connu désormais comme le Fouta Djallon, le lieu où habitent les Peuls et les Djallonkés, ou mieux le pays des Peuls et des Djallonkés. Le Fouta Djallon est un exemple réussi de cohabitation et d’intégration réussie entre deux communautés que tout au départ semblait séparer. C’est le même exemple de brassage ethnique et culturel que les Peuls ont réussi avec les Sérères au Sénégal, et avec les Haoussas au Nigéria où on utilise même le terme de Haoussa-Foulani tant les deux communautés sont indissociables. Et c’est le même exemple de brassage ethnique que les Soussous ont réussi avec les Bagas sur la cote Atlantique.
Ici, une autre mise au point est nécessaire. Contrairement à la propagande véhiculée par le PDG de Sékou Touré et que le professeur Alpha Condé veut reprendre en main, seuls les Bagas et les Djallonkés ont précédé les Peuls sur le territoire actuellement connu de Guinée. Dès la fin du 8e siècle, les premiers bergers peuls avaient déjà été repérés au Fouta Djallon. Et ce sont eux qui ont mis en place les fondements d’une collaboration et d’un échange équitable avec leurs hôtes, posant ainsi du même coup les jalons de la création du Fouta Djallon. Ce n’est que bien plus tard, entre les 16e et 17e siècles, que les Peuls musulmans (la précision est de taille) arriveront du nord et de l’est de la République du Mali, pour ouvrir des foyers islamiques au Fouta Djallon. C’est devant le refus des Djallonkés et des Peuls Poullis de les laisser exercer leur religion en toute liberté, que les Peuls musulmans avec leurs alliés mandingues déclencheront les hostilités qui conduiront à la guerre sainte qui fera du Fouta Djallon un état théocratique.
Entre ces deux vagues d’immigration peule, celle venue du Fouta-Toro au Sénégal, et celle venue de la République du Mali, les Soussous auront eux aussi momentanément trouvé refuge au Fouta Djallon, fuyant les représailles des soldats de Soundiata Kéita, avant de rejoindre les Bagas sur la côte atlantique où ceux-ci cherchent tant bien que mal à protéger l’insularité de leur monde. Entre ces deux vagues d’immigration peule, c’est-à-dire entre les 8e et 17e siècles, l’empire du Mali de Soundiata Kéita avait vu le jour, atteint son apogée avant de disparaitre. L’empire Songhaï avait pris la relève mais s’était aussi finalement désintégré. Et à chaque fois, certains de leurs sujets avaient trouvé refuge soit au Fouta Djallon, soit dans ses alentours, consacrant le territoire ou les guinéens vivent aujourd’hui comme une terre d’accueil. Ce qui est par exemple le cas des Guerzés (kpelle) qui se sont réfugiés dans les forêts guinéenne et libérienne après la désintégration de l’empire Songhaï à la fin du 16e siècle.
Il est quand même curieux que personne ne se pose la question de savoir pourquoi les Peuls constituent l’ethnie majoritaire en Guinée. Ce n’est point parce qu’ils se reproduisent plus rapidement que les autres. C’est tout simplement le résultat d’une immigration plus ancienne et plus longue et qui a été enrichie par un brassage avec un groupe issu d’une immigration encore plus ancienne. C’est aussi simple que cela !
Il est donc inutile de falsifier l’histoire car le peuplement de la Guinée n’est ni le fait du hasard, ni le produit d’un calcul politicien. C’est le résultat d’un long et parfois douloureux processus. Les populations guinéennes qui ont enduré ce processus le savent mieux que quiconque et c’est pourquoi elles ont toujours résisté aux incitations à la guerre civile auxquelles se livrent certains politiciens. Contrairement à la démagogie véhiculée par les ethnocentristes qui ont longtemps gravité dans les cercles du pouvoir en Guinée, les Peuls n’ont eu aucun problème avec les Bagas puisque leurs chemins ne se sont pas croisés dans le Fouta Djallon. Lorsque les Peuls sont arrivés, les Bagas étaient déjà sortis de la scène foutanienne. Dans le même ordre d’idées, il n’y a eu aucune guerre entre Peuls et Soussous puisque ces derniers n’ont effectué qu’un court passage au Fouta Djallon avant de continuer vers la côte Atlantique. Quant aux Mandingues, ils ont souvent été les alliés des Peuls musulmans lorsque ceux-ci se sont soulevés pour imposer l’islam aux païens et aux animistes qui se comptaient principalement parmi les Peuls poulis et les Djallonkés. La réalité est que les Bagas étaient très accrochés à leurs traditions et tenaient contre vents et marées à préserver leur culture. Ils ont même préféré s’éloigner pour ne pas subir les influences d’une autre culture. Les Soussous eux aussi étaient très réfractaires à l’islam et ne voulaient plus de contacts avec les mandingues musulmans qu’ils avaient laissés derrière eux. Ni les Bagas, ni les Soussous n’ont été directement touchés par la guerre sainte, mais ils étaient très solidaires des Djallonkés et des Peuls poulis qui résistaient aux Peuls musulmans et leurs alliés mandingues. Et personne ne peut donner la preuve que les Almamys du Fouta où les puissants chefs guerriers du Diwal de Labé ont mené une guerre de conversion ou des expéditions punitives dans le Bagatai ou dans la région soussou en Basse Côte. Cette guerre sainte a plutôt pris la direction de l’est, vers le Mali, de la Guinée-Bissau et d’une partie de la Gambie et du Sénégal. Je défie quiconque de prouver le contraire !
Si nous revenons sur tous ces détails, c’est parce que nous sommes obligés de le faire à cause de la falsification de notre histoire à des fins politiciennes. Sinon, tout ceci relève de l’histoire ancienne qui ne doit plus influencer le débat politique en cours dans notre pays. Surtout qu’avec le temps, nombreux sont ceux qui se sont convertis librement à la religion musulmane, que ce soit chez les Soussous ou chez les Bagas qui comptent aussi de nombreux chrétiens. Et il en va de même en région forestière.
Il faut donc qu’on apprenne à se dire la vérité en Guinée. Certains doivent d’ailleurs être très surpris que le débat soit centré, aujourd’hui, sur les Bagas. En effet si cette communauté a eu des problèmes en Guinée, c’est bien par la faute du PDG et de son responsable suprême, Sékou Touré. Beaucoup de gens ne le savent peut-être pas, mais pratiquement jusqu’à l’indépendance, beaucoup de bagas continuaient à pratiquer leur culte, faire des masques, et à vénérer la déesse Nimba. Ils continuaient à suivre leurs traditions. C’est Sékou Touré et le PDG, sous le prétexte d’une modernisation du pays et de la suprématie des religions monothéistes, qui a interdit toutes ces pratiques en Guinée, en 1958, lors de l’accession du pays à l’indépendance. Il a interdit, pêle-mêle en passant, la chefferie traditionnelle, les cultes du Nimba, du Gbassikolo, du Mami-Wata, les sociétés secrètes du Poro, du Sandé, du Simo et tout ce que la Guinée avait comme culture traditionnelle pour la remplacer par l’idéologie envahissante marxiste-léniniste du PDG. Seule la force de la religion musulmane et de la religion chrétienne l’ont empêché de mettre en place un communisme à la chinoise, une société sans religions, mais cela ne l’a pas empêché d’arrêter des imams, et des prêtres, voire même un évêque (Mgr Tchidimbo). Et Sékou Touré avait un autre motif de plus pour le faire. Ses adversaires les plus irréductibles étaient le syndicaliste David Soumah et Amara Soumah, un des fondateurs du PDG mais qui se méfiait beaucoup de Sékou Touré. David Soumah et Amara Soumah étaient des leaders issus de la communauté baga et qui étaient très supportés à Conakry, surtout parmi les leurs. Quand ils perdirent la bataille politique, ils préférèrent s’exiler à Dakar plutôt que de subir le régime de Sékou Touré. A Conakry, les Bagas ne parlaient même plus leur langue, le soussou étant devenu dominant. Mais il faut ajouter à cela l’hostilité ouverte de Sékou Touré et de son régime. Les Bagas se sont donc recroquevillés sur eux-mêmes. Mais comme Dieu ne dort pas et qu’il est tout puissant, le successeur de Sékou Touré, Lansana Conté, un Soussou, est venu au pouvoir avec son épouse, Henriette Conté qui est d’origine baga. C’est sous la deuxième République que les Bagas ont repris du poil de la bête et qu’ils ont revendiqué leur identité. Aujourd’hui le masque Nimba n’est-il pas un des symboles qui représentent la Guinée ?
Tout ceci, pour dire au professeur Alpha Condé, que sa politique d’exclusion contre les Peuls est naturellement vouée à l’échec. Les Peuls sont un peuple courageux, entreprenant, dynamique, digne et fier. Ils ont vécu en Guinée depuis plus d’un millénaire et ils ont traversé toutes sortes d’épreuves. Ce n’est pas un régime passager qui pourra les détourner de leur destin.
Pour finir je dis ceci : « M. le Président, ce débat que vous avez ouvert, nous pouvons le continuer ! Mais je vous assure qu’il se fera sans tabous. Rien ne sera laissé au hasard » !
Et le peuple comprendra !
Diallo Thierno Sadou