Djandjon : un chant et son contenu.

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DIALLO_Boubacar_Doumba_01A la mémoire de Youssouf Tata Cissé, décédé à Paris le mardi 10 décembre 2013.

Y. T. Cissé est un ethnologue et historien malien né en 1935 à San en République du Mali, chercheur au CNRS, co-auteur avec Wâ Kamissoko de deux ouvrages majeurs : La grande geste du Mali Tome1 et de Soundiata la gloire du Mali Tome 2. Y. T. Cissé a inspiré la plupart de mes articles portant sur l’aire mandingue, notamment mon article paru sur GuineeActu et intitulé « Que reste-t-il de la Charte du Mandé ? Â» Sa disparition m’affecte profondément. Paix à son âme !

L’objectif de cet article est de donner quelques informations relatives à l’hymne du Djandjon. Ce papier comporte des insuffisances, mais nous espérons que les internautes par leurs contributions pourront enrichir ce texte qui sert de support à un débat que nous espérons dépassionné, empreint de courtoisie et de respect. L’hymne du Djandjon est très ancien et remonte à une époque où le territoire de l’ancien empire du Ghana ou du Wagadou était habité par les Kakolo, donc bien avant l’arrivée des soninké en provenance d’Egypte. Ainsi le Manden a hérité de cet hymne réservé aux grands chasseurs et aux guerriers intrépides. Cet hymne a été joué bien avant la naissance de Manden Fakoli. Les références à Fakoli dans ce chant s’adressent avant tout à l’aigle mythique Fakoli. Fakoli est le nom du grand aigle mythique encore appelé Koulandjan. Manden Fakoli Doumbia, qui mesurait 1,50 m, se voulait l'émule de cet aigle à la grosse tête et à la grande bouche, emblème totémique des boula, chasseurs, guerriers, et surtout métallurgistes.
Dans la mythologie mandingue, Fakoli, « père impotent Â» est le surnom de l'aigle primordial; lors de la révolte des oiseaux contre Fâro, cet aigle l'un des plus grands et des plus puissants des volatiles de son temps, fut frappé au bréchet par une pierre de foudre ; celle-ci but toute sa force et devint ainsi le premier djo « autel Â», et plus tard la première enclume des forgerons, les boula métallurgistes en particulier se réclament de lui, d'où leur nom collectif de Fakoli.

Fakoli koun ba, « aigle chasseur à la grande tête Â», Fakoli da ba, « aigle chasseur à la grande bouche ! Â», Djamdjan koli « très grand aigle chasseur ! Â» telle est la devise la plus ancienne des cinq familles royales boula (boula mansa so lôlu), à savoir Kamara, Kamissoko, Bagayogo-Sinayogo, Danwo et Doumbia, cinq familles antiques de chasseurs à qui était exclusivement réservé l'hymne du djandjon, et ceci bien avant la fondation de l'empire du Mali. c'est une erreur de croire que les boula tiennent leur devise et leur hymne de Manden Fakoli Doumbia, le compagnon d'armes de Sondjata Kèta Â» (d’après des notes de Y.T. Cissé )

Par ailleurs, plusieurs versions actuelles du Djandjon mentionnent Niani Massa Kara Kamara.

« C’est après que les griots eurent fini de lui chanter l’hymne du djandjon que Niani Massa Kara sortait du lit Â».

Ajoutons que Niani Massa Kara réputé dans tout le Manden pour sa grande bravoure et pour son invulnérabilité avait mérité ce panégyrique souvent déclamé par les chanteurs :

« Niani Massa Kara (père de)
Sibi Nwanan Faran Kamara,roi de Siby,
Tâbou Nwanan Faran Kamara, roi de Tâbou,
Nienkèma Nwanan Faran Kamara, roi de Nienkèma,
Héros de Saminièkou et de Korondji,
de Dombougou et de Kouren,
Tu portes un pantalon en fer,
Et le fer ne te pénètre pas ;
Tu portes une tunique en fer,
Et le feu ne te pénètre pas ;
Tu portes des chaussures en fer,
Et le fer ne te pénètre pas ;
Tu portes une coiffure en fer,
Et le fer ne te pénètre pas. Â»


Enfin, voici un récit qui renferme une mine des renseignements précieux sur l’hymne du Dandjon. L’auteur est Monsieur Fofana Moussa enseignant à la retraite à Koutiala, en République du Mali. A côté du Djandjon, il fait allusion à l’hymne Douga.

« Dans l’Egypte ancienne, celle des Pharaons, et plus près de nous dans nos vieilles sociétés recréées, l’hyène et l’aigle recevaient un culte particulier. Ils étaient considérés comme animaux sacrés. Dans la confrérie des chasseurs, de nombreuses chansons se rapportaient à ces deux bêtes carnivores. Elles symbolisaient la connaissance occulte, la patience, et l’infaillibilité.

C’est pourquoi aujourd’hui encore, certaines personnes sont prénommées Kardigué (aigle en soninké), Douga (aigle en milieu bamanan), Siriman (aigle impérial), Nama (hyène), Djaba (hyène blanche de Mama Dinga, ancêtre présumé des Soninké et nom d’une grande prêtresse), Djatourou (hyène noire de Dinga), Fakoli (aigle chasseur). Après ce rappel, nous parlerons de l’aigle et de deux chants que ce grand rapace et l’hyène ont inspiré dans le passé : Djandjon et Douga. Ces deux hymnes datent d’une période reculée correspondant au moment où seuls les Kakolo (Kagolo ou encore Kagoro) habitaient le Ouagadou primitif ou Kagorotan. Etaient Kakolo les Fofana, Camara, Kamissoko, Bagayogo, Doumbia, Djité, Sinayogo, Kanté, Kamité, Dagnon, Konaté, Kamaté, Kanouté, Kouaté,

C’était avant l’arrivée des Soninké au Diafounou, sous le commandement du patriarche Dinga (Dinga Khôrè) et de son chef de troupe Garabara Diané ou Diadiané. On chantait Douga et Djandjon avant la conquête du pays des Kakolo par Diabé Cissé, fils de Dinga, et premier roi du Ouagadou, de l’ère soninké. Ces deux chants existaient quand le transfert des populations primitives du Ouagadou vers le Mandé n’avait pas encore eu lieu. En vérité le Mandé a hérité de Djandjon et Douga.

Pourtant, quand on joue maintenant Djandjon, tout le monde pense à Fakoli Doumbia, le terrible Djandjon Koli, dont le rôle a été décisif dans la victoire sur Sosso Bali Soumaoro, l’invincible. Mais contrairement à ce qu’on prétend généralement, Djandjon n’a pas été chanté pour la première fois en son honneur. Ce grand Général a vécu au treizième siècle. Aussi, nous ne parlerons pas des transformations apportées dans cet hymne des chasseurs anciens par les griots d’aujourd’hui, chercheurs d’argent et de bien-être matériel.

Mais il est clair que dans Djandjon, tel qu’il avait été conçu à l’origine, aucune allusion n’avait été faite à Fakoli Doumbia, puisqu’il n’était pas encore né. Le Fakoli dont il est question dans cette chanson, c’est l’aigle chasseur, oiseau mythique, ancêtre totémique des Boula, et non Fakoli Kourouma. (Les Boula constituaient les cinq familles royales du Ouagadou avant l’installation dans ce pays des Soninké venus d’Assouan en Egypte. C’étaient les Camara, Kamissoko, Bagayogo, Sinayogo, Dagnon, Doumbia. Cette dernière famille compte aussi les Sissoko et les Kourouma). Donc Fakoli, l’aigle incarnait la témérité des Boula, leur grande patience et leur incomparable adresse à la chasse. Et Djandjon était leur épopée. C’était la devise la plus ancienne, l’hymne qui leur était dédié avant l’avènement de Diabé Cissé, les Boula furent rois au Ouagadou et plus tard, forgerons et métallurgistes (ce qui était une position privilégiée).

C’est pourquoi ils portent le surnom tant exalté par les griots, sora ou tortue naine, symbole de la forge. Aujourd’hui, la tendance actuelle fait croire que Djandjon est le patrimoine des seuls Doumbia. A cela nous répondrons que déjà au Ouagadou, les Camara étaient les aînés de l’ensemble des Boula, avant même la constitution des empires du Mali (Mandé) et de Ghana (Ouagadou). Pour cette raison, Niani Massa Kara Camara s’attribuait cette devise des chasseurs Kakolo anciens. Depuis sa désertion de l’armée Sosso et son installation à Dakadiala, Fakoli entendait mettre un terme à cette prétention du vieux roi de Nianiba. Entre lui et cet homme naquit et grandit une farouche rivalité (Fakoli le tuera dans son bain).

Les griots entretenaient et creusaient cette situation en laissant croire tantôt à l’un, tantôt à l’autre que cet hymne des braves a été exclusivement consacré à ses aïeux et que par conséquent, il restait son seul apanage. Il n’était donc pas question pour aucun d’eux de partager avec un autre l’honneur du Djandjon-don, la danse du Djandjon. Mais ce que beaucoup de gens ne savent pas, c’est que cet air des fiers guerriers kakolo a été dédié à d’autres personnages illustres, et bien avant Fakoli. Il fut joué pour Makantaga Djigui (Djigui le pèlerin de la Mecque). On le confond souvent avec Fakoli.

Ce Djigui appelé Laye Djigui ramena de la Mecque trois cent treize fétiches. Quand cet homme qui était lui aussi un Boula exécutait le Djandjon – don, Fakoli ne l’avait pas fait encore. Avant la fondation de l’empire soninké, Djandjon fut dédié à Mama Dinga, à cause de sa bravoure. C’était à Kérouané, nous dit Diarra Sylla. Bien plus tard, c’est dans cette même condition, en hommage à son courage et à son talent guerrier, que Fakoli reçut cette distinction et tous les honneurs qui l’accompagnaient. Devant le Mandé réuni, il dansa majestueusement Djandjon. Ce fut après tant d’autres braves guerriers. L’époque des chasseurs du Ouagadou était passée depuis longtemps. Djandjon, le vrai Djandjon disait ceci : « Fakoli kumba ani Fakoli daba, jumujan Koli », ce qui signifie « aigle chasseur à la grosse tête, aigle chasseur à la grande bouche, un très grand chasseur. »

Après avoir entonné Djandjon à la gloire de l’ensemble des Boula, les griots enchaînaient : « Bula ka mogolandi-Bula te fennadi-Bula te karaba ». « Le Boula est généreux et courtois, mais il n’a peur de rien. Et l’on ne force pas un Boula (quand il refuse) ». Actuellement Djandjon et Douga sont joués non pas pour la vertu, mais pour l’intérêt. On glorifie même le voleur, l’assassin ou autre malfaiteur en disant « il peut danser le Djandjon »… Â»


L’hymne du Djandjon connait de nos jours un grand nombre d’interprétations. J’en ai retenu deux pour les mélomanes et tous ceux qui voudront l’écouter. Il s’agit de celles de Kouyaté Sory Kandia et de Bako Dagnon :

Bonne lecture et bonne écoute !


Boubacar Doumba Diallo


Sources :

  • Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko : « La grande geste du Mali Â», tomes 1 et 2, Karthala
  • Moussa Fofana : « D’où viennent les chants djandjon et douga Â», Maliweb


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