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Les forgerons

Boubacar Doumba Diallo  Lundi, 16 Septembre 2013 17:57

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DIALLO_Boubacar_Doumba_01L’idée d’écrire ce papier sur les forgerons m’est venue en partie d’un commentaire d’un internaute qui a déploré le fait qu’en Afrique ce métier n’ait pas été suffisamment valorisé contrairement aux pays développés où la métallurgie occupe une place de choix dans l’industrie.


Des mythes à la révélation coranique

Selon notre père A. Hampaté Ba :

« C’est l’ancêtre des forgerons Nunfayiri, qui le premier entra en rapport avec les esprits des trois feux : feu du bois vert, feu du sein de la terre et feu du ciel. Il apprit d’eux à extraire le fer et à le transformer en outils. Le Peul, qui est son allié sacré, le nomma « baylo », de l’infinitif « waylude », qui signifie « transformer »…

Contrairement à ce que d’aucuns ont écrit, ou cru comprendre, le forgeron n’est pas méprisé, il est craint. Il est réservé aux dieux. On lui donne parfois le tire de « Premier Fils du Monde ».Il est le seul traditionnellement habilité à pouvoir régler, sans mal, l’éternel conflit opposant le pasteur à l’agriculteur.

Comme le métier à tisser, chaque élément de la forge est un symbole sacré d’un des aspects de la Force créatrice : le soufflet, qui s’introduit dans le foyer, représente le principe masculin transmettant la vie sous forme de souffle, le foyer animé par ce souffle étant ici le principe féminin. L’enclume, jadis traditionnellement de forme ronde ou ovale, représente la matrice, tandis que la masse symbolise l’organe mâle.

La forge fut en Afrique, l’un des plus anciens sanctuaires où l’homme ait adoré un dieu, par le truchement du feu de la forge. En bambara, ce foyer se nomme « fan », qui signifie « œuf » et par extension « l’œuf du monde ».

Jusqu’ici, au Mali, le forgeron est resté le « komotigui », maître du dieu Komo. Il a des droits sur tout le monde. Ses outils et sa personne sont sacrés, et même intouchables.

La forge, de même que tout autre atelier artisanal, était un « domicile divin ». La construction de ces ateliers sanctuaires incombait jadis à tous les habitants du village, et ils furent des lieux d’adoration de telle ou telle force de la Vie, avant que les profonds bouleversements nés du choc de la colonisation et de la civilisation moderne ne soient venus les « désacraliser « et en faire des lieux de travail courant » (voir A. Hampaté Ba dans Aspects de la civilisation africaine).

Par ailleurs Wa Kamissoko le grand griot traditionnaliste de Krina ajoute :

« N’était-ce cette fin du monde qu’est notre époque, le vrai forgeron, le "pur", portait soixante côtes au côté droit de la cage thoracique, et soixante côtes au côté gauche. C’est la raison pour laquelle les griots disent aux forgerons en guise de devise :

Rejetons des « cages thoraciques aux soixante (paires de) côtes,
Vous êtes (dignes de) Soumaworo,
Et votre ancêtre (mythique) est Djinè Taba.

Dabi Kémoko (père de Soumaworo) avait en effet pour ancêtre Djinè Taba (génie du grand feu ou génie de la fusion des métaux dans les hauts fourneaux). Celui-ci et Chamharouch (un soufi, un génie ascétique de confession musulmane) sont les enfants d’un même homme-génie dénommé Soumaîla. »

La révélation coranique quant à elle, voici ce qu’elle proclame à propos du travail du fer à l’adresse du prophète David (Saw) :

Allâh a dit : {Nous lui (David) apprîmes la fabrication des cottes de mailles afin qu'elles vous protègent contre vos violences mutuelles (la guerre). En êtes-vous donc reconnaissants ?} (21/80)

Allâh a dit : {Et pour lui, Nous avons amolli le fer. (En lui disant) : "Fabrique des cottes de mailles complètes et mesure bien les mailles". Et faites le bien.} (27/11-12)

Ajoutons que le prophète David est considéré jusqu’à nos jours comme le saint patron des forgerons.


Les forgerons dans l’histoire : quelques cas

Lors de l’insurrection musulmane au Fouta Djallon au 18e siècle, Elhadj Maladho Diallo rapporte le cas d’un forgeron d’une grande intelligence et d’une ingéniosité hors du commun à faire pâlir de jalousie les grands marabouts. Il s’agit d’un certain Oussou, ancêtre des forgerons de Bôto Bôfel, un hameau situé non loin de Fougoumba dans la préfecture actuelle de Dalaba. « Très tôt, celui-ci aurait lié cause commune avec les marabouts préparant (l’insurrection musulmane), lui-même étant l’un des premiers venus à l’Islam. C’était un homme de science intègre, d’une intelligence extraordinaire. Chaque matin, il racontait textuellement à tous les marabouts réunis en conclave, les rêves faits la veille par chacun d’eux et en donnait l’explication exacte. Il construisit des hauts fourneaux pour y extraire le fer nécessaire à la fabrication des flèches et lances qui servirent à Talansan et un peu partout. »

Lors des guerres de Samory, ses forgerons étaient parvenus à copier et à fabriquer les fusils à répétitions de type européen, témoignant encore ici d’une grande ingéniosité.

Récemment, surtout durant la première République où il était très difficile de se procurer des pièces détachées importées, les forgerons ont réalisé des exploits pour dépanner les usagers. Je suis également frappé par l’habileté des personnes qui travaillent dans nos « casse » que je fréquente, notamment celles d’Abidjan.

Je me souviens en 1979, lorsque j’enseignais à l’IPC, avoir eu pour étudiant de la faculté de mécanique, un jeune qui, après les cours rejoignait souvent la bijouterie de son père située non loin à Landréah pour y travailler.

Un de mes parents avait coutume d’exalter la houe, le gardiennage et la forge. Comment à l’heure de la modernité, faire en sorte de mettre en œuvre des projets qui ne laissent au bord de la route, non seulement les cultivateurs et éleveurs traditionnels, mais les forgerons ?

Les lecteurs voudront bien être indulgents pour ce petit essai assez superficiel qui ne traite pas de tous les aspects de cette problématique mais aussi du fait que je ne saurais répondre aux multiples questions que soulève ce sujet. Je ne suis qu’un obscur karamoko lékol nin.

Was salam !


Boubacar Doumba Diallo


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