Boubacar Doumba Diallo Mardi, 22 Mai 2012 09:22
Etre fidèle au foyer des ancêtres, ce n’est pas en conserver les cendres, mais en transmettre la flamme (Roger Garaudy)
Après une série d’articles sur l’Islam au Fouta Djallon, je me propose dans cette très modeste publication d’aborder la propagation de l’Islam en pays malinké. Certains trouveront peut-être cela un peu prétentieux de ma part; aussi les internautes et les spécialistes voudront bien être indulgents et d’avance m’excuser pour les nombreuses insuffisances. Mais, c’est un début et une opportunité pour ouvrir une discussion et surtout un échange sans passion afin de permettre à tout un chacun de mieux connaitre une page de l’histoire de notre pays, la Guinée et aussi de découvrir les multiples liens séculaires qui unissent ses fils. Des historiens ont déjà étudié ces questions. Je souhaite juste faire profiter mes lectures aux uns et aux autres.
Située dans le Haut Niger, la métropole malinké de Kankan a eu un certain temps son destin politique lié à la confédération théocratique du Fouta Djallon. Cette bourgade située sur le territoire du Baté fut fondée au XVIIe siècle par des Maninka-mori fortement islamisés d’origine Sarakholé venus du Diafunu. Elle ne devint une véritable ville qu’au XVIIIe siècle. L’immigration des Kaba du Baté semble dater du XVIe siècle, leur plus ancien village étant Kabala, situé à quelques kilomètres au Nord-Ouest de Kankan. Ce dernier fut fondé par un petit fils de leur ancêtre Muramani (ou Abdourahmane Kaba) qui fut rejoint plus tard par sa sœur Mariamagbé, une sainte.
Précisons que la plupart des grandes lignées des Manden-Mori qui sont des Sarakholés d’origine sont issues du Baté. C’est ainsi que Kofilani est le foyer de diffusion des lignées Bérété en zone préforestière. Les Bérété é ont fourni les marabouts des Kamara, à l’époque de leur grande migration vers le Konyan, au XVIe siècle. Les Cissé ont pour foyer Bakongo, Binko pour les Turé et Soila pour les Diané. Tous ces villages sont groupés dans le Baté, ce qui met en évidence l’importance historique du pays de Kankan dans la diffusion de l’Islam en pays malinké particulièrement.
L’essor de Kankan découlait du trafic intense entre le Haut Niger et la Côte des Rivières du Sud, grâce à la sécurité relative que procurait le Fouta Djallon. Les commerçants malinkés comprirent vite cette opportunité et ils affluèrent en nombre vers ce nœud de routes commerciales, formé par le bief aval du Milo et son confluent avec le Niger. C’était le point de départ des pistes qui descendaient d’un côté vers les comptoirs européens et se dirigeaient de l’autre vers les kolateraies de la Forêt. Les agglomérations musulmanes se multiplièrent alors autour de Kankan jusqu’à former un véritable Kafu Dioula qui prit le nom de Batyé « entre les fleuves ».
La ville fut asservie pour quelques années par Brèma Condé Diakité, chef de guerre wasulunké qui à la tête d’une puissante coalition animiste avait envahi le Fouta Djallon et ravagé Timbo. Mais la ville de Kankan profita de la défaite de Brèma Condé au Fouta pour s’affranchir et former une petite république marchande placée sous l’autorité de la famille Kaba. C’était vers 1778. Celle-ci avait alors à sa tête un saint homme, le vénérable Alfa Kabiné auréolé d’un immense prestige, et qui avait dirigé la reconstruction du Baté. Jusqu’à sa mort vers 1810, Kankan se contenta de défendre sa liberté et de prospérer par la science musulmane et le négoce. Cependant les animistes du Sankaran relevaient la tête à mesure que la menace peule au Fouta s’estompait. Mais ils respectaient la Cité-Etat dont l’intense activité commerciale leur était profitable.
Kankan et Elhadj Omar
Kankan est ainsi devenue une métropole dont l’influence était incontestée, jusqu’à la lisière de la Forêt. C’est Kankan qui servait de relais au Fouta Djallon théocratique et c’est d’elle qu’aurait dû émaner le souffle de la révolution islamique. Bien que le Baté fut le pays natal de Mori-Oulen Cissé, d’obédience qadiri et formé au Fouta-Djallon, celui-ci déclenchera la première guerre sainte dans le sud. Kankan restera dans une politique prudente et conciliatrice envers les animistes du Sankaran et du Toron quinze ans après que les hostilités furent déclenchées au Konyan. Le successeur de Alfa Kabiné, son neveu Mamoudou Sanusi, dit Koro-Mamoudou était un vieillard paisible. Néanmoins, le prestige religieux des Kaba commençaient à pâlir devant l’éclat des Shérifu, venus du Moyen Niger au XVIIIe siècle et qui détenaient le wird de la confrérie qadriya. La rivalité des Shérifu suffit à expliquer que les Kaba se soient tournés vers la Tidjaniya dès 1838 (?), lorsqu’Elhadj Omar visita Kankan à son retour de la Mecque. Alfa Mamoudou, petit-fils de Mamoudou Sanusi, suivit aussitôt le grand marabout dont il devint un disciple (taalibu). C’était devenu certain que l’ardeur guerrière de la nouvelle voie allait contaminer les hommes du Baté et leur insuffler l’idée d’imposer enfin leur loi par les armes. Alfa Mamoudou constitua une colonne pour aider Elhadj Omar au siège de Tamba, qui marque vers 1851 le début de la guerre sainte (dyaadi). Dès son retour à Kankan, il entreprit une série de petites guerres destinées à élargir le Bâté ou à réduire la hargne des voisins animistes, les Kondé du Sankaran et les Konaté du Toron. Il se lança ensuite contre le Wasulu (1851-1852) ouvrant ainsi une grosse crise qui allait durer plus d’un quart de siècle.
Nous n’allons pas entrer dans le détail des péripéties des guerres saintes de Kankan pour ne pas allonger cet article. La mort d’Alfa Mamoudou suivit de peu la disparition d’Elhadj Omar dans les falaises de Bandiagara et la crise de l’Empire Toucouleur calma un moment l’ardeur de ses alliés de Kankan dont le nouveau chef Fadima Mori, lui accorda quelques années de quiétude. Son frère Umaru-Ba, finit pourtant vers 1870, par le persuader de reprendre une politique d’expansion. Il s’agissait cette fois d’écraser les Kondé du Basando et du Sankaran. Mais cette agressivité des Kaba souleva la colère de tous les animistes riverains du Niger, du confluent du Milo à Kouroussa. En représailles, ils organisèrent un véritable blocus commercial de Kankan et envoyèrent plusieurs renforts aux Kondé. Après plusieurs batailles et au moment où il allait triompher, Umaru-Ba Kaba se laissa surprendre et périt avec presque toute sa colonne (1873).
Les Kaba si proches de la victoire, étaient à présent aux abois et face à la coalition animiste, ils se virent obligés de se tourner vers Samori dont la jeune puissance grandissait sur le Milo. Ils ne pouvaient pas prévoir qu’en appelant le grand conquérant d’ailleurs pas toujours scrupuleux en matière d’Islam sur le Niger, ils allaient préparer son triomphe et causer leur propre perte. En 1881, après un siège, Kankan tombera dans l’escarcelle de Samori qui avait su jouer à fond la carte de la divergence profonde entre les deux confréries rivales, la tidjaniya et la qadriya. Il se montrera néanmoins, relativement clément à l’endroit des habitants de Kankan.
Was salam !
Diallo Boubacar Doumba
Note : Karamoko Qoutoubou de Touba au Fouta fut le maître spirituel de plusieurs grands marabouts :
• Alfa Mamadou Diouhé de Laminiya, instigateur de la rébellion hubbhu dans le Baïlo,
• Thierno Aliou le waly de Gomba, un autre grand hubbhu,
• Thierno Ibrahima ou waly de N’Dama, dissident hubbhu dans le Labé,
• Mory-Oulen Cissé, initiateur de la guerre sainte dans le sud , aux frontières du Konyan.