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Problématique de la démocratie en Afrique : crise systémique ou crise humaine? Le cas guinéen

Antoine Akoï 2 Sovogui  Mardi, 26 Janvier 2016 18:39

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SOVOGUI_Antoine_Ako_01La démocratie est le type de régime dans lequel les citoyens choisissent librement, par voie d’élections transparentes et régulières, leurs leaders politiques. Dans les conditions normales, le processus démocratique permet aux électeurs d’influencer, par le contrôle qu’ils exercent sur les candidats élus, la gestion du pouvoir. Plus la démocratie prend pied dans un pays, plus l’État de droit s’y affirme, plus les énergies créatrices s’y expriment et plus les initiatives de progrès y sont libérées. En conséquence, le niveau de vie des populations s’y améliore. La démocratie est ainsi, comme l’a dit le président Abraham Lincoln, le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Par exemple, en référence aux deux Allemagnes, avant leur réunification en 1990, il devient acceptable de dire que la différence de régime politique, entre autres, justifiait la disparité de niveau socio-économique des populations des deux pays. En 1990, l’Allemagne de l’Est, placée alors sous un leadership centraliste, avait un PNB de $159.5 milliards. Pendant la même année, l’Allemagne de l’Ouest, qui pratiquait un régime démocratique, avait un PNB de 945,7 milliards (CIA factbook, 1990). Partant, depuis 1989, la démocratie gagne du terrain à travers le monde. Cependant, malgré cette expansion phénoménale, le processus de démocratisation du pouvoir avance péniblement dans certaines régions du monde, dont notamment l’Afrique.

C’est pourquoi, des historiens, politologues et sociologues, parmi d’autres universitaires, se sont penchés, séparément ou en équipe, sur la problématique de la démocratie en Afrique. C’est ainsi qu’au cours de l'année 1997, Widner a émis la thèse de l’antagonisme inter-ethnique comme un facteur qui enliserait la démocratie sur le continent. De Walle a, quant à lui, souligné le musellement de la libre opinion par les régimes dictatoriaux. De leur côté, Adjangba et Hutchful ont, séparément, cité le travestissement de la démocratie par l’irruption des militaires sur la scène politique. Par ailleurs, en 2009, Chirambo a dénoncé la pratique de la corruption qui paralyserait la démocratie sur le continent, etc.

La présente réflexion tente d’aller au-delà des symptômes du dysfonctionnement que le processus de démocratie connait en Afrique, pour évaluer les causes profondes qui les sous-tendent. En fait, la démocratie est un « système politique » qui se déroule au sein d’un « système social » qui a été construit par des dynamiques sociohistoriques. Ces dernières ont moulé des structures mentales collectives qui sont des « systèmes de pensées » qui, à leur tour, le forgent dans une symbiose circulaire. L’article, bien que portant sur la démocratie en Afrique, se focalisera sur la Guinée-Conakry. Le choix de ce pays s’explique par le fait qu’il est mieux connu de l’auteur ; et en outre, il est représentatif de plusieurs pays d’Afrique francophone, tant dans leurs diversités culturelles que dans leurs épreuves politiques.

Quatre dynamiques, entre autres, freinent, isolément ou conjointement, l’avancée de la démocratie en Guinée : (1) la coexistence de quatre ethno-cultures, chacune ayant son échelle de valeurs, sa civilisation et sa langue; (2) l’usage de l’ethno-régionalisme comme piédestal du multipartisme; (3) les positionnements mentaux hérités des expériences de leaderships islamique, puis colonial; et (4) la pratique de la démocratie présidentielle de la 5e République Française de 1958, dans un contexte psychosocial qui s’y aliène.

Selon les anthropologues, la culture est l’ensemble de codes normatifs qui constituent les traditions séculaires d’une société. Elle est, comme le dit Geert Hofstede, le mécanisme de programmation du mental collectif qui moule l’identité propre à chaque société. En Guinée, il existe quatre cultures différentes, dont chacune à ses échelles de valeurs. Cette diversité de cultures engendre une disparité de structures mentales entre les ethno-cultures qui peuplent l’univers sociopolitique guinéen. Cet état désarticule les composantes humaines du système et entretient le dysfonctionnement du leadership démocratique.

Le multipartisme est un élément cardinal de la démocratie qui permet l’engagement du maximum d’intérêts divers dans les joutes politiques. Cependant, sur le terrain Guinéen le multipartisme a pris la forme de combat hégémonique qui oppose les ethno-régions. Ce fait a engendré un climat de conflits inter-partisans qui divise le pays en deux factions, notamment. D'un côté, il y a le RPG, majoritairement malinké, et ses alliés et, de l’autre côté, il y à l’UFDG, majoritairement foulbé, et ses alliés. Dans ce combat, les partis ethniquement minoritaires sont tenus de prendre faits et causes pour l’un ou l’autre des camps au risque d’être marginalisés sur la scène politique nationale. Cette réalité du multipartisme en Guinée travestit l’esprit de la démocratie et pave la voie à l’avènement d’une ethnocratie, plus ou moins ouverte.

Il y a aussi les expériences acquises successivement du leadership islamique et de l’administration coloniale qui influencent jusqu’à maintenant le comportement des gouvernants et des gouvernés Guinéens. Dans le premier type, le leader était choisi soit pour son érudition coranique ou pour sa maitrise de la jurisprudence islamique. Aussi, ce type ne pratiquait pas l’alternance de personnes au pouvoir, selon les règles de la démocratie occidentale. De manière générale, le titre d’Imam ou de Calife est attribué au titulaire à vie. Quant au leadership colonial, il était fondé sur la désignation de chefs au lieu de consultations populaires. Les sujets à « bon profil », selon l’appréciation coloniale, étaient choisis pour servir les intérêts de la métropole. Ces pratiques de leadership, qui ont laissé de profondes empreintes dans les mémoires collectives des Guinéens, transparaissent dans les comportements absolus des gouvernants face à des gouvernés frileux et conciliants. Les expériences de ces deux types de leaderships ont cultivé des approches qui inconsciemment n’embrassent pas le processus d’élections des leaders ainsi que leur alternance au pouvoir. Ce sont là des pesanteurs psychologiques qui endiguent la démocratie en Guinée.

La pratique de la démocratie présidentielle française, dans presque l’intégralité de son esprit originel, est aussi l’une des causes du bégaiement de la démocratie en Guinée. En puisant dans les archives de France, on constate que la 5e République a été le produit de faits politiques et historiques majeurs tels que : le manque de consensus entre les acteurs de la politique Française; l’affaiblissement de l’exécutif; l’instabilité de gouvernements depuis la fin de la Seconde guerre mondiale ; les soubresauts dans les colonies françaises en quête d’indépendance, marqués surtout par la Guerre d’Algérie dont les réverbérations politico-militaires faisaient échos sur la scène internationale. C’est dans ce climat de précarité que le général Charles de Gaulle, de retour sur la scène politique, proposera son modèle de démocratie présidentielle. Il entrera en vigueur en 1958, sous la 5e République française. Cet unique modèle de démocratie présidentielle a donc été conçu spécifiquement pour la France pendant une période particulière de son histoire.

En outre, ce type de régime fait du président de la République la clé de voute du pouvoir, il a la haute main sur le cabinet et il plane majestueusement au-dessus de l’Assemblée nationale. Certes, il y a eu des changements, notamment en 1970, 1971 et plus tard en 2004, qui ont entamé cette autorité. Le naïf mimétisme d’un tel régime présidentiel fort dans une Guinée caractérisée par l’ethno-régionalisme et une culture démocratique approximative, éprouve le processus de démocratisation du pouvoir.

En résumé, la diversité de cultures, avec les inhérentes variantes d’échelles de valeurs ; le multipartisme fondé non sur l’ appartenance à des classes socioéconomiques mais plutôt sur les intérêts ethno-régionaux ; l’hybridité de culture de leadership suite aux expériences islamique puis coloniale ; et la pratique de la démocratie présidentielle française hors-contexte sociohistorique, sont parmi les causes majeures qui désarticulent le système de démocratie et enlisent le processus en Guinée.

Dans certains milieux guinéens, on croyait que la crise de leadership était liée au régime du Sékou Touré, puis à celui de Lansana Conté ; elle l’a pourtant survécu jusqu’à maintenant, certes avec quelques variations positives. Ce n’est donc pas une crise conjoncturelle mais plutôt structurelle, parce qu’elle est systémique. Dans l’état actuel du système politique guinéen, il faut préciser que le changement d’hommes à la tête de l’État entrainerait une faible amélioration du mode de gouvernance dans le pays ; car l’architecture du système définit les marges de manœuvres des facteurs humains qui opèrent en son sein. A titre d’illustration, une automobile, qui est un système mécanique, conçue pour aller à une vitesse maximum de 120KM, ne roulerait jamais à 200KM par simple changement de chauffeur. Il en est de même pour les systèmes politiques et sociaux. Conséquemment, le système de leadership politique guinéen a besoin de profondes réformes pour engendrer une démocratie de représentation intégrée ; un modèle à effet centrifuge qui polariserait les esprits et les cœurs des citoyens sans considération ethnique ou confessionnelle ; un modèle en lequel les peuples des quatre régions se reconnaitraient sans trop d’efforts.

Il convient d’ajouter que tout système social résiste de manière intrinsèque au changement. Toutefois, dans l’histoire, certaines personnalités politiques ont tenté et réussi le changement de système dont ils avaient reconnu l’inefficacité, voire même l’incongruité. Le président russe Gorbatchev, avec sa perestroïka, a amorcé la mise à terme du système soviétique. Il y a aussi le cas de Mandela qui, après son accession au pouvoir, a su éviter la continuation de l’apartheid, dans sa version pro-Bantous, au détriment des minorités afrikaners. Le changement doit porter sur les sous-systèmes majeurs du système ; et aussi, les causes de la résistance doivent être identifiées afin de concevoir une approche appropriée et efficace.

Enfin, il conviendrait de préciser, pour l’attention des esprits pessimistes quant au besoin d’un nouveau modèle de démocratie guinéenne ou africaine, qu’il n’existe pas un format rigide de démocratie. Des experts comme Robert Dale ou Arendt Lijphart, sont unanimes qu’il existe plusieurs variantes de démocraties. En fait, par exemple, le mode de fonctionnement et l’architecture de la démocratie présidentielle américaine sont différents de ceux de la démocratie présidentielle française. De même, les modes de gestion et de fonctionnement de la démocratie parlementaire britannique sont différents de ceux de la démocratie consociationnelle suisse. Le type de démocratie convenable serait celui qui épouse la sociologie des composantes démographiques du pays tout en assurant la participation de la majorité à la définition du destin collectif. L’élite guinéenne, en particulier, et l’élite africaine, en général, doivent faire preuve d’intelligence créatrice pour concevoir des modèles de démocratie adaptées qui coulissent dans le moule de leur concept respectif de leadership.


Antoine Akoï 2 Sovogui


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