Akoï II Sovogui Vendredi, 05 Juin 2015 21:33
Depuis son amorce, le 23 décembre 1990, suite à l’adoption de la Loi fondamentale, la tentative de démocratisation avance péniblement en Guinée. Cependant, comme pour nombre de pays africains, la réussite de la démocratie est cruciale pour la Guinée. Pourquoi la problématique de la démocratie dans notre pays revêt-elle une telle importance ? C’est parce que la démocratie, contrairement à l’autocratie, cultive la stabilité politique en créant un consensus entre les différents intérêts politiques. En outre, selon Amartya Sen, prix Nobel de Sciences économiques, de 1999, les libertés politique et civile catalysent les initiatives privées qui, à leur tour, promeuvent le développement socioéconomique. Le régime politique, de manière générale, détermine le niveau des secteurs d’activités publiques que sont l’éducation, la santé publique, la sécurité nationale etc. En fait, il est établi que la défaillance de la démocratie est la cause principale du sous-développement structurel qui sévit en Afrique sub-saharienne. Selon le PNUD, en 2013, cette région a enregistré une moyenne d’Indice de développement humain (IDH) de 0,475. Ce chiffre a été le plus bas du monde en 2013 ! La Guinée, malgré les revenus qu’elle tire des ventes de ses minerais (bauxite, or, diamant etc.), figure dans ce lot de déshérités planétaires, avec un IDH de 0,392.
C’est pourquoi, depuis plus de deux décennies, des chercheurs tentent d’identifier les dynamiques sociales, économiques, historiques, etc. qui enlisent la démocratie dans les pays comme la Guinée. Par exemples, Widner, auteur du livre Démocratie en Afrique, attribue le bégaiement de la démocratie en Afrique à l’inimitié viscérale entre, d’une part, les partis au pouvoir et, d’autre part, ceux de l’opposition. De Walle, professeur de Sciences politiques à l’Université de Princeton, USA, soutient, quant à lui, que le musellement de la presse privée et la restriction de la liberté d’expression en seraient l’une des origines fondamentales. Le présent article tente de définir les fondements systémiques inter-liés et complexes qui sous-tendent le dysfonctionnement de la démocratie, dans le cadre de la Guinée, de 1990 à 2015.
En effet, la démocratie est un système sociopolitique ; elle fonctionne à partir des interactions de ses sous-systèmes, en tant qu’éléments structurellement articulés: la constitution, le principe de la séparation des pouvoirs, la liberté de presse et d’opinion, le multipartisme, et la tenue d’élections libres, régulières et transparentes. Il y a aussi les acteurs qui animent la scène de la démocratie. Ce sont : la société civile, les syndicalistes, les partis politiques, les électeurs, etc. ; sans ces acteurs, la démocratie perd son centre et ses contours. Il faut souligner que tout système est régi par des lois : (a) un système n’existe que par l’articulation synchrone de ses sous-systèmes, et (b) la force d’un système est égale à celle de son sous-système le plus faible. Par exemple, une automobile cesse de rouler dès qu’une de ses pièces-maitresse, comme le carburateur, tombe en panne. De manière similaire, la démocratie ne fonctionne que de par l’articulation de ses sous-systèmes et de par la qualité minimale de chacun d’eux. Qu’est-ce qui caractérise la désarticulation de la démocratie en Guinée ? Quelles en sont les faiblesses ? Ce sont là autant de questions auxquelles l’auteur de la présente cogitation tentera de répondre à travers une série d’articles. De manière logique, la réflexion sur la problématique de la démocratie commence par celle qui porte sur la constitution qui en est le « cœur ». Quelles sont les faiblesses de la Constitution Guinéenne en vigueur depuis 2010 ?
Le premier handicap de la constitution Guinéenne provient du statut de l’institution, à savoir le CNT (Conseil national de transition), qui l’avait élaborée en 2010 ; en effet, celle-ci avait été mise sur pied par une ordonnance du CNDD (Conseil national pour la démocratie et le développement), qui était un régime anticonstitutionnel, parce qu’issu d’un coup d’Etat. Certes, les membres du CNT étaient des citoyens recrutés au sein de la société civile, des syndicats des travailleurs et du CNDD, mais cette structure n’avait pas reçu l’onction du peuple. Le deuxième handicap de la Constitution est son caractère « illégitime » dès lors qu’elle n’a pas été adoptée par referendum.
Le troisième handicap de la Constitution, qui relève de la faute des gouvernants, est sa non-utilisation en tant qu’instrument juridique quant à la gestion du pays. Pire, elle est même violée en plusieurs de ses articles par ceux-là même qui étaient censés en être les garants. Sous la deuxième République du général Lansana Conté, la Loi fondamentale avait été constamment transgressée, notamment en ses articles 5, 7, 8, 9, 20 et 31. Il en est de même sous le régime du président Alpha Condé. Le quatrième handicap de la Constitution est sa méconnaissance, aux sens figuré et propre, par les populations guinéennes. Suite à un sondage à main levée, il a été établi qu’une écrasante majorité de Guinéens ne connait pas le concept de « constitution » ; peu de Guinéens en ont une idée claire ; et même une frange importante des intellectuels du pays avoue ne l’avoir jamais lue. Conséquemment, l’ignorance de la Constitution par bon nombres d’électeurs et même d’élus en fait un instrument de formalité qui git dans les tiroirs. C’est cette triste réalité, entre autres, qui encouragerait sa violation par les autorités du sommet à la base de la hiérarchie administrative, de 1990 à 2015.
En conclusion, les multiples handicaps qui caractérisent la constitution Guinéenne en font en réalité une coquille vide. A la lumière de ce qui précède, on comprend pourquoi les libertés civiles et politiques des citoyens sont régulièrement foulées au pied ; et aussi, pourquoi le climat propice à l’économie de marché en est incertain. Ceci explique, entre autres, l’hésitation des financiers, tant nationaux qu’étrangers, à investir dans un pays dont l’environnement juridique est hypothétique. Aussi, les faiblesses de la constitution, en étouffant l’esprit républicain qui devrait animer l’Etat, aggrave la division des populations en groupements ethniques. Une démocratie dans laquelle la Loi Fondamentale n’est pas respectée devient un jeu de poker politique au cours duquel tous les coups sont permis. En fait, qu’est-ce qui causerait la marginalisation de la constitution en Guinée?
Selon des sociologues, plusieurs facteurs concourent au sabotage de la constitution dans les pays africains, y compris la Guinée. Ce sont notamment : la dimension étrangère de la démocratie occidentale qui l’aliène aux cultures politiques locales; la pratique de l’autocratie héritée de l’expérience de la colonisation « directe » française. Ce style de colonisation conférait le pouvoir dans son entièreté aux administrateurs et agents coloniaux qui n’étaient pas élus par les populations. Il y a aussi la conception traditionnelle du leadership africain qui considère le chef comme un gérontocrate intouchable. L’amalgame de toutes ces valeurs a engendré dans le mental collectif des mesures variées de leaderships. Ce fait a conséquemment engendré des perceptions et des interprétations diverses quant à la pratique de la démocratie dans les pays postcoloniaux, comme la Guinée.
C’est pourquoi, pour bâtir une assise légale et légitime pour une vraie démocratie en Guinée, il serait nécessaire de prendre les mesures suivantes : (a) profondément réviser l’actuelle constitution et la faire adopter par referendum ; (b) concevoir et instituer un programme de formation civique afin que les citoyens apprennent la philosophie et la pratique de la démocratie. Mais, dans un pays avec un taux d’alphabétisme de 25,30%, selon la CIA dans sa livraison de 2015, l’effort de démocratisation repose principalement sur la volonté politique du président de la République. Cela est d’autant plus vrai que dans un régime présidentiel, emprunté maladroitement à la Ve République française et africanisé, le président détient, ouvertement ou non, tous les pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire). Si, comme l’a dit le président américain Abraham Lincoln, « aucun gouvernement qui se veut démocratique ne saurait gouverner sans le consentement des citoyens », tout gouvernement qui se veut démocratique doit utiliser la Constitution comme boussole de sa gouvernance.
Akoï II Sovogui
![]()