Imprimer

Mémoire, démocratie et relèvement national en Guinée

Wayloune Barry  Mardi, 26 Août 2014 21:06

Facebook

 

Dans un de ses discours, James Freeman Clarke, écrivain américain (1810–1888) a fait cette distinction qui ne manque pas de pertinence : « la différence entre le politicien et l'homme d'État est la suivante : le premier pense à la prochaine élection, le second à la prochaine génération ». Depuis 2009, début de la période dite de « transition », il n’est question que d’élections en Guinée. La période de transition qui aurait dû permettre de poser les bases d’une véritable refondation de l’Etat et de consolidation du processus démocratique, a été plutôt dominée, en raison de multiples pressions d’origines diverses, par des préoccupations subalternes fondées sur des calculs à court terme qui en ont fait des priorités à satisfaire dans l’urgence. Une urgence factice qui n’a nullement tenu compte des enjeux réels autour desquels s’articule l’avenir de la nation.

Plus de cinq ans après, où en sommes-nous ? Eh bien, nous en sommes à parler d’élections encore. Un rappel, en accéléré, de la chronologie des événements « électifs » qui se sont succédé nous donne ceci :

En restant à la surface de ces événements, on est tenté de dire que « la Guinée se porte bien, et même très bien. La démocratie est en marche. » En effet tout se passe comme si notre pays était sur la bonne voie de l’édification d’une nation viable, paisible, et d’une démocratie aux fondements solides. En réalité, nous sommes en présence d’une énorme illusion d’optique. Et qu’on en ait conscience ou pas, qu’on le reconnaisse ou pas, ces événements occultent une problématique centrale enserrée dans un silence épais : la problématique du regard critique à porter sur notre histoire mi-centenaire, d’avoir recours à la mémoire, afin d’en tirer les enseignements requis pour engager, sur des bases politico-institutionnelles solides et consensuelles, l’édification d’une nation démocratique et de progrès.

Le présent propos ne prétend nullement explorer cette problématique dans toute son étendue qui, du reste, requiert une autre approche et un espace à la mesure de sa densité, de sa « sensibilité » et de la complexité des enjeux, socio-politiques et éthiques autour desquels elle s’articule. En ce moment crucial de l’histoire nationale, les présentes lignes constituent tout juste un appel à davantage de prise de conscience sur l’urgence et la nécessité d’interroger notre passé, notre mémoire collective, pour en tirer les enseignements utiles à la définition de repères solides et à la mobilisation des citoyens autour de valeurs partagées et propices au relèvement progressif de la nation.


Une histoire douloureuse et répétitive

C’est un truisme de dire qu’à chaque étape potentiellement porteuse de changements, vivement souhaités par les Guinéennes et les Guinéens, ceux-ci ont puisé, du tréfonds de leur sagesse, les forces nécessaires pour espérer et s’engager. Mais à chacune de ces étapes déterminantes de leur pénible existence, ils ont déchanté. Et, souvent, ils ont terriblement déchanté. Au fil du demi-siècle que nous venons de franchir, depuis 1958, les évènements et les faits alternant espoirs et désillusions se sont succédé avec une tragique régularité et des conséquences dévastatrices sur les plans humain, politique, socio-économique et culturel. Point n’est besoin de rappeler ici les horreurs, les violences et autres abominations qui ont émaillé la vie de la nation et ébranlé ses fondements.

Malgré ces faits récurrents et leur nocive incidence sur la vie nationale et les conditions de vie des populations, nous restons, encore aujourd’hui, tributaires et victimes de ce lourd passé qui envahit notre présent et nous ôte l’élan et la lucidité nécessaires pour envisager l’avenir avec suffisamment d’assurance. Au fil du demi-siècle qui vient de finir, par impuissance ou par incurie, nous nous sommes installés dans une sorte de léthargie tellement prégnante qu’elle est perçue comme « normale » quand, plus trivialement, on ne la fait pas découler de la fatalité, d’un dolorisme inconscient ou d’une irrémédiable malédiction.

Certes, les appels en faveur de l’organisation d’un dialogue national, les exhortations pour une « halte historique » consacrée à une large concertation nationale n’ont pas manqué. Des intellectuels et quelques rares politiciens s’en sont fait l’écho depuis les années 90. D’autres ont réitéré cet appel tout récemment. Mais ces appels n’ont jamais fait l’objet d’une prise en charge institutionnelle et politique, résolument inscrite dans la perspective d’une rupture féconde, c’est-à-dire une rupture fondée sur l’analyse critique du passé et une « remise à plat » génératrice d’enseignements constructifs et d’orientations utiles pour l’avenir de la nation.

Il n’y a donc pas à s’étonner que nous continuions à nous débattre dans un présent lourd de notre passé. Un présent sous l’enveloppe inhibitrice des tares et des dérives politiques qui ont dévitalisé la nation et induit un mal-être débilitant au niveau des populations.

On a coutume de dire que »l’Histoire est l’institutrice des hommes et des peuples ». C’est vrai. Mais c’est à condition qu’ils l’écoutent, qu’ils lui posent des questions, qu’ils en apprennent les leçons et qu’ils sachent utiliser, de façon critique et à bon escient, ses enseignements. Ignorer le passé, ou le méconnaitre, est toujours lourd de conséquences. « Ceux qui oublient le passé sont condamnés à le revivre. » Et c’est justement dans cette pénible situation d’un passé revécu quasi intégralement et en permanence, que la Guinée s’est enlisée il y a un peu plus de cinq décennies. Dans une sorte de course de relai, grandeur nature à l’échelle de l’Histoire nationale, le « passage du témoin » s’est opéré, successivement, entre « Révolution », « Redressement national », « Conseil national pour la démocratie et le développement » et « Changement ». Dans leur version étatique, les régimes qui se sont succédés ont revêtu des formes correspondant, respectivement, au « Tout Etat » au « Non Etat », à l’ « Etat militaro-affairiste » et, enfin, si l’on n’y prend garde, à l’ « Ethno-Parti-Etat ». Ces régimes ont tous eu recours, toutes proportions gardées, aux mêmes « techniques » d’exercice et de confiscation du pouvoir : démagogie, gestion patrimoniale du pouvoir d’Etat, violences, « complotites », culte de la personnalité, arrestations arbitraires, ethno stratégie, sectarisme, fraudes électorales, corruption, appels à la haine de l’autre, etc. Toutes ces tares procèdent de cet atavisme politique généré par la filiation historique qui lie, dans une sorte d’enchainement organique de causes à effets, les différents régimes suscités. Car, il faut bien le dire, il ne s’agit point, d’un régime à l’autre, de séquelles mais de résurgences réelles, complètes; ce ne sont pas des vestiges, mais des pratiques intégrales qui sont tout juste réactivées, réinvesties dans le « champ politique » et utilisées comme instruments de gouvernement.

C’est cette histoire politique répétitive et douloureuse qui a généré, en plus des tragédies innommables, deux problèmes majeurs et d’une extrême gravité pour notre pays :

La vie politique du pays a fonctionné sur le mode du patrimonialisme et, donc, de la personnalisation du pouvoir d’Etat. Celui-ci est rattaché à un individu et en dépend. Dès lors, la politique se nourrit de démagogie, de populisme, de culte de la personnalité et génère la constitution de clans ou de groupes de soutien aussi variés et changeants que les intérêts et les motivations qui les sous-tendent. Ces pratiques ont persisté et se sont exacerbées à certaines périodes de l’histoire du pays. Cette tragique réalité historique n’a pas permis l’émergence d’institutions fortes, fonctionnelles et durables ni sur le plan politique ni, a fortiori, sur les plans social, culturel et économique. Aujourd’hui nous ne pouvons nous prévaloir ni d’un capital politique, ni d’un patrimoine institutionnel, digne de ce nom, solide et exploitable pour la consolidation des bases de la nation et pour l’impulsion de son développement socio-économique.

Au plan du « vivre ensemble », la Guinée se trouve dans une situation quasi anomique. Les valeurs essentielles qui ont toujours régi les rapports de bon voisinage, de compréhension mutuelle, d’entraide et de convivialité entre les ethnies constitutives de la population guinéenne ont été mises, à plusieurs reprises, à rude épreuve au fil des 55 ans d’existence de la République de Guinée. Aujourd’hui nous sommes en face d’une nation lacérée, dévitalisée, en délitement graduel et dont l’existence, dans la durée, est fortement menacée. Cette situation est vécue au quotidien, par des guinéens et des guinéennes, dans les administrations, les marchés, les rues, les mosquées, les hôpitaux, les écoles, etc. Tout ceci découle de notre douloureuse histoire et nous renvoie aux épisodes sombres de notre passé et à nos irresponsabilités actuelles ; c’est-à-dire, tout crûment, aux dérives politiques, aux manipulations cyniques et autres mascarades qui l’ont ponctuée et qui ont été initiées et/ou animées par des intellectuels, des politiciens, des religieux, des journalistes, des officiers et des hommes de troupe de l’armée, des professeurs, des écrivains…

C’est tout cela qui fait que nous n’avons que peu de fierté à tirer des bientôt 56 ans d’existence de notre nation et que nous ne pouvons continuer à accepter stoïquement la reproduction d’un passé qui fait de notre présent le théâtre de manipulations sordides, d’agitations politiques stériles, de « formalismes démocratiques » au « goût du jour » et qui sont en passe de compromettre l’avenir du pays.


Pourquoi faut-il avoir recours aux enseignements de notre Histoire et aux éclairages de la Mémoire ?

De toute évidence, pour notre pays, l’aspiration à la démocratie porte intrinsèquement, et induit impérativement, celle de la réconciliation nationale. Il faut souffrir d’une cécité politique très dense, ou être un politicien véreux, pour penser qu’on peut bâtir une nation viable et une société démocratique en Guinée dans un contexte de délitement national, de rancœurs interethniques et de division.

Il se trouve que la réconciliation nationale ne peut (ne saurait) se satisfaire de simples déclarations d’intention, d’exhortations sentimentales ou d’appels angéliques au pardon. Elle ne saurait, non plus, se construire sur la base de slogans vaporeux du genre «  oui à l’unité nationale », « la Guinée est une famille », « les Guinéens doivent se pardonner », etc. Ces pirouettes démagogiques et grandiloquentes cachent mal les postures négatrices des vérités historiques et les attitudes « banalisatrices » des tragédies et autres horreurs que nous continuons à vivre.

Envisagée sous l’angle de l’histoire chaotique de notre pays et de sa fragile situation actuelle, la réconciliation nationale est, sans aucun doute, la plus grande œuvre sociale et politique qu’on puisse réaliser aujourd’hui au bénéfice du peuple de Guinée. En cela, elle est à la fois une priorité et un impératif. En effet, « la démocratie tire d’abord sa légitimité la plus éminente de deux axiomes : la souveraineté appartient au peuple et à personne d’autres ; toutes les personnes qui forment ce peuple souverain sont égales en droit, en particulier en ce qui concerne leurs droits de citoyens »1.

Bien plus, et comme le dit si justement Federico Mayor (ex-directeur général de l’Unesco de 1987 à 1999) « la démocratie n’est pas seulement une procédure électorale et une forme de gouvernement ; mais c’est aussi, et surtout, un mode de vie ». En l’occurrence, c’est un mode de vie qui met en présence des hommes et des femmes d’origines ethniques diverses, de confessions religieuses et d’opinions politiques différentes. C’est un mode de vie qui requiert donc des valeurs partagées. Ces valeurs sont, entre autres, la paix, le respect de la vie humaine, la solidarité, la convivialité, la justice, le souci de l’autre, la responsabilité, la tolérance, le sens de l’intérêt commun.

Et c’est pourquoi, dans le contexte actuel de notre pays, la réconciliation nationale est tout d’abord un impératif éthique. C’est la réconciliation nationale qui peut, et qui doit, conférer à la démocratie sa légitimité morale. Car, et on le sait, « la démocratie a besoin d’une légitimité morale qui, bien que nécessairement fondée sur des valeurs qui lui soient propres, doit se concilier avec celles de la population concernée »2. Ce qui suppose la restauration, la promotion et la préservation des valeurs fondamentales du « vivre ensemble ».

La réconciliation nationale est ensuite une exigence politique. C’est un préalable déterminant dans la refondation de l’Etat, la réhabilitation de son autorité ainsi que pour la mise en place et le fonctionnement des institutions républicaines. La réconciliation nationale est donc un adjuvant pour la démocratie et un tremplin pour le relèvement graduel de la nation. Tout ceci montre bien qu’on ne saurait promouvoir un processus démocratique viable dans un contexte de peur de l’autre, de défiance, de méfiance et, pour tout dire, de déficit d’humanité.

Mais pour que la réconciliation nationale soit effective et durable, nous devons assumer notre histoire et en tirer judicieusement et efficacement parti. Assumer notre histoire, c’est lui donner « une vocation didactique » par l’utilisation des enseignements que nous devons en tirer et par l’accomplissement du « devoir de mémoire » dans une perspective constructive. Le recours aux enseignements du passé et aux éclairages de la mémoire a une fonction « d’hygiène sociale », d’immunisation et de protection du corps social et de la nation contre les résurgences, les continuités inhibitrices et le recyclage des abominations. Elle doit s’appuyer sur un socle de valeurs que sont la responsabilité, la vérité, la justice et la paix. La viabilité et la portée de la réconciliation nationale en dépendent largement. Celle-ci n’est pas une fin en soi ; elle est un instrument pour la promotion des valeurs démocratiques et un garant pour la mise en place d’institutions intégratrices et mobilisatrices de l’ensemble des fils et des filles du pays pour le relèvement national.

Le passé d’un pays, la mémoire d’une nation, est un miroir. C’est en se regardant dans ce miroir que la nation fait une rencontre avec elle-même. C’est en faisant un effort conscient de se voir dans ce miroir qu’elle peut instaurer un dialogue avec elle-même, prendre conscience de son état et se poser les questions essentielles qui se rapportent à sa viabilité, à sa vitalité et à son devenir afin d’y apporter les réponses qui conviennent.

Aussi longtemps que nous hésiterons à apprendre utilement de notre passé, nous nous arc-bouterons sur un présentisme creux et nous aggraverons, de facto, notre cécité face aux exigences de l’avenir de la nation, aux responsabilités et aux engagements qu’elles requièrent. Faire recours à notre histoire, c’est lui conférer une importance en dépit des tragédies dont elle est grosse. Tirer les leçons du passé, sur la base d’un examen critique des faits et événements qui l’ont ponctué, c’est assigner à notre histoire un rôle d’une grande portée didactique, sociale, éthique et civique. « A nous de jouer ! » Pour reprendre l’ « Appel aux indignés de cette terre » lancé par Stéphane Hessel3.


Wayloune Barry

__________________________
1Guy Hermet in : Culture et Démocratie. Edition UNESCO/Albin Michel; 1993-Paris

2Guy Hermet in : Culture et Démocratie. Edition UNESCO/Albin Michel; 1993-Paris

3Stéphane Frédéric Hessel diplomate et écrivain français (1917-2013)


AAA_logo_guineeactu_article 

 

Facebook