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Qu’est-ce qu’un intellectuel ? Quel rôle doit-il jouer dans la société ?

Thierno Aliou G. Diallo   Jeudi, 05 Juin 2014 15:33

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DIALLO_Thierno_Aliou_01Qui d’entre nous n’a posté un jour un commentaire en réaction à la publication d’un article afin de mettre son grain de sel, et critiquer l’écrit selon son « schéma cognitif » contribuant ainsi d’une manière ou d’une autre au débat d’idées. A l’heure actuelle où la parole se démocratise, les flux de connaissances envahissent le monde et bousculent nos habitudes par le biais d’Internet et des réseaux sociaux. Je me demande : quelle est la place à accorder aux discours savant dans la construction d’une nation apaisée bâtie sur les principes de la démocratie et du vivre ensemble ?

Pour être plus clair, quels rôles les intellectuels doivent jouer dans l’instauration d’un Etat de droit où chaque citoyen aura son mot à dire concernant les grandes décisions du pays ? Qu’entend-on par intellectuel dans le cas de la Guinée ? Un intellectuel peut-il être un bon politicien ou un bon fonctionnaire ? Pourquoi les intellectuels, cadres, techniciens et autres acteurs politiques guinéens ne parviennent pas à influer positivement sur les affaires du pays ? L’intellectuel doit-il avoir impérativement un bac+5 ou un doctorat ?

La visée de cet article n’est pas de répondre à toutes ces questions, le but premier est de susciter un débat d’idées, où la contradiction et la complémentarité constitueront une valeur ajoutée sur notre questionnement qui est la participation des intellectuels dans le développement et la modernisation de tout pays.

Pour éviter les équivoques sémantiques et les sentiments de discriminations à l’encontre de ceux qui se sentiront lésés ou oubliés par le choix de cette thématique centrée sur la place des intellectuels dans la promotion d’une nation démocratique en Guinée, je compte dans mes prochains écrits élargir le champs de réflexion sur la participation au développement de ceux qu’on qualifie d’analphabètes.

Sachant qu’il est aventureux d’ébaucher une définition universelle de l’intellectuel tant cette notion est dépendante du contexte historique dans lequel elle est utilisée. Je vais proposer dans un premier temps, une définition tranchée et personnelle de ce que j’entends par intellectuels. Ma proposition sera enrichie dans un deuxième temps, de définitions plus savantes issues de recherches universitaires afin de monter comment les autres conçoivent ou entendent la notion d’intellectuel. Puis dans un troisième temps, j’essaierai de répondre aux questions avancées précédemment en m’évitant de donner une tournure académique à l’article.


I- Qu’est-ce que j’entends par intellectuel
 ?

De manière minimaliste et triviale, pour moi un intellectuel est avant tout un universitaire ayant au moins un master dans une discipline donnée, et dans sa manière de faire, de penser, d’agir, concilie le bon sens, l’éthique, la vérité, la probité et l’humilité. L’intellectuel est celui qui agit de façon désintéressée mais aussi celui qui de par ses activités participe à l’émergence des idées innovantes et à la production des savoirs pratiques et théoriques.

Cette proposition de définition suppose que la personne intellectuelle, agit ou doit toujours agir de la même manière, quelle que soit la situation dans laquelle s’opèrent ses actions dans le respect des valeurs auxquelles, il croit et qui structurent sa personnalité et son statut d’intellectuel. Ce qui peut supposer aussi qu’un bon intellectuel agira toujours en prenant fait et cause pour la justesse de ses actions et l’utilité des celles-ci dans la mission qui lui est confiée et militera dans l’intérêt collectif. Par exemple, en congruence avec son statut un docteur de droit donc un intellectuel nommé pour diriger un ministère de la république, s’il revendique ce statut d’intellectuel et qu’il rentre dans le cadre des définitions émises plus haut n’aura pas du mal à exercer son « intellectualité » dans le cadre de cette mission. Car même dans un environnement conflictuel et peu propice à l’exercice de sa fonction, l’intellectuel a et aura toujours des choix à faire. Le choix de travailler selon les cadres définis par son poste en résistant le plus sereinement possible aux pressions et tentations contraires à sa mission. A défaut, présenter sa démission s’il se trouve dans l’impossibilité de travailler normalement et conformément à la mission qui lui a été confiée. C’est une preuve d’affirmer et de faire valoir son intellectualité en exprimant son désaccord quant au style du travail qui ne correspond pas sa vision. Même dans un Etat violent, il est possible de faire des choix, nulles intimidations ne doivent être prétextes et excuses pour justifier des attitudes qui corrompent les missions attendues et normales de l’intellectuel dans le jeu politique. Sartre disait : « Le choix d’un homme engage toute l’humanité, car il doit pouvoir répondre de ce choix devant chacun et se demander sans cesse ce qui se passerait si les autres hommes faisaient le même choix que lui. L’homme crée des valeurs auxquelles il choisit d’obéir. Sa manière de vivre et sa façon de penser l’engage face aux autres. Son choix libre est bien l’expression d’une responsabilité totale ».1

Si nous nous entendons sur cette proposition de définition qui n’engage que ma conception de l’intellectuel et de sa façon d’agir, nous pouvons préjuger à présent que l’intellectuel est celui qui agit en respectant les différents éléments que j’ai cités plus haut à savoir : éthique, vérité, et probité « actionnaliste » dans l’exercice pluriel et intemporel des missions auxquelles, il accepte d’y participer.

Enfin au travers ces quelques lignes, j’ai proposé une définition à la fois minimaliste, et prosaïque de ce que j’entends par intellectuel. Cette définition je le répète encore, n’engage que moi et ne correspond pas sûrement aux représentations générales. Si j’ai voulu expressément lui donner une charge beaucoup plus morale et philosophique que cognitive c’est parce que je suis convaincu qu’au-delà du savoir et du style que confère à tout intellectuel, l’éthique, la déontologie et la probité sont des éléments qui permettent de juger de la qualité d’un intellectuel ou pas. Selon Arendt Hannah : « Dire le vrai, telle est la seule responsabilité des intellectuels en tant qu'intellectuels. Sortis de cette voie, ils sont des citoyens, ils sont en politique et défendent leur opinion. C'est leur droit. Mais nous n'avons pas le droit de proclamer que parce que nous sommes des intellectuels nous sommes la conscience de la nation ».2


II- C’est quoi être intellectuel pour les autres ?

Selon le Larousse la notion d’intellectuel renvoie à tout ce :

Selon Sartre les intellectuels désignent ceux : « qui ayant acquis quelque notoriété par des travaux qui relèvent de l'intelligence abusent de cette notoriété pour sortir de leur domaine et se mêler de ce qui ne les regarde pas ».3 A noter « se mêler de ce qui ne les regarde pas », dans l’esprit de Sartre renvoie à l’engagement de l’intellectuel dans la société. Allant dans le même sens que Sartre, Edward Said affirme que « l'intellectuel n'est ni un pacificateur ni un bâtisseur de consensus, mais quelqu'un qui s'engage et qui risque tout son être sur la base d'un sens constamment critique, quelqu'un qui refuse, quel qu'en soit le prix, les formules faciles, les idées toutes faites, les confirmations complaisantes des propos et des actions des gens de pouvoir et autres esprits conventionnels. Le choix majeur auquel l'intellectuel est confronté est le suivant: soit s'allier à la stabilité des vainqueurs et des dominateurs, soit - et c'est le chemin le plus difficile - considérer cette stabilité comme alarmante, une situation qui menace les faibles et les perdants de totale extinction, et prendre en compte l'expérience de leur subordination ainsi que le souvenir des voix et personnes oubliées ».4

Comme nous le constatons la « cognition » et l’engagement dans et pour sa société sont deux dimensions assez importante pour l’intellectuel. Abordant la question de l’engagement public des intellectuels, Xu Jilin relève trois niveaux d’engagement pour caractériser leurs engagements dans la société : « J’estime qu’il comporte trois niveaux de signification. Tout d’abord, il désigne une prise de parole en direction du public. En second lieu, il s’agit d’une réflexion menée pour le public, dont le point de départ est l’intérêt général, et non une position personnelle ou des intérêts individuels. Enfin, il caractérise l’inclination pour les affaires publiques ou les questions majeures de la société ». Ces trois niveaux de signification contenus dans la notion d’engagement public sont étroitement liés à la conception qu’ont d’eux-mêmes les intellectuels ».

Enfin, pour que l’intellectuel jouisse pleinement de son rôle social entant que passerelle entre les savoirs savants et les débats politiques et sociaux, il doit s’engager dans le développement de sa nation en luttant contre les dérives politiques tout en en œuvrant pour l’exemplarité et le vivre ensemble. Car sans engagement et une implication constructive et honnête dans les débats politiques et sociaux de sa patrie, l’intellectuel demeure une personne solitaire, ordinaire et improductive. A ce propos Albert Camus disait : « l'écrivain ici l’intellectuel «ne peut se mettre au service de ceux qui font l'histoire: il est au service de ceux qui la subissent». « Notre seule justification, s'il en est une, est de parler, dans la mesure de nos moyens, pour ceux qui ne peuvent le faire. »6


III- Tentatives de réponses aux questions posées

Quels rôles les intellectuels doivent-ils jouer dans l’instauration d’un Etat de droit où chaque citoyen aura son mot à dire concernant les grandes décisions du pays ?

La réponse à cette question est abordée implicitement si nous nous appuyons aux différentes positions mises en exergue dans la précédente partie et auxquelles j’adhère parfaitement. Néanmoins pour clarifier ma position, je dirais que le rôle de l’intellectuel est de d’éclairer les consciences collectives, participer à l’éclosion des idées innovatrices favorables à l’émergence d’une nation apaisée et construite sur un idéal commun accepté de tout le monde. La construction de cette nation apaisée bâtie sur des idéaux politiques acceptés de tout le monde doit passer par la vérité, la « studiosité » et par le principe de l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. Parce que le plus grand problème de notre pays est le mensonge et l’incompétence des personnes qui ont en main les affaires du pays. Beaucoup de ces personnes se considèrent à tort ou à raison comme des intellectuels peut-être parce que détenteurs de titre de doctorat ou autres, mais le sont-ils vraiment ?

Qu’entend-on par intellectuel dans le cas de la Guinée ?

Le terme intellectuel est galvaudé en Guinée. Pour la majorité des Guinéens, l’intellectuel est tout individu qui a un diplôme universitaire et qui sait lire, écrire et s’exprimer « correctement en français ». Supposons que cette « représentation collective » soit acceptable du point de vue guinéen et de ses réalités. Cependant compte tenu des maux que souffre l’éducation guinéenne, je crains qu’elles produisent autres choses que des intellectuels. A mon avis, les universités guinéennes sont des fabriques de mauvais intellectuels donc des potentiels mauvais travailleurs parce que mal formés. Quand des universitaires mal formés deviennent des fonctionnaires cela impactent indubitablement dans la situation globale du pays et donne ce que l’on observe en Guinée. Les comportements collectifs des Guinéens en réaction à des sujets de sociétés ou d’actualités comme ceux observés lors des échéances électorales et des faits socio-politiques qui découlent de la vie démocratique en Guinée, montrent que même si beaucoup de Guinéens revendiquent leur intellectualité peu le sont en réalité dans leurs attitudes et leurs façons de concevoir la démocratie, la nation et le vivre ensemble. Les manœuvres communautaristes exacerbées par des discours calculés ayant pour seule finalité la division pour régner sont aussi des preuves de la qualité médiocre de nos intellectuels. Quels sont les intellectuels guinéens qui prennent régulièrement des positions au nom de la vérité, du vivre ensemble pour critiquer les lacunes de nos dirigeants ? Ils sont rares ou inexistants pour exagérer, pourtant les docteurs ne manquent pas. Et ces personnages n’oublient jamais de nous faire savoir qu’ils sont docteurs dans telles disciplines mais pour autant peuvent-ils être considérés comme des intellectuels ?

Un intellectuel peut-il être un bon politicien ?

A priori je dirai oui mais à condition qu’ils mettent leur intellectualité au service du collectif et de l’intérêt supérieur et qu’ils militent pour la vérité et l’émergence des idées innovantes pouvant impulser des élans de progrès et développement pour le pays. Ce sont une fois encore leurs postures envers la société qui permettront de dire s’ils sont des bons ou de mauvais intellectuels engagés en politique. Un intellectuel qui fera preuve de courage et de « studiosité » dans l’exercice de ses fonctions sera normalement reconnu comme un bon intellectuel engagé en politique par les citoyens. Par contre celui qui fera preuve de bassesse et de comportements intéressés et opportunistes qui vont à l’encontre de valeurs auxquelles s’attachent les vrais intellectuels sera considéré comme un délinquant à col blanc ou un simple bandit vulgaire mais jamais un intellectuel.

Pourquoi les intellectuels, les cadres, les techniciens et les autres acteurs politiques ne parviennent pas à influer positivement sur les affaires du pays ?

Pour répondre à cette question, on peut émettre plusieurs hypothèses :

1. Je peux prétexter que la colonisation à désorganiser les structures sociales traditionnelles africaines provoquant ainsi une espèce « de traumatisme organisationnel » dans tous les Etats indépendants et que l’état actuel de notre pays est une conséquence pérenne de ce traumatisme.

2. Dans le cas spécifique de la Guinée, je peux prétendre que l’orientation révolutionnaire ayant dérivé vers un Etat autoritaire et tyrannique qui a profondément détruit les ressources humaines et mis en mal l’unité nationale, peut être aussi envisagé comme un élément pertinent permettant d’analyser et de comprendre le cheminement cognitif de la république de Guinée et des Guinéens dans leurs rapports à la politique et aux choses publiques.

3. Conséquence immédiate de l’orientation révolutionnaire, je peux dire que l’éducation guinéenne est un facteur possible permettant d’expliquer la faible influence des intellectuels guinéens dans les affaires du pays. En effet, l’Etat guinéen en choisissant dès après les indépendances de fonder le système éducatif guinéen vers un régionalisme linguistique, a raté l’occasion de fédérer les Guinéens au moyen de l’éducation mais surtout de faire de l’éducation nationale le tremplin de la construction d’une nation démocratique. Sans peut-être le vouloir le régime d’alors à contribuer à renforcer les sentiments régionalistes au dépend des sentiments nationalistes. Aujourd’hui, tous les Guinéens consciencieux peuvent s’accorder sur le fait que la plupart des problèmes du pays sont les résultats de l’ethno-stratégie. Ces trois hypothèses sont des tentatives personnelles de réponse à la question posée, elles n’ont aucune prétention scientifique et ne sont pas des vérités absolues donc discutables d’où le choix exprès et sans prétention du je.

L’intellectuel doit-il avoir impérativement un bac+5 ou un doctorat ?

Je ne pense qu’il faille avoir un bac+5 ou un doctorat pour être intellectuel. Comme nous l’avons vu tout au long de ce texte, les diplômes ou les savoirs ne sont pas les seuls critères pour qualifier une personne d’intellectuel ou pas. L’engagement de soi pour la société, la promotion de la vérité et de l’édification des consciences sont autant d’éléments essentiels pour qualifier une personne d’intellectuel. Toutes les personnes bardées de diplômes et les docteurs engagés en politique qui ne militent pas pour la vérité, le vivre ensemble, l’intérêt collectif même avec tous leurs diplômes ne sont pas des intellectuels pour moi.


Conclusion

Etre un intellectuel c’est être humble, critique, honnête, engagé pour le bien collectif. Tout bon citoyen même dépourvu de savoirs savants spécifiques peut adopter des attitudes d’intellectuel dans ses quotidiennetés. C’est par l’agrégation tous azimuts des comportements ancrés sur la vérité que nous Guinéens arriverons à impulser un souffle nouveau à ce pays. Avec toutes les ressources que nous disposons sans engagement effectif et réel de tous ceux que nous qualifions d’intellectuel en Guinée, notre pays restera toujours dans son état actuel. Un pays avec d’énormes ressources mais complémentement moribond et exsangue de ses dirigeants et de la mauvaise gestion dont elle subit depuis plusieurs décennies. Pour avancer nous devons faire de la rigueur morale la boussole qui oriente nos actes. Et décider en toutes circonstances que c’est l’intellect qui prime sur tout et qui guide nos manières de travailler.


Diallo Thierno Aliou G.

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Le propre de la réalité humaine, c’est qu’elle est sans excuse » (L’Être et le Néant, p. 613).2

2 Hannah Arendt, « Les intellectuels et la responsabilité », Cahiers du GRIF, 33, 1986 (nouvelle édition augmentée, 1991), p. 151

3 Jean Paul Sartre, Plaidoyer pour les intellectuels, Paris, Gallimard, Idées, 1972, p.12.

Edward Said. «Des intellectuels et du pouvoir», Seuil, Paris, 1996

Xu Jilin, « Quelles possibilités pour les intellectuels engagés ? », Perspectives chinoises [En ligne], 81 | janvier-février 2004, mis en ligne le 06 octobre 2006, consulté le 31 mai 2014. URL : http://perspectiveschinoises.revues.org/1182

Albert Camus, «Discours de Suède», Gallimard, 1958


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