Abdoulaye Aziz Bah Lundi, 02 Juin 2014 15:41
La situation actuelle de la Guinée est préoccupante. C’est le moment de tirer la sonnette d’alarme avant qu’il ne soit trop tard. En effet, il n’est un secret pour personne que depuis 2006, les situations politique et économique de la Guinée se dégradent d’un régime à l’autre. Contrairement à beaucoup de pays en développement où de gros investissements étrangers sont palpables malgré la corruption, la Guinée, elle, est devenue, par les temps qui passent, un pays corrompu où la présence des multinationales étrangères reste encore très insignifiante. Il est à rappeler que le monde d’aujourd’hui se trouve entre les mains de ces multinationales. D’ailleurs, il est évident que ce qu’on appelle « communauté internationale » ne s’intéresse qu’aux pays en développement où le degré d’investissement étranger est très élevé.
Pour mieux illustrer le deux poids deux mesures de cette communauté internationale, comparons le rôle de celle-ci dans les pays suivants qui sont ou ont été confrontés aux mêmes problèmes. Nous allons classer ces pays en deux catégories selon le volume d’investissement de capitaux étrangers.
Catégorie des pays où le volume des capitaux étrangers est très significatif : Libye, Tunisie, Egypte, Côte d’Ivoire, Nigeria, Congo Brazzaville, Angola pour ne citer que ceux-là. Notons que ces pays ont connu des troubles sociaux sans précédent qui se sont soldés par des centaines de morts innocents au sein de la société civile. Nous savons comment la communauté internationale avait usé de son influence pour ramener le calme dans ces pays. Tantôt, il s’agissait de tout faire pour maintenir leur protégé au pouvoir ou faire plébisciter leur candidat au pouvoir, dans le seul but de soit conserver des intérêts déjà existants, soit exécuter des projets déjà planifiés. Nous avions tous vu le rôle joué par cette communauté internationale en Libye et en Côte d’Ivoire avec l’intervention directe des forces armées étrangères pour préserver des intérêts. Ainsi, malgré la situation volatile dans ces pays cités, les investissements étrangers s’accentuaient à un rythme sans précédent. Pour la période allant de 2011 à 2013, le régime d’Abidjan a reçu plus de capitaux étrangers que la Guinée, le Mali, le Burkina, le Niger, et le Togo réunis. Selon un rapport de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et investissement, le stock d'investissement direct étranger en Côte d'Ivoire à partir de 2011 était estimé à 6,4 milliards de dollars, l'équivalent de 25,4% de son PIB la même année. Rappelons qu’en 2010, la Côte d’Ivoire était, pourtant, dans une situation de guerre civile.
Catégorie des pays où le volume des capitaux étrangers est presqu’inexistant : Guinée, Liberia, Sierra Leone, République démocratique du Congo, République centrafricaine, Yémen, Syrie, Soudan du sud, Haïti, Zimbabwe, Mali pour ne citer que ceux-là. Malgré les potentialités agricoles, énergétiques, et surtout minières de ces pays, le silence de la communauté internationale face à la situation chaotique dans ces pays démontre, à plus d’un titre, le double jeu de la communauté internationale.
On n’a pas besoin de rappeler le silence prolongé de la communauté internationale face aux atrocités des rebelles libériens, sierra léonais, et guinéens. Il a fallu attendre plus d’une décennie pour que la communauté internationale se décida de mettre fin à cette sanglante « guerre civile ». En moins d’une année, l’armée anglaise, avec le soutien des Américains, avait mis fin à cette guerre pour finalement ramener le calme dans cette zone de l’Afrique de l’ouest.
Aujourd’hui, c’est le Soudan du sud et la Centrafrique qui sont confrontés à des troubles sanglants sous les regards indifférents de la communauté internationale. Au-delà des problèmes sociaux, ces pays ont un seul point de convergence qui n’est autre que l’inexistence d’investissement étranger. A cause de ce manque d’investissement, la communauté internationale n’a aucun intérêt en jeu. D’où la timide réaction de celle-ci face à la situation dans ces pays.
Notons de passage que l’intervention de la communauté internationale au Mali était purement stratégique. Il était évident que la présence de terroristes dans la partie nord de ce pays pauvre devenait un danger pour l’Europe. Donc, il fallait mettre fin à cette situation le plus tôt possible afin de limiter les dégâts.
Cas particulier de la Guinée – Un Etat historiquement corrompu, en déficit d’investissement étranger
De tous les pays cités, le cas de la Guinée reste le plus préoccupant. Ce pays, qui a connu un demi-siècle de dictature sanglante sous les différents régimes qui se sont succédé, est devenu aujourd’hui non seulement une république sans Etat, mais aussi et surtout, le champ de bataille des géants miniers. Les récentes tractations judiciaires entre les géants miniers n’augurent pas de lendemain meilleur pour la Guinée.
Rappelons que qui parle de développement en Afrique, voit directement l’exportation de matières premières dans les domaines énergétique et minier. Pour le cas de la Guinée, les ressources minières étaient le seul espoir qui pouvait favoriser un développement rapide du pays avec l’arrivée des multinationales de la taille de Vale, BHP, Rio Tinto, Rusal et Bolloré pour ne citer que ceux-là.
Etant un habitué du monde des affaires, et pour avoir travaillé pendant plus d’une décennie dans l’une des plus grandes institutions financières privées aux USA, et connaissant bien le potentiel et l’avantage d’avoir la présence de toute une série de géants miniers en Guinée, je n’avais jamais été aussi optimiste sur le destin de ma chère Guinée. Il est rare de voir un pays aussi pauvre comme la Guinée suscité autant de convoitises de la part des maitres du monde libéral.
J’étais de ceux qui soutenaient la révision du code minier pour l’adapter aux réalités du monde des affaires et pour le bonheur des Guinéennes et Guinéens. Mais hélas, en écoutant les conseils des hommes tapis dans l’ombre pour des intérêts égoïstes, le nouveau code minier, au lieu de pallier aux imperfections du précédent, a plutôt été taillé sur mesure dans l’espoir d’assouvir des intérêts cachés. Par conséquent, ce qui devait être un plan d’attraction des investissements miniers vers la Guinée, est devenu un tueur d’espoir puisque dans la situation actuelle, les chances de voir un projet minier d’envergure se réaliser en Guinée sont nulles.
Les tractations judiciaires entre les géants miniers sur le Simandou n’encourageraient aucun investisseur sérieux de s’intéresser à la Guinée, surtout qu’en Guinée, tout manque sur le plan des infrastructures. Ainsi il faut avoir des moyens financiers énormes pour aller de la phase de prospects à celle d’exploitation. Sachant que la continuité de l’Etat d’un régime à l’autre n’est pas garantie en Guinée, il faudrait s’attendre à un miracle pour qu’une nouvelle occasion se présente où des géants miniers seraient encore intéressés à elle.
Sans vouloir imputer au régime d’Alpha Condé la paternité de tous les problèmes de la Guinée, il est tout à fait normal de rappeler que son élection à la présidence de la république avait suscité beaucoup d’espoirs, même dans le camp adverse. Ses quarante ans de lutte politique et son refus d’occuper une quelconque responsabilité sous les régimes précédents, furent un atout majeur qui expliquait l’optimisme de beaucoup de Guinéens après son élection. En plus, pour les initiés du monde des affaires, avoir des collaborateurs de taille comme George Soros, Tony Blair et Lula du Brésil, pouvait aussi susciter l’optimisme, surtout pour un pays aussi mal connu à l’extérieur que la Guinée. Donc, ce carnet d’adresses de monsieur Alpha Condé devrait lui permettre de rentrer dans le club des grands de ce monde et attirer plus d’investisseurs en Guinée.
Des actes sous le régime d’Alpha Condé qui ont plutôt terni l’image de la Guinée
Il serait malhonnête de penser qu’Alpha Condé ne veut pas le bonheur de la Guinée. Ses erreurs politiques ne justifient nullement qu’il est contre le développement de la Guinée. Il n’ya pas un seul président de la république qui ne voudrait pas poser des actes positifs dans le sens du développement durable de son peuple. Par contre, il est aussi rare de voir un président de la république qui ne voudrait pas protéger des intérêts personnels cachés.
De toute façon, les actes suivants ont plutôt terni l’image de la Guinée aux yeux des investisseurs étrangers :
Attaque du domicile du chef de l’Etat : Sans vouloir porter un jugement sur la véracité ou non de cette attaque, il est incontestable que cet acte avait donné un signal fort aux investisseurs que le retour de la Guinée dans le concert des nations démocratiques n’était pas pour demain. En effet, vouloir attenter à la vie d’un président de la République démocratiquement élu, et après quelques mois seulement de son investiture, donne lieu à une prudence des investisseurs étrangers. Dans le monde d’aujourd’hui, aucun investisseur sérieux ne risquerait son argent dans un pays aussi volatile.
Perdre les cinq communes de Conakry lors des élections législatives de septembre 2013: Les investisseurs étrangers ont, le plus souvent, besoin de collaborateurs à long terme qui pourraient assurer l’accomplissement de protocole d’accord, surtout dans les pays pauvres comme la Guinée. Le fait de perdre la capitale Conakry lors des élections législatives, après trois ans d’exercice de pouvoir et à moins de deux ans d’une élection présidentielle, n’encourage point les investisseurs étrangers surtout quand on sait que la continuité de l’Etat n’est pratiquement pas assurée dans un pays comme la Guinée.
L’affaire BSGR-Vale sur le Simandou : Comme je l’ai dit tantôt, les tractations entre BSGR et l’Etat guinéen auront des retombées plus que négatives sur l’avenir de la Guinée. Il était très naïf de confondre les réalités de la Guinée à celle du monde des affaires. On pourrait se demander si c’est le déficit d’expérience dans la gestion des affaires de l’Etat qui a joué dans cette affaire. Certainement, l’Etat guinéen n’avait pas mesuré les conséquences qu’un tel acte pourrait avoir sur la crédibilité de la Guinée au niveau des investisseurs potentiels du secteur minier.
Aujourd’hui, c’est le Liberia qui se frotte les mains. La réalisation du trans-guinéen resterait longtemps un rêve pour la Guinée, dans la mesure où il serait difficile d’avoir un investisseur prêt à accepter un quelconque compris dans la réalisation immédiate du trans-guinéen, surtout que l’usage du port du Liberia serait une alternative moins couteuse que la réalisation du trans-guinéen. Ainsi, la Guinée serait obligée d’inclure le Liberia dans toutes les négociations concernant les différents blocs du Simandou. D’ailleurs, les tractations judiciaires entre BSGR, Vale, Rio Tinto et l’Etat guinéen pourraient ouvrir une opportunité à celui ou celle qui remporterait devant la justice internationale, de demander une renégociation du contrat avec l’Etat guinéen. Par contre, rien ne garantit qu’une renégociation quelconque soit à l’avantage de la Guinée.
Les deux poids deux mesures du gouvernement dans cette affaire n’encouragent point les investisseurs avisés. Certes, Simandou regorge des potentialités minières que chacune des multinationales en litige aimerait avoir en sa possession. Le problème serait qu’aucune de ces multinationales ne prendrait le risque de se lancer dans la phase exploitation tant que les tractations judiciaires ne soient conclues par une cour d’arbitrage internationale. En un mot, il faudrait attendre au moins une décennie pour que la procédure judiciaire arrive à une conclusion. Pendant ce temps, c’est la Guinée qui perd par le manque de vision de ses gouvernants.
Radicalisation du climat politique à la veuille de l’élection présidentielle de 2015 : La dégradation du climat politique à l’approche de l’élection présidentielle de 2015 pourrait affecter l’image de la Guinée et amener les investisseurs à la prudence, surtout quand on essaye de politiser le différend entre l’Etat guinéen et BSGR. L’Etat guinéen par la voie du chef de l’exécutif accuse directement BSGR de financer les opposants au régime, tandis que BSGR par la voie de son patron accuse l’Etat de vouloir favoriser des amis dans leur différend. Une altercation pareille ne pourrait que renforcer le sentiment qu’aujourd’hui ce sont les amis du régime qui en profitent, et demain ce seraient ceux des opposants, si ces derniers arrivaient au pouvoir. En un mot, ceci donne un signal aux investisseurs avisés que la continuité de l’Etat n’est pas garantie en Guinée. Par conséquent, les chances de voir un quelconque projet de grande envergure se réaliser en Guinée restent pratiquement nulles.
Si la situation continue comme ça, surtout dans un pays comme la Guinée où la croissance économique atteint à peine les 3%, des remous sociaux ne sont pas à écarter d’ici la présidentielle de 2015. En cas de troubles sociaux, la communauté internationale ne serait pas au rendez-vous pour sauver ce qui reste de la Guinée. En l’Etat actuel de la Guinée, la communauté internationale n’a pas d’intérêts immédiats à perdre qui les forceraient à intervenir comme il le faut, en cas de troubles sociaux.
Il serait donc salutaire que nos politiciens mettent les intérêts égoïstes de côté et se mettre à la table pour décrisper la situation avant qu’il ne soit trop tard.
A bon entendeur salut !
D’ici là, merci de contribuer au débat.
A Aziz Bah
MBA/ MIS/ PMP
Information Technologies Consultant
Chef d’Entreprise
A l’attention des lecteurs : Acceptons la pluralité des idées. Pas d’injures, rien que des arguments.
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