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Corruption et trucages dans l’attribution de marchés publics en Guinée
Abdoul Diaila Bah Vendredi, 23 Mai 2014 22:12
Dans cette analyse je vous propose de plonger dans les méandres tumultueux des marchés publics de la République de Guinée, source intarissable d'enrichissement illicite des hauts fonctionnaires corrompus et d’entrepreneurs incompétents. Mérite, expertise, compétence, savoir-faire, expérience, rapport qualité-prix, garantie, justice et transparence sont autant d’atouts et de vertus indispensables à l’attribution de marchés publics mais qui semblent désormais disparaître au profit de pratiques telles que dessous de table, favoritisme, piston, conflits d’intérêts, commissions, bakchichs, népotisme, pots de vin, etc.
Cette distorsion abusive et généralisée de la concurrence dans l’attribution des marchés publics est pourtant connue de chacun des acteurs et semble malheureusement acceptée par tous. Toutes ces villas de haut standing de plus d’un milliard de francs guinéens qui poussent un peu partout à Conakry et appartenant pour certaines d’entre elles à des fonctionnaires payés au maximum 3 fois le SMIG local, sont là pour le témoigner.
Méthodes
Pour contourner la loi (notamment le code des marchés publics et ses décrets d’application) et fausser la concurrence, différentes roublardises sont utilisées en fonction de l’origine des fonds et de l’article de loi à contourner. En voici sélectionnées pour vous quelques exemples de ces astuces et distorsions mises en parallèles avec des dispositions du code des marchés publics de la Guinée :
- « Obligation de passer un marché public lors que le montant est égal ou supérieur à un seuil de 100 millions GNF ». Trois techniques sont utilisées pour contourner cette obligation : a) saucissonner le marché en de petits marchés dont le montant est inférieur au seuil légal ; b) attribuer consciemment le marché à une valeur inférieure au seuil et procéder à des avenants ultérieurs sans établir un marché de régularisation comme le prévoit la loi; c) Passer par une décision du Président de la République en évoquant des raisons d’urgence, de sécurité ou de monopole pour passer un contrat sous forme de marché négocié de gré à gré.
- « L’exécution de marché public ne peut être confiée qu’à des candidats ayant les capacités nécessaires et en règle vis-à -vis du fisc ». Astuces : utilisation de documents falsifiés pour apporter les preuves de ces capacités : faux CV et diplômes, fausses références techniques et financières, faux quitus fiscaux/déclarations fiscales, fausses attestations de non faillite, fausses listes de matériels disponibles, etc.
- « Les candidats précédemment attributaires de marchés publics et ayant fait l’objet d’une résiliation pour faute ou carence ne sont pas autorisés à concourir à un nouveau marché public ». Ici même pas besoin d’user de ruse pour contourner cette règle car il n’y a aucun fichier ou base de données qui répertorie les mauvais candidats.
- « Le délai de candidature ne peut être inférieur à 30 jours pour un appel d’offre national (AON) et 45 jours pour un appel d’offre international (AOI) à compter de la date de publication de l’appel d’offre ». C’est une disposition qui n’est respectée qu’en marché à financement extérieur (FINEX) à cause ou grâce à l’intransigeance des bailleurs de fonds. En AON généralement financé par le budget national de développement (BND), le délai est parfois inférieur à 10 jours. C’est une technique utilisée pour que les entreprises candidates n’aient pas suffisamment de temps pour préparer leurs offres et constituer les cautions bancaires exigées. Entretemps, le dossier a été fourni à l’entreprise que l’on souhaite « pistonner » plus d’un mois à l’avance.
- « Les offres des candidats doivent être placées sous double enveloppe qui reste cachetée jusqu’au moment du dépouillement ». Le but étant de placer l’offre technique et ses pièces justificatives dans une enveloppe et l’offre financière (c’est-à -dire la soumission) dans l’autre de manière à les évaluer séparément. C’est une disposition que le législateur a imaginée pour empêcher que le contenu de l’offre d’un candidat ne soit exploité par un autre. Mais c’est sans compter avec l’ingéniosité du Guinéen en matière de fraude et de corruption. Car ce qui se passe en réalité, c’est que les plis sont ouverts à l’insu des candidats avant d’être reconditionnés après manipulation. Ainsi, les prix des candidats sont relevés pour être communiqués à l’entreprise à qui l’on souhaite attribuer le marché afin qu’elle ajuste son offre pour remplacer l’offre initiale.
Conséquences
Au-delà des préjudices causés aux entreprises à travers une concurrence qui n’en est pas une, ces mauvaises pratiques minent complètement l’économie de notre pays d’autant plus que les coûts de ces pratiques sont intégrés de manière systématique dans les offres des entreprises. Dans le secteur des bâtiments et travaux publics par exemple, c’est même une espèce de norme de 10 à 20% du montant du marché en commission qui s’est officieusement instituée et est pratiquée, rendant les marché BND plus juteux que les marchés FINEX . Du coup, les marchés publics guinéens constituent l’une des principales sources d’enrichissement illicites de fonctionnaires dont le chef d’orchestre est d’un côté l’ACGP (Administration et contrôle des grands projets) chargé de suivre les grands travaux en Guinée et les commissions interministérielles de dépouillement des offres de l’autre.
Conséquences, manque de moyens pour faire face aux nombreux défis prioritaires notamment en matière de santé, d’éducation ou d’infrastructures. En plus, les entreprises ayant versé de pot de vin vont jouer sur la qualité des produits, des services et des infrastructures afin de maintenir leurs marges bénéficiaires. Du coup, les produits et services rendus ne tiennent sur la durée pour laquelle ils ont été programmés et il faut continuer à rembourser les dettes contractées pour les réaliser.
Solutions
Pour mettre fin à ces pratiques qui fragilisent dangereusement l’économie de notre pays et hypothèquent l’avenir de toute une génération, il faut une véritable politique nationale de lutte contre la corruption dans les marchés publics. Ainsi, quelques pistes me semblent efficacement envisageables :
- Mettre en place un organe indépendant chargé de veiller à la régularité des procédures des tous les marchés publics et de traquer les fraudes et la corruption à tous les niveaux de pouvoir.
- Mettre en place un système automatique de contrôle des documents administratifs et fiscaux des entreprises guinéennes sans devoir en faire la demande aux candidats concernés à chaque appel d’offre. Il suffirait ainsi à l’autorité contractante de communiquer un simple numéro d’entreprise à la Direction nationale des impôts pour connaître la situation fiscale d’une entreprise. Ce qui a un double avantage : inciter les entreprises à payer leurs cotisations à temps et arrêter la production de faux documents. Car aujourd’hui, certaines entreprises ne paient leurs impôts que lorsqu’elles préparent une soumission pour laquelle le quitus fiscal est exigé.
- Revoir complètement le code des marchés publics de la Guinée afin de l’adapter aux réalités actuelles de l’environnement socio-économiques. Il faut notamment supprimer le recours à la double enveloppe, rendre obligatoire la publication du contenu du procès-verbal d’analyse et d’évaluation des offres à l’ensemble des candidats. Il faut aussi accorder un droit de préférence aux petites et moyennes entreprises guinéennes pour ce qui concerne les marchés sur financement BND (c’est-à -dire l’argent du contribuable guinéen). D’autant plus que l’administration est incapable de vérifier l’authenticité des documents justificatifs émis à l’étranger et produits par des entreprises étrangères.
- Exiger que l’ouverture des plis ait lieu le même jour que le dépôt des offres et que les offres technique et financière soient ouvertes au même moment en présence des candidats.
- Indiquer dans tous les dossiers d’appels d’offres le nom et les coordonnées de l’organe auquel il faudra se référer pour déposer une réclamation ou une plainte si l’on estime (à l’égard du procès-verbal) que la procédure de passation du marché ne s’est pas déroulée dans des conditions justes et transparentes.
- Mettre en place un système d’agrégation des entreprises selon la taille, la compétence et le secteur d’activités. Cette agrégation serait obtenue sur présentation d’un certain nombre de documents administratifs, techniques et financiers et valable sur une période donnée. Ainsi, dans chaque dossier d’appel d’offre, on précisera l’agrégation dont doit disposer le candidat selon la taille du marché. Ce qui permettrait d’éviter par exemple que des entreprises de prestation de services ne postulent pour des marchés de travaux ou de fournitures et vice versa ou qu’une entreprise ne postule pour des marchés au-delà de sa capacité. Ce système a également l’intérêt pour le pouvoir adjudicataire de ne comparer désormais que les offres financières car toutes les entreprises de la même agrégation sont censées être techniquement compétentes.
- A défaut de la supprimer purement et simplement, revoir complètement les attributions et le fonctionnement de l’Administration et contrôle des grands projets (ACGP) et limiter son pouvoir dans la décision d’attribution des marchés publics. En effet, avec une commission interministérielle d’analyse et d’évaluation des offres composée de 5 à 7 membres, il y a souvent 2 de l’ACGP. Les décisions de la commission étant prises à la majorité simple des voix en cas de vote, il suffit pour une entreprise de réussir à corrompre 3 à 4 membres pour se mettre le marché en poche. Sachant que les fonctionnaires sont toujours à l’attente d’une proposition douteuse allant dans ce sens, le reste n’est donc plus qu’un jeu d’enfants.
- Enfin, de manière encadrée et transparente sans que cela ne soit utilisé à des fins de règlement de compte politique ou financier, exiger à tout citoyen dont les richesses (en l’occurrence immobilière) sont anormalement disproportionnées par rapport au revenu lié à son activité de le justifier au fisc. Ce qui permettra à la fois de lutter contre la corruption et le crime organisé.
Abdoul Diaila Bah
Liège, Belgique
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Commentaires
2) Ton texte est un bon essai sur un pan de la corruption en Guinee, mais il reste pour moi un reve, un souhait de s'attaquer a ce fleau car comme evoque par AOT aussitot des propostions de solutions mises en oeuvre, aussitot l'ingeniosite de l'homme surpassera cela.
3)La lutte contre la corruption devrait etre prise comme une education depuis l'enfance, depuis l'ecole primaire promouvant les vertues jusqu'a l'universite avec des cours sur l'ethique. En tout cas aux USA, le cours d'ethique est obligatoire pour passer le test d'expertise comptable (cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de corruption). Aussi, le meilleur remede est de renforcer le niveau de controle interne dans toutes les administrations (vous comprendrez que dans l'etat actuel des choses en Guinee, cela aussi est un reve)pour empecher que "l'acte fruaduleux soit commis". Empecher que l'acte de corruption existe par la definition et le suivi des regles clairement definies est mieux que sauter sur le presume voleur apres l'acte.
4) Le malheur dans tout cela est que les auditeurs des institutions soit ne voient rien ou font semblant de ne rien voir.
5) La plupart des cabinets d'expertise comptable ds nos pays (on a connu le cas Arthur Anders. aux USA)sont aussi dans le jeux par moment pour des raisons d'obtention de marches.
5) Enfin, chez nous la corruption ressemble bien a un probleme systemique (le medecin dira que c'est une pandemie).
J'ai plutôt l'impression que c'est Gandhi qui n'a pas compris le raisonnement de Diaila et pas Diaila qui ne comprend pas celle de AOT.
Diantre, comment n'y avais-je pas pensé ?
Diaila Bah, Je suis surpris de votre réponse maladroite pour parler poliment. Car si vous ne comprenez pas un raisonnement, il suffit de le dire et non de contester ce qu'on ne comprend pas..
Je pense que Gandhi et Ciscko ont dit dans leurs mots les mêmes choses que moi - dommage Diala que mes commentaires aient entrainé une telle réaction de votre part, jusqu'au point de me demander pourquoi je soutiens le système de magouille en Guinée avec des termes comme "divagations et absurdités" !
Comme ceci ne va pas dans le sens d'un débat contradictoire poli et fructueux je m’arrête la...
Je suis surpris de votre réponse maladroite pour parler poliment. Car si vous ne comprenez pas un raisonnement, il suffit de le dire et non de contester ce qu'on ne comprend pas.
J'ai plutôt l'impression que c'est Gandhi qui n'a pas compris le raisonnement de Diaila et pas Diaila qui ne comprend pas celle de AOT.
Pour le reste, je suis d'accord avec vous surtout quand vous dites : "Seuls les pays de l'Europe du Nord peuvent éventuellement être considérés comme réellement sincères" contrairement à l'affirmation de AOT sur Liège
En effet la raison pour laquelle j'ai préconisé l'ouverture des offres techniques et financière en même temps le même jour, c'est pour éviter la manipulation des offres financières entre la date de l'ouverture des offres techniques et celle de l'ouverture des offres financières. Car comme tu le sais bien à offres techniques égales, c'est le prix qui départage.
Par contre, il y a 2 passages du texte à éclaircir. En termes d’ouverture des plis, les offres financières et techniques sont toujours ouvertes le même jour en c qui concerne les marchés de travaux et de fournitures. C’est pour les marchés de prestations intellectuelles que l’offre technique est ouverte et évaluée avant d’ouvrir l’offre financière des postulants qui sont techniquement qualifiés. Cette méthode est la même ailleurs (d’ailleurs l’UE et l’AFD évaluent toutes les offres d’abord techniquement avant l’évaluation financière). Le 2ème passage du texte qui me laisse circonspect, c’est la proposition 7 concernant la suppression de l’ACGP ou la revue de ses attributions et fonctionnement. Je suis ok pour l’amélioration mais pas pour la suppression car c’est un organisme important dans la gestion de très gros projets. Certes la qualité des hommes pose problème mais cela doit être gérée et améliorée autrement que par la suppression (j’espère que c’est une proposition de dépit au cas où on ne peut redresser ce service).
Merci
C'est ce qu'indiquait AOT dans son commentaire en précisant qu'aucun des politiciens actuels n'est prêt à remettre en cause le système.
Je suis surpris de votre réponse maladroite pour parler poliment. Car si vous ne comprenez pas un raisonnement, il suffit de le dire et non de contester ce qu'on ne comprend pas.
Dans la majeure partie des pays, les procédures de passation des marchés publics permettent toujours des arrangements. Seuls les pays de l'Europe du Nord peuvent éventuellement être considérés comme réellement sincères. Il est sûr que les conséquences ne sont pas les mêmes si 20 ou 80% du budget sont consacrés au marché, ce qui est pourtant aisé à comprendre. Il faut donc mettre en place des solutions en aval (pas forcément en amont), pour vérifier que la quasi totalité des fonds est utilisée pour ce pourquoi elle est destinée.
Bien sûr qu'il est nécessaire de prôner une tolérance zéro, car seul l'exemple est formateur et régulateur. L'impunité existe parce que la sanction n'existe pas. Quand une épée de Damoclès est présente, on y réfléchit à deux fois, encore faut il montrer l'exemple pour pouvoir imposer les règles.
Ensuite prétendre qu'on ne connait rien en matière génétique, mais avoir néanmoins un avis tranché sur la question ne valide pas vos précédentes assertions.
Pour le reste j'avoue ne pas suivre votre raisonnement. Vous commencez par me dire que ce qui se passe en Guinée en matière de marchés publics se passe pareil dans tous les marchés du monde. Ce qui est absolument FAUX; car vouloir comparer le fonctionnement des agences des unies ou de la Belgique et la Guinée en matière de corruption est une pure divagation.
Aussi l'ampleur et les conséquences sur la population ne sont pas du tout identiques partout.
Ensuite, vous affirmez que les solutions que je propose seront contournées aussi aisément par de nouvelles méthodes déjà prévisibles. Alors pourquoi les vôtres échapperont elles à cette règle ? Et pourquoi vouloir trouver des solutions en Guinée si ça se passe partout pareil?
Votre commentaire est donc plein de contradictions. Vous pouvez, pour des raisons qui m'échappent, continuer à défendre ce système mais pas avec des arguments qui mettent Guinée, Agence ONU et Belgique sur le même plan en matière de corruption.
Les solutions que je propose se limitent à un aspect bien défini et pas sur la morale du guinéen en général. Je ne prétend donc pas rendre tous les guinéens moralement irréprochables comme vous semblez l'imaginer avec votre "tolérance zéro" et votre "imposition violente".
Par ailleurs, affirmer que "voler est génétique et incurable" est une absurdité. Mais sur ce, je laisse les spécialistes (que je ne suis pas) nous éclairer.
Enfin, pour avoir participé à des appels d'offres publics en Guinée et en Belgique, je peux vous affirmer que ça n'a absolument rien à voir en termes de transparence. C'est entre le jour et la nuit, et ça se voit !
- les méthodes et conséquences citées existent dans tous les marchés du monde y compris dans l'administration de Liège en Belgique. Si je te racontais ce que des audits ont trouvé dans les services de Supply et administratifs des agences des Nations Unies dans le monde tu trouveras encore plus fort - mais surtout plus subtile et intelligent - que ces magouilles sommes toutes "primaires".
- La différence est que partout ailleurs 20% vont dans les poches des acteurs et 80% dans la mise en œuvre effective du projet. En Guinée (et ailleurs) c'est juste le contraire.
- Tes solutions ne résoudront RIEN car elles seront contournées aussi aisément par de nouvelles méthodes déjà prévisibles en les lisant avec leurs nouvelles conséquences.
- Tu ne parles pas des seules qui règleront ce problème en Guinée :
1) Étique, morale irréprochable et tolerance Zéro au sommet de l’État;
2) Ensuite imposition "violente mais juste" avec tolerance zéro a toute la chaine descendante jusqu'au chef de quartier.
- La solution n'est pas de vouloir empêcher les hommes de voler - c'est hélas génétique et incurable partout dans le monde - mais c'est de mettre en place des systèmes d'inspection, de contrôle et de pénalisation sévère qui découragent les plus timides et peureux tricheurs soit environ 90% d'entre eux.
- Et sur ce plan nous sommes effectivement mal barrés avec tous nos prétendants actuels a la magistrature suprême. C'est la ou je rejoins tous ceux qui pensent et disent que la Guinée ne sera pas sauvée de la mal-gouvernance en 2015 - quelque soit le vainqueur, mais les potentiels concurrents feront tous mieux que le PPAC, en attendant les vrais hommes et des solutions de qualité a notre chaos...








