Ousmane Diallo Dimanche, 02 Mars 2014 16:53
Au lendemain de la guerre froide, les anciens régimes autoritaires africains se sont inscrits dans ce que Huntington a décrit comme étant la « troisième vague de démocratisation ». Mais, quelques décennies plus tard, en matière de transition démocratique, le continent africain nous offre non seulement des exemples d’échec, mais aussi de réussite. Tout en privilégiant une approche volontariste, nous utiliserons deux facteurs causals pour expliquer la réussite de la transition démocratique ghanéenne dirigée par Rawlins et l’échec de celle dirigée par Conté en Guinée.
Le premier facteur causal est le «leadership» dont Rawlins a fait montre, permettant ainsi au Ghana de se démocratiser. Le second facteur causal est l’«extraversion» que nous retrouvons dans les stratégies politiques de Conté, ce qui lui a permis de restaurer un régime autoritaire en Guinée après un bref moment de recréation démocratique. Comme le fait remarquer Bayard, « l’angle institutionnel est impropre à saisir la question démocratique dans toute son étendue ». Ceci étant dit, notre position est claire : pour bien comprendre la démocratisation, se concentrer sur les institutions est certes important, mais la qualité du leadership des acteurs l’est encore plus. Alors, pourquoi deux régimes autoritaires, guinéen et ghanéen en l’occurrence, aux données géopolitiques et socioéconomiques largement similaires et aspirant tous les deux à la démocratie, parviennent-ils à des résultats différents ?
Voici le plan que nous suivrons pour y répondre : dans un premier temps, nous énumérerons quelques points communs entre la Guinée et le Ghana. En deuxième lieu, nous tâcherons de montrer la relation causale entre le leadership de J.J. Rawlins et la réussite de la transition démocratique ghanéenne. Avant de conclure, nous montrerons, dans un troisième temps, comment Conté a restauré l’autoritarisme Guinée.
Points communs entre la Guinée et le Ghana
Colonisés respectivement par la France et l’Angleterre, la Guinée et le Ghana sont deux pays de l’Afrique de l’ouest ayant plusieurs points communs. Sur le plan social, notons que le Ghana compte plus de vingt millions d’habitants avec une pluralité ethnique. Quant à la Guinée, elle compte plus de dix millions d’habitants et connait une pluralité ethnique. Avant l’indépendance, le discours des hommes politiques guinéens et ghanéens était idéologique et permettait de resserrer les rangs pour affronter l’ennemi commun : la colonisation. Après l’indépendance du Ghana en 1957 et celle de la Guinée en 1958, leurs discours deviennent purement politiques et servent de justification à la conservation du pouvoir : c’est le début de l’autoritarisme, voire de la dictature, dans les deux pays. En 1981, Rawlins prend le pouvoir au Ghana suite à un coup d’État militaire. Par le même canal, Conté prendra le pouvoir en Guinée en 1884. Sur le plan économique, ces deux pays possèdent d’immenses ressources naturelles et agricoles, mais ils doivent coopérer avec les grandes institutions financières mondiales, comme le fonds monétaire international et la banque mondiale pour résoudre leurs problèmes économiques.
Démocratisation réussie et leadership : J.J. Rawlins au Ghana 1981- 2000
Rawlins, après avoir été démocratiquement élu en 1992 et 1996, choisira de s’incliner face à la constitution ghanéenne de 1993 qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux. C’est ainsi que Kufuor lui succèdera à la présidence suite aux élections présidentielles organisées de 2000. Aujourd’hui, le Ghana, en plus du Bénin et du Niger, est reconnu comme étant l’un des meilleurs exemples de transition démocratique réussie en Afrique subsaharienne. Dans le discours qu’Obama a tenu en 2009 au Ghana, on peut lire : « Les Ghanéens ont à maintes reprises préféré le droit constitutionnel à l’autocratie, et ont fait preuve d’un esprit démocratique qui permet à leur énergie de se manifester. Nous le voyons dans les dirigeants qui acceptent la défaite gracieusement – le fait que les concurrents du président Mills se tenaient là à ses côtés lorsque je suis descendu de l’avion en dit long sur le Ghana – et dans les vainqueurs qui résistent aux appels à l’exercice de leur pouvoir contre l’opposition de manière injuste. »
Démocratisation manquée et extraversion : Lansana Conté en Guinée 1984-2008
La notion d’extraversion est utilisée par plusieurs chercheurs pour expliquer la manière dont des dirigeants ou des acteurs locaux peuvent se servir de leur contact avec des puissances extérieures en vue de mieux renforcer leur suprématie. Lorsque Conté a pris le pouvoir en 1984 en Guinée, il cristallisait tous les espoirs de développement et de liberté politique des Guinéens. Cet espoir prit une ampleur encore plus considérable lorsque l’instauration du processus démocratique commence avec l’adoption d’une nouvelle constitution par référendum.
Cependant, il n’aura pas fallu longtemps pour que cet espoir de démocratie suscité par le multipartisme dégénère en désenchantement. En effet, si en 2000, Rawlins a fait preuve de leadership en acceptant le résultat des urnes et en cédant le fauteuil présidentiel au vainqueur Kufuor, Conté, quant à lui, s’est maintenu au pouvoir jusqu’à son décès en 2008. Des tripatouillages constitutionnels aux fraudes électorales en passant par la violation des libertés civiles des citoyens, Conté n’hésitait pas de se servir de toutes les ressources auxquelles il avait accès pour se maintenir au pouvoir.
Or, pour que réussisse une transition démocratique, un dialogue est nécessaire entre les dirigeants au pouvoir et dans l’opposition. Plusieurs exemples confirment cette thèse. Dominique Bangoura rappelle qu’«en Afrique du Sud, le processus s’est déroulé dans des conditions satisfaisantes tenant à plusieurs raisons (charisme de Nelson Mandela, lucidité politique de F. de Klerk, usure de l’apartheid, etc.). » Magnusson et Clarke montrent que, si le Bénin a pu réussir sa transition démocratique, c’est parce que Kérékou, président sortant qui était démocratiquement élu au pouvoir en 2001, a accepté et reconnu la victoire de son adversaire Yayi Boni aux élections présidentielles de 2006. Nous voyons que la réussite d’une démocratisation passe bel et bien par la négociation entre les acteurs qui doivent apprendre non seulement à gagner, mais aussi et surtout à perdre.
Conclusion
L’hypothèse que nous avons tenté de démontrer tout au long de cette réflexion est que c’est grâce au leadership de Rawlins que le Ghana a réussi sa transition démocratique, et que c’est à cause du manque de leadership de Conté, qui s’est traduit par l’adoption de l’extraversion comme stratégie de gouvernance, que la Guinée a échoué dans sa transition démocratique. Faisons nôtres ces propos de Gazibo pour montrer la leçon ultime à tirer de notre réflexion : « […] le conflit étant normal en démocratie, c’est la capacité des acteurs à le maintenir dans le cadre des règles démocratiques, ainsi que la capacité des institutions à jouer leur rôle régulateur qui font ensuite la différence. » Aujourd’hui, Rawlins n’est plus au pouvoir au Ghana, mais ses successeurs continuent d’y consolider la démocratie. En Guinée également, Conté n’est plus au pouvoir, son successeur fera-t-il comme lui, c’est-à-dire confisquer le pouvoir jusqu’à sa mort ?
Ousmane Diallo
Maitrise en politique comparée