Abdoul Diaila Bah Mercredi, 05 Février 2014 21:43
Nous allons aborder le problème sous l’angle d’un état des lieux avec l’utilisation d’un outil bien connu des spécialistes de l’étude diagnostique et de l’évaluation. Il s’agit de la grille AFOM (1) qui permettra de mettre en évidence la situation réelle du secteur d’approvisionnement en eau potable de la capitale. Deux facteurs (internes et externes) seront étudiés selon qu’ils soient liés ou non à la société SEG (2) en charge de la production et de la distribution de l’eau dans les centres urbains guinéens.
Même si la problématique de l’accès à l’eau potable est nationale, dans cette analyse nous nous limiterons à Conakry pour mesurer avec précision le degré de déficit du secteur mais aussi en analyser les causes et tirer une conclusion.
1- Le contexte actuel et l’enjeu pour l’avenir
Tout d’abord, il faut préciser que la situation difficile de l’accès à l’eau potable n’est ni nouvelle ni spécifique à la Guinée. Mais le manque de volonté politique des gouvernements successifs de notre pays aggrave encore plus une situation déjà difficile.
Et pourtant, depuis le 28 juillet 2010 date à laquelle l’Assemblée générale de l’ONU (3) a adopté une résolution reconnaissant l’accès à l’eau potable et à l’assainissement un caractère de droit fondamental, ce manque de volonté politique constitue une violation de droit de l’homme. Si cette résolution onusienne ne fait pas encore bouger les choses à cause de son caractère non contraignant, nos dirigeants politiques devraient mesurer l’importance de l’accès à l’eau et à l’assainissement dans le processus de développement de nos pays et évaluer les conséquences de son déficit. L’enjeu est majeur d’autant plus que chaque année, le manque d’accès à l’eau et à l’assainissement cause la mort d’environ 3 millions de personnes dans le monde (soit l’équivalent de toute la population de Conakry) et d’un enfant toutes les 3 secondes. Selon les statistiques de l’OMS (4) l’utilisation d’eau non potable ou polluée entraîne la prolifération de maladies hydriques (des diarrhées, des diphtéries ou des épidémies de choléra) et tue chaque année plus que le sida, la tuberculose, le paludisme, la rougeole, les accidents de la route ou les guerres.
Selon les estimations (très contradictoires en fonction des sources), la population actuelle de Conakry et ses environs est évaluée aux alentours de 3 600 000 habitants. Si on estime la norme de besoin en eau par habitant dans des régions à faible niveau de développement économique comme la Guinée à 75 litres par jour et par personne, le besoin journalier actuel de toute la population de Conakry sera de 270 000 m³ par jour. Or la capacité de production actuelle d’eau pour Conakry est de 164 000 m³ par jour. Autrement dit, il y a actuellement un déficit de 106 000 m³ d’eau par jour sans compter les pertes sur le réseau !
A l’horizon 2030 c’est-à-dire dans 16 ans, lorsque la population de Conakry aura atteint 5 800 000 habitants, les besoins journaliers en eau avoisineront 500 000 m³ par jour. Soit 3 fois la capacité de production actuelle. Si rien n’est fait maintenant, nous allons droit dans le mur.
2- Les atouts (ou facteurs positifs internes)
La disponibilité à la SEG de personnel compétent et expérimenté ayant notamment bénéficié de l’expertise de partenaires professionnels étrangers entre 1989 et 2000.
Le passage d’une forme de société mixte public-privé qui rétribue des dividendes à une société 100 % Etat guinéen en 2001 devrait accroître l’investissement des moyens dans l’entretien et le renouvellement des installations.
L’existence d’un potentiel d’extension important et donc d’augmentation du nombre de clients abonnés à Conakry et ses environs.
3- Les faiblesses (ou facteurs négatifs internes)
La vétusté des installations occasionnant d’importantes pertes en eau sur les réseaux.
Les fraudes et les branchements clandestins, les vandalismes et autres sabotages d’installations.
L’insuffisance de compteurs à eau favorisant le recours massif à la facturation de clients au forfait et occasionnant ainsi le gaspillage.
La faiblesse du niveau de tarification de l’eau au m³ par rapport aux coûts réels de production, de distribution et d’entretien.
Le manque de moyens financiers de la société en charge du secteur la SEG pour effectuer l’entretien et le renouvellement des installations (infrastructures de production, ouvrages de transport et de stockage, les réseaux de distribution, etc.)
Le risque très élevé d’interruption presque totale de l’approvisionnement de Conakry lié à configuration même du réseau. En effet, 80 % de la production d’eau qui alimente Conakry transite par une seule conduite.
4- Les opportunités (ou facteurs positifs externes)
La disponibilité en quantité suffisante de la ressource en eau brute favorisée par la traversée du pays par de grands fleuves (le Niger, le Sénégal et la Gambie) et la pluviométrie abondante une grande partie de l’année.
Le relief accidenté favorisant l’alimentation de Conakry par système gravitaire beaucoup moins coûteux que le système par pompage.
La bonne qualité de l’eau brute disponible qui permet la construction de systèmes de traitement simples (décantation, filtration et désinfestation) et donc moins onéreux.
Les perspectives de la mise en route des travaux de réalisation du 4e Projet eau de Conakry.
5- Les menaces (ou facteurs négatifs externes)
Le manque de volonté politique d’investir massivement dans le secteur de l’eau.
Le problème du déficit en courant électrique pour l’alimentation des forages. Car il faut souligner que sur les 164 000 m³ de capacité de production actuelle, 24 600 m³ proviennent des eaux souterraines (c’est à dire des forages) contre 139 400 m³ provenant des eaux de surface (c’est dire les barrages).
Le coût très élevés de réalisation de grands travaux d’infrastructures hydrauliques (barrages, stations de traitement, réseaux à grands diamètres, etc.).
L’absence d’Entreprises et de Bureaux d’études locaux compétents et capables de réaliser de grosses infrastructures hydrauliques obligeant l’Etat et les bailleurs de fonds à se tourner vers des entreprises étrangères plus chères.
Le problème de l’urbanisation anarchique de certains quartiers de Conakry rendant l’installation des équipements de distribution contraignante et donc coûteuse.
L’augmentation rapide de la population avec un taux d’accroissement naturel de 3 % par an.
Conclusion
Pour pallier à ce déficit il n’y a pas cinquante solutions. Il faut des investissements certes importants mais indispensables au risque de fragiliser considérablement le développement économique de la capitale, moteur de l’économie nationale, et de mettre en danger la santé de millions de citoyens.
Malheureusement, face à un tel défi la solution trouvée par les autorités guinéennes actuelles consiste à acheter de petits équipements pour faire du water trucking (c’est-à-dire la distribution d’eau par camion-citerne) dans les quartiers. Ce dispositif est utilisé pour des interventions en urgence humanitaire (cas de catastrophes naturelles, de conflits armés, de guerres civiles, etc.) pour une courte période mais en aucun cas en développement compte tenu de son coût exorbitant et de son impact dérisoire. L’autre solution de bricolage tout aussi dérisoire consiste à aménager des forages en pleine zone urbaine et à faire du délestage pour fournir les populations alternativement un jour sur deux.
Ce déficit en eau potable de la capitale guinéenne est d’autant plus incompréhensible que le pays regorge d’immenses potentialités rendant les coûts de construction d’un système complet d’approvisionnement en eau potable moins onéreux que ceux de la plupart de pays africains.
Et pourtant les secteurs de l’eau potable et de l’énergie sont annoncés en fanfare comme étant des priorités de l’action gouvernementale. Mais comme toujours, entre les annonces politiques et les actes posés il y a un fossé pour ne pas dire un océan. En effet le coût total de l’ensemble des investissements permettant de palier totalement au déficit en eau potable de Conakry jusqu’en 2030 est de 700 millions de $ US. C’est exactement le montant versé par Rio Tinto au gouvernement Guinéen en avril 2011 suite à la signature de l’accord transactionnel de l’octroi de la concession minière de Simandou. D’ailleurs, où est passé tout cet argent ?
Ainsi, attendant la réalisation de ce fameux 4e Projet eau de Conakry tant annoncé et toujours attendu, les populations pauvres de Conakry continueront à consommer une eau de mauvaise qualité et à mourir dans l’anonymat le plus total.
Abdoul Diaila Bah
Liège, Belgique
___________________________________
1 AFOM : Atout-Faiblesse-Opportunité-Menace
2 SEG : Société des eaux de Guinée
3 ONU : Organisation des Nations Unies
4 OMS : Organisation mondiale de la santé