Ibrahima Sory Baldé Jeudi, 30 Juin 2011 14:55
Pour changer un pays comme la Guinée, c'est à la fois simple et … compliqué. Le nouveau président guinéen, Alpha Condé, avait des atouts pour le faire…
Simple dans la mesure où il faut essentiellement s'attaquer au système politique implanté par le Parti Démocratique de Guinée (le PDG) de Sékou Touré, premier président (dictateur de renommée), qui a inspiré le Parti de l'Unité et du Progrès (le PUP) du Général-président Lansana Conté (également une dictature politique, mais plus marquée par la gabegie et le népotisme). Ces 2 régimes politiques ont duré 26 années pour le premier et 24 pour le second.
Compliqué parce qu’il faut mettre en application des mesures sociales et économiques impopulaires (vérité des prix, mettre fin au népotisme et au clientélisme politique) et certains disent risquées (mettre au pas les forces dites de défense et de sécurité).
En 50 années, chacun des 2 régimes n'ayant pas favorisé la mise en place d'institutions républicaines, a créé toutes les conditions d'une gestion chaotique du pays à la disparition de son chef. Heureusement pour les Guinéens, le monde est en train de changer. D'une part, ils (les Guinéens) ont appris à s'opposer à la dictature et d'autre part, la communauté internationale n'accepte plus les pouvoirs anti démocratiques. Autrement, Moussa Dadis Camara et ses compagnons seraient encore aux commandes du pays.
Pour changer la Guinée, Alpha Condé n'est pas obligé de construire des routes, des hôpitaux, des écoles, d'offrir l'eau et l'électricité, etc. Il doit tout simplement s'attaquer au système sociopolitique hérité de ses 4 prédécesseurs (Sékou Touré, Lansana Conté, Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté). Car les problèmes du pays sont d'abord et surtout politiques. Si la Guinée est ce qu'elle est aujourd'hui (population pauvre, manque d'infrastructures, etc.), ce n'est pas parce Sékou Touré, Lansana Conté, Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté ont voulu, chacun en son temps, qu'elle soit dans cette situation. C'est parce que le système sociopolitique en place n'est pas celui qu'il faut pour bâtir un pays, une nation.
Etat de droit, administration démilitarisée…
Si aujourd’hui nombre d’observateurs s’interrogent sur les chances de succès du président Alpha Condé, « c’est parce qu’il s’est entouré de nombreuses personnes qui ont causé la situation catastrophique du pays » commentent-ils. Pour eux, « Alpha aurait pu trouver dans l’administration guinéenne des hommes et des femmes bien formés et capables de l’aider dans sa politique de changement. Des hommes et des femmes qui n’ont pas été mêlés dans les magouilles administratives et financières. Il aurait dû dire aux anciens ministres et autres dignitaires du pays qu’il ne pourrait retenir leurs services que s’ils parvenaient à mériter la confiance des populations dans le cadre des futures joutes électorales. Mais là il prend tout ce que le pays compte de magouilleur et de mauvais gestionnaire pour constituer son cabinet. Des gens contre lesquels les populations avaient mené les batailles de décembre 2006, janvier et février 2007».
Pour ces analystes de la scène politique guinéenne, « le président devrait concentrer ses actions à la construction d’un État de droit, une administration décentralisée, démilitarisée et dépolitisée. Il devrait également favoriser l’application des dispositions légales en vigueur pour assainir le paysage politique guinéen. Ce qui mettrait un terme à la naissance de formations politiques non représentatives. Récemment n’a-t-il pas demandé aux 8 centrales syndicales de se regrouper ? Ne devrait-il pas entreprendre la même démarche au niveau des partis politiques au moins quinze fois plus nombreux et dont seulement à peine une dizaine répond aux critères légaux ? En tout cas, il ne devrait en aucun cas céder aux pressions de ses partisans qui le conseillent d’aller dans une voie menant au Parti-Etat. Car, c’est essentiellement ce qui explique l’échec de nombre de systèmes politiques en Guinée et ailleurs ».
Le chef de l’Etat guinéen, qui a passé des dizaines d’années en France, sait que ce n’est pas un drame lorsque les législatives sont remportées par l’opposition. Il pourrait se rappeler à cet effet que les français ont imposé la cohabitation au président François Mitterrand (1981 – 1995) deux gouvernements de droite de (Jacques Chirac et Edouard Balladur) et à son successeur, Jacques Chirac (1995 - 2007), un gouvernement de gauche (Lionel Jospin). Une situation que vit aujourd’hui, dans une certaine mesure, son homologue américain, Barack Obama. Il pourrait également se rappeler que dans les années 90, le président Gnassinbé Eyadéma du Togo avait accepté une cohabitation avec l’opposition, gagnante des législatives de 1993 ; ou encore de la gestion de Libreville capitale du Gabon par l’opposant Paul Mba Abessolé.
L’un des problèmes majeurs actuels de la Guinée, c’est le manque de culture démocratique de la classe politique. Il reste à savoir comment le président guinéen et ses adversaires sauront gérer cette situation. Car, l’opposition doit savoir qu’elle pourrait bien partager le bilan du professeur-président si son action ne devrait se limiter qu’à des revendications partisanes et des critiques stériles.
Ibrahima Sory Baldé
Journaliste guinéen
Montréal (Canada)
![]()