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Monénembo au « Bled » ou Prométhée apaisé.
Alimou Camara Lundi, 24 Octobre 2016 08:56
Avant-propos Tierno Monénembo n’est jamais où on l’attend : après Cuba, dans Les coqs cubains chantent à minuit, il écrit sur l’Algérie alors qu’à cause de son long séjour en Guinée où il vit depuis trois ans on attendait un livre sur son pays natal. Il faut dire, pour paraphraser ce personnage de roi d’Henry de Montherlant qu’il se sent chez lui « partout où il y a de la gravité ». Il faut se le représenter comme le Petit Poucet qui n’a pas fini de ramasser les petits cailloux blancs qu’il a semés sur son passage pour retrouver son foyer. L’exil ne lui étant plus imposé, il continue à en faire une source d’inspiration en revenant sur les lieux jadis hantés comme pendant ses années d’enseignement en Algérie puis au Maroc entre1981 et 1985.
Entrée dans le roman
« Je ne sais pas où je me trouve, Alfred. » Tels sont les premiers mots du dernier roman de Monénembo sobrement intitulé « Bled 1». Jeune nourrice algérienne, Zoubida en est la narratrice principale. C’est à cause justement de cette maternité accidentelle qu’elle subit la persécution de sa tribu au fin fond de l’Algérie traditionnelle dans les années 80. Elle vient de la localité d’Aïn Guesma qui est comme figée dans le temps bien qu’ayant connu les grands moments de l’Histoire du pays.
Coeur de mortelle et forme de la ville
Récit à la première personne, l’héroïne interpelle tout le long un mystérieux destinataire du nom d’Alfred. Le lecteur apprend rapidement qu’il s’agit d’Afred Bamikilé un combattant indépendantiste camerounais de la guerre d’Algérie devenu professeur d’EPS dans un lycée. C’est l’ami de la famille et surtout de Papa Hassan, le patriarche taiseux. Dans la pragmatique du texte, on retrouve les modalités de l’oralité sans savoir s’il s’agit d’une correspondance ou de propos lancés à la volée. En écoutant Zoubida, on assiste alors à un retour-retour et un va-et-vient entre le passé et le présent jusqu’à l’émasculation du terrible Mounir et la fuite éperdue à travers un tunnel utilisé par des contrebandiers ou des guérilleros selon les époques. Rattrapée dans sa fuite, elle est dénoncée pour être jugée et incarcérée à perpétuité. Le récit reprend hic et nunc, cinq ans après, au moment de sa libération jusqu’au départ dans le désert avec le bienfaiteur Arsane.
Certes Monénembo n’est jamais où on l’attend. Mais comme de coutume chez lui, la grande Histoire et des secrets intimes sont entremêlés. Dans la quête et la compréhension de sa propre histoire, Zoubida se lance sur les traces de ses ascendants. Aucune zone d’ombre ne subsistera dans le jeu de pistes mis en place par l’auteur.
« Bled » : le choix de ce titre bref et sobre s’explique dans le texte par l’importance de la localité d’où le personnage principal est originaire. Aïn Guesma hante Zoubida bien qu’elle y ait été chassée. Pour elle, c’est un lieu à la fois qui rejette et qui attire. La force des traditions condamne la jeune mère qui a donné naissance à « un bâtard » à s’éloigner de son père et de sa mère. La narratrice y campe l’Algérie rurale et représente un lieu où des événements historiques de la guerre d’indépendance se sont déroulés. Pour le roman familial, on découvre que la petite maison dans la prairie qui abrite Zoubida et ses parents est le vestige d’une immense propriété qui a vu naître son père avec un filiation douteuse. Qui est M Tellier ? Qui est le Cheik ?
Cependant elle n’arrive pas à se détacher de ses souvenirs vécus dans ce bled perdu. Le plus souvent elle évoque avec tendresse le lieu de sa damnation. C’est un village qui est hors du temps avec un relief très accidenté. On est dans les Aurès aux portes du désert. Le récit finit par en faire un lieu mythique par la répétition et les circonvolutions de la mémoire suivant les souvenirs de Zoubida tour à tour fugitive et captive, par le cycle des saisons et par la visite annuelle des tribus touareg. Les trois parties du récit montrent donc la narratrice dans un parcours initiatique : cachée elle raconte son enfance et son adolescence jusqu’à son initiation au sexe et l’annonce de sa grossesse ; puis elle s’occupe de comprendre et de dévoiler ses secrets de famille jusqu’à la découverte de sa cachette et son incarcération suite au meurtre du terrible Mounir ; enfin, condamnée à perpétuité, elle est sauvée par Arsane qui lui fait découvrir les livres et le désert.
Pour la musique du texte, c’est un roman au rythme trépidant et joliment répétitif suivant la course effrénée de « la pécheresse » pourchassée par la foule iconoclaste des villageois, des proxénètes et des autorités. Volontairement cachée pour échapper à ses poursuivants ou bien enfermée de force par ceux qui veulent l’exploiter ou la punir, sa voix s’élève dans un flot continu et poétique qui rassemble ses souvenirs et dessine les contours de ses désirs et de ses rêves. On pourrait penser qu’il s’agit d’un personnage allégorique comme un rapprochement est fait dans l’épigraphe du livre avec Nedjma de Kateb Yacine. C’est une fausse piste. L’étoile de Nedjma que Zoubida porte au front est un clin d’oeil au drapeau algérien et un hommage à Kateb Yacine d’un côté et de l’autre aux écrivains martyrs des islamistes, notamment Tahar Djaout et Rachid Mimouni. Monénembo semble faire également l’éloge du panafricanisme qui fut déterminant au plus fort des luttes d’indépendance en Afrique. Au-delà de l’Histoire, il nous fait partager le mythe des origines et de l’éternel retour dans l’Algérie rurale. Mais Zoubida est de chair et d’os, avec ses deux maternités, et n’est pas le jouet du destin ou de la fatalité bien qu’elle le clame souvent. Son étoile est plutôt signe d’élection comme le pense la sage-femme qui la délivre au milieu du récit.
Eloge de la littérature
Dès l’épigraphe, on l’a vu, Monénembo place son roman sous le sceau de la littérature. La citation de Kateb Yacine à travers un extrait de Nedjma fait de son héroïne la petite-fille de Nedjma. Le cadre du récit est annoncé comme algérien mais la perspective historique change : Kateb Yacine se faisait le prophète d’une Algérie naissante, tandis que Monénembo fait le point sur la lutte d’indépendance et relève les premiers indices de l’influence de l’islamisme radical. Dans tous les cas l’histoire est là en toile de fond, il s’agit du récit de l’aventure personnelle d’une jeune femme. Partant des auteurs maghrébins, plusieurs autres auteurs sont cités le long du récit. Le personnage principal se retrouve vers la fin quand elle est en prison pour l’assassinat de Mounir en position de lectrice. On voit alors prendre forme une véritable anthologie de la littérature mondiale derrière les choix de la captive et les conseils d’Arsane : « Lis-les comme ils arrivent. N’obéis qu’à ton appétit ! Ne t’occupe point de ranger. Surtout pas les rayonnages dans ta jolie petite tête ! Laisse ça aux ébénistes et aux érudits ! Dis-toi que la littérature est un extraordinaire festin, un délicieux fourre-tout. Goûte à tous les plats, pêle-mêle selon tes goûts, selon tes envies ! Lis tout… Voltaire, Flaubert, Camus, Le Clézio, mais il n’y a pas que les Français… Pouchkine, Gogol, Soljenitsyne, mais il n’y a pas que les Russes…Faulkner, Caldwell, Salinger, Roth, mais il n’y a pas que les Américains… Sassine, Achebe, Hampâté Bâ, Kourouma, Labou Tansi, mais il n’y a pas que les Africains… Maalouf, Darwich, Abû Nuwäs, mais il n’y a pas que les Arabes… Plus tu varieras tes lectures, plus cette pièce s’élargira, plus ton esprit s’illuminera. Alors, tu n’habiteras plus une prison mais un ciel plein d’étoiles… Tes avocats n’y pourront rien ? seules tes lectures te sauveront. » (p. 170)
On voit que chez Monénembo c’est la poésie qui est la mesure de toutes choses.
Les chaînes de Prométhée et le foyer d’Ulysse
Au total « Bled » est un roman d’aventures qui finit bien : les tensions sourdes et les menaces diffuses sont implicites. En parodiant les codes du genre, le parcours de l’héroïne suit le parcours initiatique classique du roman d’apprentissage. A la fin Zoubida peut déclarer « en moi, ce n’est plus le feu, c’est l’apaisement » (p. 189). Ainsi comme son personnage principal, l’auteur est plus apaisé. Prométhée est libéré de ses chaînes depuis son retour d’exil en Guinée. Désormais il vit à Conakry comme Ulysse à Ithaque. On est loin d’Un rêve utile où les rêves des immigrés de Loug se fracassent sur les eaux noires du Rhône. La fin du récit relève donc de l’utopie ; ce qui est inhabituelle chez Tierno Monénembo. L’énergie de la jeune Zoubida emporte tout sur son passage. Elle est loin de la passivité d’Antigone ou de l’impuissance d’Hamlet ou encore de la torpeur de Mme Bovary. Ses lectures la transfigurent et lui ouvrent les portes du désert pour rejoindre la tribu mythique des touareg sur les traces de sauveur Arsane. Symboliquement le désert représente le lieu d’une nouvelle Genèse pour une jeunesse qui aura su, au contraire des personnages de Kateb Yacine, se débarrasser du fardeau des ancêtres et régler les comptes avec les devanciers. La vision utopique d’un monde meilleur prend forme avec la parole poétique de Nazim Hikmet et d’Eluard, tous deux cités dans le texte, écrivains engagés s’il en est.
Mais ne nous y trompons pas, la capacité d’indignation de Monénembo reste intacte. Ainsi, si le récit couvre les années de socialisme en Algérie avant le printemps arabe algérien, les années de terrorisme sont annoncées. Les barbus sont bien là . A travers l’influence du Cheik sur Papa Hassan on voit comment les effluves d’un islam rigoriste s’insinuent imperceptiblement dans la société algérienne. Dans le microcosme familial de Zoubida des interdits pleuvent à partir de ses treize ans. Son taciturne de père, dont la filiation est un mystère à résoudre par le lecteur, revient barbu d’un séjour en prison avec des tenues vestimentaires inhabituelles. Ainsi, derrière l’optimisme affiché à travers le sort final de Zoubida, et loin de la guerre d’Algérie qui n’est qu’un lointain souvenir, on sent poindre subrepticement la décennie du terrorisme. Comme dans L’Aîné des orphelins à propos du génocide rwandais, la menace plane au « Bled » tout le long des années 80.
Alimou CAMARA, Professeur de lettres modernes
Université Paris-Est Créteil
1 Tierno Monénembo, Bled, aux éditions du Seuil, Paris, Octobre 2016.








