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Baadiko : « après bientôt 60 ans d'indépendance, la Guinée n'est pas une nation »

Mamadou Aliou Barry  Jeudi, 04 Août 2016 10:04

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BAH_Mamadou_Baadikko_2_01Mamadou Baadiko BAH Président de l'union des forces démocratiques(UFD) l'a dit dans une interview qu'il a accordée à Aminata.com. Au cours de cet entretien, monsieur BAH a parlé de sa récente visite en France, le récent discours controversé du président Condé, des relations entre l'UFD et le RPG-Arc-en-ciel, du bilan du gouvernement Youla, de sa formation politique, des manifestations projetées par l'opposition, des examens nationaux session 2016, de l'affaire Mohamed koula Diallo, des élections communales, de l'éventuel 3ème mandat d'Alpha Condé, du bras de fer UFDG-Bah Oury, de la récente déclaration du parti au pouvoir en Guinée qui accuse Cellou Dalein Diallo de préparer un coup d'État.


Aminata.com : vous étiez récemment en France. Quel était l'objet de ce séjour ?

Mamadou Baadiko BAH : effectivement, j'ai été invité par l'association GRAD Guinée (Groupe de Réflexion et d'Appui au Développement de la Guinée – Dynamique 2020), pour animer une conférence sur le thème : « Comment consolider les relations franco-guinéennes ? ». À ce thème, nous avons ajouté une réflexion sur le rôle de l'immigration guinéenne en France dans ces relations. La conférence s'est déroulée à l'Assemblée Nationale française sous la présidence de Mme Fanélie Carrey-Conte, présidente du Groupe parlementaire d'amitié France-Guinée. Au cours de ces débats, nous avons passé en revue l'historique de ces relations et noté beaucoup d'insuffisances de part et d'autre. Mais fondamentalement, c'est la partie guinéenne qui, faute d'avoir édifié un État solide, orienté vers la satisfaction des besoins de ses populations, qui porte la plus grande responsabilité dans l'échec de cette coopération dont les ressources ont été entièrement absorbées par la bureaucratie administrative et les dirigeants politiques. C'est un vaste sujet. Nous pourrons y revenir plus tard.


Après le discours controversé du président Condé qui qualifie les cadres malinkés de « malhonnêtes », des cadres ont été exclus du RPG et un autre vient d'être violenté pour avoir dénoncé ces exclusions. Votre opinion sur ce sujet ?

Comme je l'ai dit à un autre de vos confrères, ces incidents ont eu le mérite de remettre les choses à leur place : après bientôt 60 ans d'indépendance, la Guinée n'est pas une nation, mais un assemblage de communautés dont chacune essaie de tirer son épingle du jeu, au détriment des « autres ». Il ne sert à rien de le nier. Et tant que nous n'aurons pas un État unitaire, fonctionnant dans la fraternité, dans l'intérêt de tous, sans exclusion, la Guinée ne sortira pas du gouffre dans lequel elle est plongée depuis très longtemps. La Guinée aujourd'hui souffre de maux profonds qui sont des phénomènes de société allant au-delà des communautés : le viol permanent des lois, le mépris du bien public et de l'intérêt général, la recherche effrénée de l'enrichissement illicite, le culte du mensonge et de la dissimulation. Comme vous voyez, depuis le fameux « complot peulh » inventé par le régime sanguinaire du parti-État de Sékou Touré, nous n'avons pas avancé d'un pas vers un État unitaire démocratique, solidaire et progressiste, bien au contraire.


Quelle relation existe aujourd'hui entre l'UFD et le RPG-Arc-en-ciel que vous aviez soutenu lors de la présidentielle du 11 Octobre 2015 ?

Nos deux partis sont liés par un accord politique depuis Septembre 2015. Pour notre part, nous nous sommes efforcés de remplir nos obligations. C'est ainsi que nous avons activement participé à la campagne électorale ayant permis la réélection du président Alpha Condé dès le premier tour. Dans les zones où nous sommes bien implantés, il a obtenu un score qui a largement dépassé celui qu'il avait eu en 2010 ou aux législatives de 2013. Malheureusement, depuis ces élections, il n'y a pas eu de contact et encore moins de concertation avec le RPG Arc-en-Ciel. Tous nos contacts se sont limités à ceux que j'ai eu avec le président, chef de la majorité. En fait, c'est une situation qui dure depuis 2010. Le RPG en tant que parti au pouvoir a la fâcheuse tendance à ignorer les partis alliés qu'on ne sort du tiroir qu'à l'approche d'une élection. Mais heureusement, les choses sont entrain de changer. C'est le président lui-même qui a demandé à ce que les partis alliés du RPG s'organisent, afin de lui permettre de traiter avec un groupe plutôt que de se retrouver à répondre un à un aux dirigeants de ces partis. Donc, nous sommes très heureux que le président ait pris en compte nos critiques sur ce point. Nous avançons dans la bonne direction pour normaliser les choses et renforcer l'alliance. C'est la raison d'être de la COPAM (Coordination des Partis Alliés de la Mouvance).


Aujourd'hui, est-ce que vous ne regrettez pas d'avoir soutenu Alpha Condé qui n'a pas été reconnaissant envers votre formation politique ?

Non, nous ne regrettons rien. Nous avons fait un choix politique raisonné. Nous ne nous plaçons pas dans une perspective de gain immédiat. Nous continuerons à lutter pour l'aboutissement de nos idéaux, pour une Afrique et une Guinée unie, démocratique et prospère pour le plus grand bien de l'écrasante majorité de ses enfants.


Quel bilan faites-vous des sept mois de gestion du gouvernement Youla ?

Il est difficile pour moi de faire un bilan objectif pour une si courte période. Mais en matière de bilan, comme j'ai eu l'occasion de le dire au président, ce qui compte, ce ne sont pas les projets annoncés, si salvateurs soient-ils, mais plutôt ce que pense et ressent le commun des Guinéens dans sa vie quotidienne. Or de ce côté, l'économie est pratiquement en berne. L'État est en grande difficulté financière. La dette intérieure (bien que fortement gonflée par la surfacturation) n'est pas payée. Les citoyens en ville comme à la campagne se plaignent de ne plus parvenir à joindre les deux bouts. La dépréciation continue de la monnaie entraîne une flambée des prix des produits de première nécessité, alors que les revenus ne suivent pas, bien au contraire. Les gens n'arrivent pas à se nourrir correctement, à se soigner et la mortalité explose. Les services publics marchent très mal. Vous avez vu par exemple, les montagnes d'ordures qui asphyxient Conakry, avec les énormes risques d'éruption d'épidémies. Les bienfaits de Kaleta sont là, mais on se rend compte que ce n'est pas suffisant pour réussir le décollage économique. Les organismes internationaux de financement exigent que les finances publiques soient strictement gérées, ce qui limite la création monétaire (la planche à billets). Le président nous a dit qu'il espère que la situation va s'améliorer fin Octobre, après la revue du FMI. En matière de bilan aussi, nous ne pouvons pas passer sous silence le retrait de la Guinée du conglomérat minier Rio Tinto. Contrairement à d'autres, nous ne minimisons pas ce retrait. Les cafouillages juridico-stratégiques qui ont mené à ce retrait devraient servir de leçon. Qu'un des principaux acteurs mondiaux du secteur minier qui s'était engagé dans le projet stratégique de Simandou depuis 2011 et qui y a dépensé près d'un milliard de $, employant des milliers de Guinéens dont les moins payés touchaient plus de 500 $ par mois, décide d'arrêter les frais et de se retirer de la Guinée, il faut se poser des questions. Ce retrait, après ceux de BHP Billiton, Vale, etc. laisse un grand vide dont on ne sait pas comment il va être comblé. Tant que nous n'aurons pas un État de droit, stable, débarrassé de la corruption avec une population laborieuse résolument engagée sur la voie du développement, nous ne pourrons pas espérer avoir des partenaires solides pour sortir de la misère et du sous-développement.


La justice guinéenne traîne les pas dans le dossier de l'assassinat du journaliste Mohamed Koula Diallo. Une des personnes arrêtées est décédée en détention, d'autres sont malades et récemment, on a annoncé l'inculpation de Souley Thianguel, chargé de communication de l'UFDG. Qu'en pensez-vous ?

Pour un crime aussi spectaculaire et odieux qui s'est déroulé devant des centaines de personnes, nous aurions espéré que la vérité des faits n'aurait pas été si difficile à établir. Malheureusement nous sommes retombés dans le lot commun des crimes qui ne sont jamais sérieusement élucidés.Même quand on dit avoir mis la main sur les coupables, ce ne sont que des lampistes, des exécutants, jamais les vrais commanditaires : affaire Mme Aissatou Boiro et bien d'autres.


L'opposition républicaine annonce une série de manifestations pour dit-elle dénoncer la mal gouvernance actuelle caractérisée par l'insalubrité, l'insécurité, la gabegie, la corruption, etc. Quelle est la position de votre formation politique ?

La société guinéenne a de très graves problèmes. Je considère que nous sommes installés dans une dangereuse impasse. L'État de droit est toujours un rêve pour le peuple de Guinée, épuisé par près de 60 ans de dictatures, de mauvaise gestion, de crimes de toutes sortes et de misère sans fin. Pour en sortir pacifiquement, il nous faut nécessairement passer par un dialogue fraternel, inclusif et constructif. Or, chez nous, les manifestations ont presque toujours été associées à de la violence qui fait couler inutilement le sang des Guinéens, manifestants pour la plupart et membres forces de sécurité. Tout en défendant le droit constitutionnel à la manifestation, nous sommes obligés de dire que les prochaines manifestations prévues par l'opposition n'apporteront aucune solution réelle aux problèmes de notre pays. Nous invitons les citoyens à ne pas s'y associer.


Comment se porte l'UFD ?

Notre formation politique continue sa lutte pour le triomphe de ses idéaux que sont l'unité, la démocratie et le développement de la Guinée. Nous faisons tout ce qui est possible pour expliquer aux populations guinéennes que les options politiques de l'UFD sont celles qui contiennent les vraies solutions pour reconstruire la Guinée et sortir du sous-développement.


Les élections communales et communautaires sont annoncées pour Octobre 2016. Votre parti participera-t-il seul ou en alliance avec d'autres ?

Nous nous préparons pour cette consultation électorale très importante, pour permettre aux populations à la base de prendre en main leurs destinées. Toutes les options nous sont ouvertes mais nous privilégierons les ententes locales, politiques et non-politiques avec des personnalités offrant le maximum de probité et d'engagement pour la prise en compte effective des besoins et préoccupations des populations. Ceci dit, j'espère vous avez suivi le scandale qui a éclaté il y a quelque temps à la mairie de Mamou. C'est le représentant de l'UFD dans la Délégation spéciale qui a exigé que l'équipe en place présente ses comptes et communique le relevé de banque. Devant le refus d'appliquer des dispositions élémentaires du Code des collectivités locales, le ministère de tutelle a été obligé d'envoyer une équipe de contrôle qui a découvert l'énorme trou financier de 279 millions en seulement trois mois de gestion ! Le plus dramatique dans tout ceci est qu'aucune collectivité locale de la Guinée (mairies, sous-préfectures) n'est gérée différemment de celle de Mamou. C'est une catastrophe générale et c'est très grave.


Le président Alpha Condé entretient un flou sur un éventuel 3ème mandat à la tête de la Guinée. Quelle lecture faites vous de ce sujet ?

Contrairement à ce que vous affirmez, je ne crois pas que le président Alpha Condé ait exprimé un tel souhait. Mieux vaut ne pas lui faire un procès d'intention. Notre position, s'appuyant sur la triste histoire de la Guinée indépendante est que la tradition des présidents à vie est inséparable de notre dramatique échec, pour un pays qui était promis à un brillant avenir en 1958 et qui avait tout pour décoller.


Récemment, le RPG a accusé Cellou Dalein Diallo leader de l'UFDG de préparer un coup d'État. Quel commentaire faites vous de ce sujet ?

Encore une fois, il est bon que nous ne perdions pas de vue la dramatique histoire de la Guinée, faite de « complots », d'accusations inventées de toutes pièces, d'arrestations arbitraires, de tortures parmi les plus inhumaines du monde et d'assassinats de masse d'innocents. Un État qui se respecte doit avoir les moyens de se protéger en s'appuyant sur la légalité, sans avoir besoin de recourir à des accusations sans preuves. Ceci dit, n'importe quel citoyen, n'importe quelle formation politique doit savoir que toute tentative de renverser le pouvoir par la force, met le coupable dans la position d'atteinte à la sûreté de l'État et doit s'attendre à en subir les conséquences.


Que pensez-vous du bras de fer entre l'UFDG et Bah Oury ?

Comme vous le savez, l'UFDG est un parti né d'une scission de l'UFD. Le conflit actuel à l'UFDG n'est pas une surprise pour nous. La seule différence est qu'à l'UFD, le Professeur Alfa Ibrahim Sow n'avait aucune ambition personnelle et aucune volonté de s'accrocher à un fauteuil. Il s'est sacrifié pour le peuple de Guinée.


Quel enseignement tirez-vous des résultats des examens nationaux session 2016 ?

Je me suis effectivement beaucoup intéressé à ces examens 2016. Dès le départ, nous avons noté la déclaration du président Alpha Condé disant qu'il y avait un énorme projet de détournement se chiffrant à plus de 30 milliards de GNF sur le budget des examens (surveillance et correction). On savait donc qu'il y avait des affaires de gros sous en l'air, l'éducation n'étant pas la préoccupation première. Ainsi, le limogeage du DPE de Boké pour malversations puis sa réintégration spectaculaire suite à des pressions occultes, est un très mauvais signal délivré aux délinquants de toutes sortes.

Ensuite, il y a eu l'examen d'entrée en 7ème. Là nous avons appris que « faute de moyens », il pouvait arriver qu'un correcteur ait la charge de plus de 4500 copies qu'il fallait rendre en une semaine ! Ce n'est pas sérieux. Au BEPC et au bac, nous avons été alertés d'un peu partout dans la république. Dans beaucoup de centres d'examens, la fraude se faisait à ciel ouvert : correction d'épreuves au tableau, corrections remises à certains élèves, le tout avec la complicité des surveillants et des responsables soudoyés, etc. Il y a eu des correcteurs « bénévoles » et toutes sortes d'erreurs à la centralisation des notes. Par contre, contrairement aux années passées, on n'a pas entendu parler de ventes d'épreuves. À part cela, il faut déplorer le détournement d'objet de la prise en compte des notes de classe pour l'examen d'État : il y a énormément de tricherie dans les notes envoyées par les écoles, surtout l'enseignement privé, à des fins de gonflement artificiel de leurs performances en terme de taux d'admissions. Tout ceci montre que notre système d'évaluation par les examens n'est absolument pas fiable. Les derniers examens rigoureux en Guinée datent de 2007 avec le ministre Ousmane Souaré. Donc nous avons aujourd'hui des centaines de milliers de jeunes gens bardés de « diplômes », mais sans niveau. Ils végètent dans les universités étrangères et peu d'entre eux s'en sortent. C'est une véritable bombe atomique sociale qui sommeille. Dès que j'ai eu connaissance des anomalies signalées plus haut, en tant qu'allié, j'ai alerté le Président. Il s'est montré très soucieux de ce que je lui ai rapporté et qui est de notoriété publique. Il m'a demandé de rejoindre la commission mise en place pour plancher sur l'éducation. Très poliment, je lui ai dit que je ne pouvais pas travailler avec cette commission, car à mon avis, nous n'avons pas besoin de commission pour diagnostiquer les terribles problèmes de l'éducation en Guinée. Les maux sont bien connus et ont fait l'objet d'innombrables études. Reste à agir. Depuis le système de favoritisme mis en place par Mamady Keita beau-frère de Sékou Touré, rien n'a changé fondamentalement dans l'éducation en Guinée. C'est le problème le plus grave à résoudre en Guinée, si nous voulons sortir de ce sous-développement chronique.


Qu'est-ce que vous avez à ajouter pour clôturer notre entretien ?

Comme vous pouvez vous rendre compte en relisant les points précédents de cette interview, parlant de la Guinée, c'est comme une descente aux enfers. Il n'est question que de crise économique et sociale, de chômage, de misère, de jeunesse laissée à l'abandon et désespérée, de graves inégalités sociales, d'assassinats non élucidés et d'impunité, d'éducation détruite, de détournements, de corruption, de présidences à vie, de manifestations débouchant sur la violence, etc. C'est dire donc que la Guinée est au fond du gouffre et devient pratiquement ingouvernable. Les maux de notre pays sont arrivés au niveau des phénomènes de société, c'est-à-dire touchant toutes les couches sociales, indépendamment des régions ou des partis politiques. Nous avons donc véritablement besoin d'un consensus national pour trouver un nouveau départ pour la Guinée. La Conférence Nationale Vérité-Justice-Réconciliation est incontournable, si nous voulons sortir de près de 60 ans de décadence, d'injustice sociale et de misère.


Propos recueillis à Conakry

par Mamadou Aliou Barry

pour Aminata.com


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