Alpha Amadou Diallo Mardi, 02 Août 2016 21:43
Marie-Louise Kamano, leader du Parti Guinéen de la Solidarité, de la Démocratie et du Développement (PGSD2) ne croit plus en la vertu que semblait incarner le président Alpha Condé, avant son avènement aux affaires. Cette ancienne alliée de la majorité présidentielle, qui a rejoint les rangs de l'opposition, dit son désarroi dans cet entretien accordé à votre semainier…
Le Démocrate : comment se porte le PGSD ?
Marie-Louise Kamano : bon le PGSD, il faut être quand même honnête, ça ne marche pas très fort. Et cela pour beaucoup de raisons. Parce que la politique en Guinée, une fois qu'un parti est créé on pense que c'est une source de revenus pour les Guinéens. Donc pour les sympathisants et ceux qui veulent peut être adhérer, il faut qu'ils trouvent auprès du parti les moyens surtout financiers, il n'y a pas de conviction en quelque sorte. Parce que quand on adhère à un parti, on adhère par conviction. On n'adhère pas par intérêt matériel ou financier. Alors donc ce qui veut dire quand tu n'as pas les moyens, tu crées un parti, tu ne peux pas évoluer. Et je crois que mon parti souffre de cela. Les gens ne mettent pas leur confiance pour se mobiliser, afin vraiment d'atteindre l'idéal escompté.
Qu'est ce qui explique aujourd'hui votre départ de la mouvance pour l'opposition ?
Après la période transitoire, on s'est lancé dans cette course pour la campagne présidentielle. Il y a eu deux tendances. La tendance que les gens ne comprenaient pas selon mes propres analyses, il y avait quand même une force extérieure qui était avec Alpha. On s'est dit que cette force extérieure pouvait aider Alpha à sortir le pays de l'ornière, de cette pauvreté, de tout ce marasme politique dont a connu le pays. Avec lui on a pensé que cette force extérieure allait l'aider à effectivement mettre le pays sur la voie de la démocratie véritable. C'est pourquoi beaucoup de partis ont fait alliance en tenant compte de son temps vécu à l'extérieur, et du temps mis dans la lutte pour conquérir le pouvoir. Donc on s'est dit ce temps mis parce qu'on nous dit qu'il est un professeur qui a étudié de l'autre côté. Nous on était sûrs que son bagage intellectuel et l'expérience qu'il a dû tirer de l'autre côté, pouvaient l'aider vraiment à avancer, à progresser, et à sortir le pays de l'ornière. Et à faire développer le pays. Ça n'engage que moi, voilà ce qui m'a poussée à aller aux côtés du RPG. Parce que j'avais cette conviction de la part d'Alpha Condé. Pour moi avec tout ce temps mis dans la bataille pour la conquête du pouvoir, il allait sortir le pays du sous-développement et de la misère. Mais je suis très déçu comme tout autre Guinéen aujourd'hui. Il y a beaucoup de Guinéen qui sont déçus peut être qu'ils ne l'affirment pas, ils ne le disent pas. Dans l'ombre ils le disent. On ne s'attendait pas à cette gestion de sa part. Imaginez quelqu'un qui met tout ce temps à l'extérieur, parce qu'on nous dit qu'il est parti à l'âge de 15 ans, il a étudié là-bas, il a enseigné là-bas, d'après ce qu'on nous a dit, et puis dans de grandes universités. A cela il faut ajouter le temps mis dans l'opposition.
Quelle lecture faites-vous de la situation sociale et politique actuelle du pays ?
Il faut se dire que si avant il y avait la division entre les communautés, elle est maintenant plus grave. Parce que la situation est devenue plus grave. Aujourd'hui quand vous voyez la façon dont nous vivons aujourd'hui. Le Guinéen ne fait plus confiance à son frère guinéen. Il y a une crise de confiance entre nous. Et les ethnies se sont mises dos à dos. Et je le dis, lors d'une rencontre avec l'ex Premier ministre chef du gouvernement, j'ai dit à Monsieur Saïd Fofana d'être mon porte-parole auprès de Alpha. Parce que rien ne sert d'entretenir le communautarisme dans notre pays. Ça ne fait pas avancer une nation. Quand le communautarisme est assez développé, malheureusement c'est ce qui marque aujourd'hui la vie dans notre pays. Il y a une scission totale. Or tant qu'il n'y a pas cette concorde, cette solidarité, on ne peut pas parler de développement. Parce qu'aucune région n'est au-dessus de l'autre. Et aucune région ne peut éliminer l'autre sur la carte de la Guinée. Donc nous sommes condamnés à vivre ensemble. Et cette vie d'ensemble doit forcément créer une synergie d'actions collectives. C'est-à-dire que toutes les forces de la Guinée, de toutes les régions se mettent ensemble pour avancer. Sur le plan politique, il faut se dire que tout ce qui manque aujourd'hui c'est un peu l'appellation de son parti, ‘'parti unique''. Parce que comme il l'a si bien dit qu'il prend la Guinée là où Sékou Touré l'a laissée. Mais Sékou Touré quand même est un homme qui a géré peut être, il y a eu assez de tueries, certes. Les gens ont fui pour aller de l'autre côté, on l'a traité de sanguinaire. Mais lui il n'a pas dilapidé les ressources matérielles et financières de notre pays. Pour moi Sékou Touré a plus géré de façon intègre et patriotique notre pays. Sékou Touré a laissé la Guinée vierge sur le plan des ressources minières.
L'opposition projette une marche le 4 Août prochain. Allez-vous participer à cette manifestation ?
Oui, je prendrai part à cette manifestation. C'est une façon pour moi d'exprimer aussi mon mécontentement. Mon mécontentement surtout par rapport à cette déception que je ressens. D'abord quand je pense à la misère que vit la population guinéenne, je suis révoltée. Je suis révoltée par rapport à ce refus de baisser le prix du carburant, malgré la baisse du prix du baril du pétrole sur le marché international. C'est une façon de faire souffrir davantage la population. Parce qu'avec la baisse du prix du carburant au moins, il y aurait eu un soulagement au niveau du panier de la ménagère. Il y a aussi cette hausse des taxes dont ne parle pas. Les taxes sur tous les produits importés, notamment des denrées alimentaires ont été revues à la hausse. Ça ne soulage pas aussi la population. C'est par rapport à tout cela et à la mauvaise gestion du président Alpha Condé, que je m'engage à sortir, pour dire vraiment on s'attendait pas à ça avec lui. Je pouvais comprendre sous son premier mandat, qu'il était confronté à un manque d'expérience. Mais pour ce deuxième mandat, pour moi c'est un refus de s'améliorer. C'est un refus de mettre les Guinéens ensemble et d'aborder les secteurs de développement. Parce que rien ne sert aujourd'hui de nous construire des hôtels. La construction des hôtels, c'est vrai c'est important, mais nous préférons la construction des infrastructures sociales de base. Des hôpitaux, des écoles et des voies routières.
L'opposition refuse d'aller autour de la table de négociation, elle projette même une manifestation. Dites-nous réellement, qu'est-ce que l'opposition veut ?
L'opposition n'a pas refusé d'aller autour de la table. L'opposition a plutôt demandé de mettre en place des préalables. Les préalables se sont d'abord le plan d'échange que le gouvernement prévoit. Parce que l'opposition se dit qu'il y a eu des accords qui n'ont pas été déjà mis en valeur, honorés. Dans nos réunions, on s'est dit avec la mauvaise foi de la part d'Alpha et son gouvernement, d'honorer leurs engagements, cela n'aboutira à rien. Donc même si on allait signer des accords, ces accords ne seront pas encore appliqués. Alors on se dit, on ira à la table de dialogue, mais en même temps nous allons faire notre manifestation. Depuis 2013 à nos jours, il y a eu des accords qui ont été signés de la part du gouvernement. Et ces accords jusqu'ici n'ont pas été réalisés. Si aujourd'hui encore d'autres accords se joignent à ces premiers accords, pensez-vous que ça va être réalisé, je dis non, je ne suis pas très sûre. C'est un semblant de négociation. C'est un semblant de dialogue que le pouvoir veut encore organiser. Mais un dialogue qui peut faire avancer, c'est ce dialogue d'où sortent des accords crédibles, qui sont mis en application. Une fois un accord signé c'est un acquis. Mais si les accords signés ne sont pas respectés, à quoi bon d'aller encore signer d'autres accords. Parmi les préalables, l'opposition s'est dit que le président lui-même soit autour de la table du dialogue, pour garantir l'application des accords qui seront signés lors de ce dialogue.
La commission provisoire pour la réconciliation nationale a présenté les résultats des travaux de la consultation nationale sur la réconciliation qu'elle a effectués. Quel est votre point de vue là-dessus ?
Je ne sais pas pourquoi on parle de réconciliation nationale en Guinée. Je ne suis pas tellement pour cette réconciliation nationale. Moi je crois qu'on devait parler de justice et de paix. De justice parce qu'on sait qu'il y a eu des violations très graves des droits humains dans ce pays. Que ces violations soient d'abord justifiées, et que les personnes coupables soient sanctionnées. Mais quand on parle de réconciliation, est-ce qu'il y a eu une guerre dans ce pays ? Non ! C'est vrai, même s'il y a eu des formes de crimes, des formes de crimes dont les responsabilités sont à situer au niveau des pouvoirs qui se sont succédé. Alors que ces personnes puissent être retrouvées et que justice soit faite. La réconciliation dont je peux accepter ici, c'est cette division sociale créée sciemment par les politiciens. Il suffit tout simplement de mettre les gens ensemble. Et cela dépend du premier responsable. C'est le Chef de l'État qui doit gérer toutes les ressources humaines, c'est-à-dire il doit prendre tous les Guinéens au même pied d'égalité. Mais il ne doit pas exclure une région, une communauté ou diaboliser une communauté. Mais Alpha lui, il a diabolisé certaines communautés au profit d'autres, il les a même stigmatisées.
C'est ce qui est grave. Tant qu'il y a ces types de frustration, on ne peut pas parler de réconciliation. On ne peut même pas parler de paix. Parce que la paix sans la concorde sociale elle est négative. Aujourd'hui quelle est cette communauté qui peut de façon sincère collaborer avec une autre communauté. C'est très difficile. Le langage sort de nos bouches, mais dans le concret on ne le fait pas. On ne se fait pas confiance. Tant qu'il y a cette méfiance, il n'y aura pas la solidarité.
Aujourd'hui quel regard portez-vous sur les réformes entreprises au niveau de l'émancipation de la femme guinéenne ?
Est-ce que réellement des reformes engagés sont dans le sens de donner une promotion aux femmes. C'est vrai qu'il y a des responsabilités qui sont confiées à des femmes. Mais si vous remarquez, en majorité ces femmes sont issues d'une même communauté. C'est cette gestion d'exclusion qui risque de compromettre même la promotion des femmes. Que ce soit le gouvernement sous le premier mandat ou le gouvernement actuel, les femmes ministres sont à majorité issues d'une même communauté. Moi je dis qu'il y a des efforts à faire pour arriver à une véritable promotion féminine. Parce que si au niveau du parlement, il y a une certaine parité, au niveau du gouvernement, ce n'est pas la même chose. Tant qu'on n'est pas arriver là, on ne peut pas parler de promotion. On peut parler peut être des nominations par copinage, par alliance ou tout simplement par relation. C'est ce que moi j'observe. Ce n'est pas par compétence. Alpha nomme les gens par sentiment, par népotisme.
Que pensez-vous du système éducatif guinéen, en tant qu'enseignante de métier ?
Quand on me parle des reformes au sein de l'éducation ou de l'école d'excellence, ça me fait rire. Parce qu'on ne peut pas faire une école d'excellence quand il y a la pléthore des effectifs dans les salles de classes. Quand on veut vraiment réformer le secteur éducatif, il faut d'abord améliorer les conditions de travail des enseignants. Il faut construire des infrastructures scolaires pour réduire la pléthore. Il faut effectivement mettre les cadres qu'il faut à la place qu'il faut. Quand je vois aujourd'hui des cadres qui sont à des postes donnés, au niveau de l'enseignement pré-universitaire, je me dis c'est pour se moquer des Guinéens. Ce sont des gens qui n'ont même pas le sens de la pédagogie. On ne peut pas parler aujourd'hui de réformes de l'éducation, sans l'amélioration des conditions de vie des travailleurs et du cadre éducatif. Il faut construire des écoles, parce qu'il y a une augmentation de la démographie, et chacun veut que son enfant étudie. Donc quand on trouve les enfants qui sont installés à 100 ou plus de 100, mais quelle est la transmission du savoir qui peut se faire de façon aisée. Quand tu n'as même pas de passage pour circuler dans ta salle de classe où tu tiens ton cours, comment travailler comme il le faut. Une fois qu'il y a un regroupement de jeunes gens dans un milieu donné, il faut te dire qu'il y a la distraction. Mais moins ils sont installés par salle de classes, plus il y a le sérieux.
Nous sommes au terme de notre entretien, avez-vous Madame un message à l'endroit des Guinéens…
C'est de nous mettre ensemble dans la conquête du bien-être, dans la sauvegarde de notre nation. Nous mettre ensemble pour effectivement éviter désormais qu'on mette au sommet de l'État quelqu'un qui nous manipule, qui nous divise et qui fait de nos ressources ce qu'il veut. Et de dire « Non » à toute forme de gestion qui ne soit pas en faveur de la Guinée et du Guinéen. Ça fait plus de 50 ans que nous sommes en train de tâtonner. Nous devons regarder dans la même direction, et faire avancer notre pays sans considération irrationnelle basée sur l'ethnie, sur la religion ou sur autre chose. Il ne faut pas qu'on donne l'occasion à des Chefs qui viennent avec des ambitions pour nous diviser et pour dilapider nos ressources. Nous devons lutter énergiquement contre la misère. Le Guinéen souffre, pourtant il ne devait pas souffrir. Parce qu'on a eu un don de Dieu, qui constitue toutes ces ressources du sous-sol, des ressources minières. Notre sol est riche, et n'importe quelle culture donne très bien en Guinée. Les ressources sont nombreuses et variées. Nous souffrons parce que nous sommes des citoyens qui n'avons pas tellement l'amour de notre patrie. Nous sommes tous habités par l'égoïsme. Il faut qu'on se débarrasse de l'égoïsme. Tant qu'on est dans cette dynamique de la recherche illicite de l'intérêt personnel, on ne peut pas avancer. Il faut que le Guinéen refuse de s'engager sur ce chemin. Depuis l'indépendance, il y a eu beaucoup de gouvernements qui se sont succédé et qui ont amassé et ramassé sur le dos de l'État. Où sont ces ressources ? Soit on les envoie chez les autres pour envoyer leurs enfants à l'extérieur, souvent qui ne font pas de sérieux ou on envoie des copines à l'extérieur pour aller se payer des séjours dans des hôtels. Il faut que nous revenions à l'amour qui crée de la fraternité, la pitié, et qui ambitionne des meilleurs choses pour son prochain.
Entretien réalisé par Alpha Amadou et Sadjo Diallo
Le Démocrate, partenaire de GuineeActu
![]()