Réapparition d’Ebola en Guinée : de la nécessité de créer une Agence pour le contrôle et la prévention.

Facebook Imprimer    

 

C’est avec déception et amertume que j’ai appris la résurgence de l’épidémie d’Ebola en Guinée, le 17 mars dernier. En effet, cinq personnes ont déjà succombé à la maladie, et plus de 961 contacts ont été recensés1. Cette réapparition de l’épidémie a été constatée en région forestière, plus précisément dans la petite localité de Koropara, située non loin de la frontière avec le Liberia. Ce pays, l’un des trois affectés par l’épidémie dans la sous-région ouest africaine, a d’ores et déjà décidé de fermer ses frontières avec la Guinée pour des mesures de prévention. La Guinée-Bissau en a fait de même, et dans les jours ou semaines à venir, il n’est pas exclu de voir d’autres pays limitrophes leur emboiter le pas si l’épidémie n’est pas contenue rapidement. Ce qui contribuerait, une nouvelle fois, à isoler le pays.

Au vu de cette résurgence, il apparait clairement que les autorités sanitaires n’ont pas tiré les leçons de l’apparition de l’épidémie en 2013 en prenant des dispositions appropriées pour éviter cette nouvelle situation embarrassante pour le pays, notamment une vigilance accrue aux frontières avec les deux autres pays affectés à savoir le Liberia et la Sierra Leone et surtout une surveillance épidémiologique renforcée pour prévenir l’apparition de nouveaux cas, après l’annonce de la fin de l’épidémie par l’OMS en Janvier dernier. Malgré donc le bilan dramatique de l’épidémie notamment sur le plan humain, (2,536 morts sur 3,804 cas détectés, soit 22% du nombre total de morts dans les trois pays affectés2), les autorités sanitaires du pays ne semblent toujours pas mesurer la gravité de la situation en se rendant coupables d’un relâchement incompréhensible. Et pourtant la faiblesse et la fragilité connue du système sanitaire, surtout en matière de contrôle, de prévention et de gestion des épidémies, le manque de ressources humaines et d’infrastructures sanitaires, pouvaient fortement présager d’une réapparition de l’épidémie et d’une éventuelle nouvelle propagation rapide. A ces insuffisances, catalyseurs potentiels d’une réapparition de l’épidémie, s’ajoutent un leadership et une gouvernance faible dans le secteur de la santé notamment le manque criard, au compte du ministère de la Santé et de l’Hygiène publique (MSHP), de structures opérationnelles autonomes digne de ce nom notamment en matière de coordination de la politique nationale de prévention, de contrôle et de gestion des maladies en général et de celles à potentiel épidémique en particulier.

L’inexistence d’une telle structure est d’autant plus incompréhensible, que le pays connait une survenue fréquente d’épidémies telles que le choléra, la méningite, et la rougeole, pour ne citer que ces trois, qui créent chaque année la désolation parmi les populations guinéennes. Malgré l’existence au sein du MSHP d’une division de prévention et de lutte contre la maladie, le département a tout le mal du monde pour stopper la survenue fréquente de toutes ces épidémies et lutter de façon efficace contre les maladies y compris les principales causes de mortalité dans le pays à savoir le paludisme (20%), les infections respiratoires basses (12%), et les maladies diarrhéiques (4%), pour ne citer que ces trois3. Dans l’état actuel des choses donc, cette division, qui manque cruellement de vision, de moyens et de ressources humaines qualifiées, a montré ses limites. Aussi, le fait d’être cloitré dans le MSHP, où pour la plupart du temps les prises de décision en matière de santé publique sont politiques, n’arrange pas sa situation. C’est pourquoi, pour mener à bien une politique efficace et visible de lutte contre les maladies et les épidémies dans tout le pays, il est impératif de mettre en place une structure nationale technique et autonome, relevant tout de même du MSHP, chargée de contrôler et de prévenir de façon systématique les maladies et d’assurer la promotion de la santé, de renforcer l’alerte et la surveillance épidémiologique, mais aussi de développer et de mettre en place une politique de préparation, de réponse et d’intervention rapides en cas d’urgences sanitaires, à l’image des ‘‘Centers for Disease Control and Prevention, CDC’’aux États-Unis d’Amérique.

Cette structure pourrait s'appeler « Agence nationale de veille sanitaire, ANVS Â», ou encore « Agence pour le contrôle et la prévention des maladies, ACPM Â». L’ANVS ou l’ACPM, peu importe le nom choisi, sera l’institution nationale de référence et d’excellence en matière de protection de la santé publique dans le pays. Elle aura à charge de développer, de faciliter l’application, et d’assurer le suivi et l’évaluation de la politique de prévention et de contrôle des maladies, de la politique de la santé environnementale, de l’éducation, et de la promotion de la santé dans tout le pays. La nouvelle agence aura des antennes dans toutes les régions du pays, et toutes ses structures seront interconnectées par un system d’échange d’information sanitaire performant. L’agence sera équipée d’un laboratoire national de référence ultra-moderne. L'emplacement de son siège sera choisi de façon stratégique pour permettre une meilleure remontée d’information et un acheminement rapide de spécimens et autres matériels à partir des antennes régionales et des structures sanitaires communales, préfectorales, et sous-préfectorales. Pour une question d’efficacité et de réponse rapide, l’agence sera organisée en départements, instituts, et bureaux, chacun en charge d’un domaine d’expertise bien précis tel que la promotion de la santé et la prévention des maladies chroniques, la lutte contre les maladies infectieuses telles que la tuberculose et les maladies sexuellement transmissibles, la santé environnementale, la vaccination, la surveillance épidémiologique, les statistiques sanitaires, et ainsi de suite selon les priorités. Des départements spéciaux seront créés au sein de l’agence pour mener à bien la lutte contre les principales causes de mortalité ci-dessus citées et d'autres maladies, qui constituent des priorités dans l’évaluation d’ensemble du secteur de la santé à savoir le paludisme, le VIH/Sida, la vaccination, la santé de la reproduction, etc. Cette nouvelle organisation nécessitera donc l’intégration au sein de la nouvelle agence des différents programmes, cellules, ou comités de lutte du MSHP, tels que le Comité national de lutte contre le sida (CNLS), le programme de lutte contre le paludisme et le Programme élargi de vaccination (PEV), ou encore la récente cellule de Coordination nationale de la lutte contre la maladie à virus Ebola.

La création et l’opérationnalisation de cette agence, ainsi que d’autres structures autonomes de qualité au compte du MSHP comme le tout récent Institut national d’assurance maladie obligatoire (INAMO), axées par exemple sur les objectifs stratégiques du Plan national de développement sanitaire, PNDS 2015 - 2024 et composées de techniciens et d’experts reconnus sur le plan national et international, est indispensable pour une meilleure coordination et efficacité de gestion du secteur de la santé. A titre d’exemple, le département fédéral américain de la Santé et des Services humains, HHS, pour être efficace dans sa mission de protection de la santé des Américains et leur faciliter l’accès aux services humains de base, a 11 structures opérationnelles, toutes composées d’experts reconnus, qui interviennent dans des domaines bien précis tels que le contrôle et la prévention des maladies (CDC), la sécurité alimentaire et la règlementation des produits sanitaires y compris les produits pharmaceutiques par exemple (FDA), la recherche sanitaire et la qualité des soins (AHRQ), etc.

Pour le cas précis du contrôle et de la prévention des maladies d’ailleurs, nombreux sont les pays qui s’inspirent de l’exemple du CDC Américain pour créer leurs propres structures en la matière. On peut citer l’exemple de la Chine, qui a créé son propre CDC appelé China CDC. En France également, un projet est actuellement en cours pour fusionner trois agences sanitaires, à l’image du CDC Américain à savoir l’Institut de veille sanitaire (InVS), l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes), et l’Etablissement pour la préparation et la réponse aux urgences sanitaires (Éprus). Sur le plan continental, l’Europe a son propre CDC appelé European CDC, tandis que l’Afrique vient aussi de créer une structure similaire appelée African CDC, une collaboration entre l’Union africaine et le CDC américain. Tous ces exemples dénotent du besoin et de la nécessité de création et d’implantation d’une agence similaire en Guinée.

Toutefois, l'existence de cette agence ne doit pas être une fin en soi, et sa seule création ne résoudra pas les problèmes et insuffisances qui minent le secteur sanitaire guinéen, notamment en matière de contrôle et de prévention des maladies, de promotion de la santé, de préparation, de réponse et d’intervention rapides en situation d’urgences sanitaires. Il faut absolument mettre des moyens à la disposition de la nouvelle agence, notamment financiers et en ressources humaines qualifiées pour qu’elle puisse pleinement jouer son rôle directeur d’agence de référence en matière de santé publique et de protection des citoyens contre les maladies. Or, il n’est un secret pour personne que le secteur de la santé n’a jamais été une priorité pour les différents régimes et gouvernements qui se sont succédé à la tête de la Guinée. Dans l’histoire du pays, la part de financement accordé au secteur de la santé n’a jamais dépassé 4% du budget de l’Etat. En fait, la plus grande participation de l’Etat dans le financement du secteur de la santé (3,76%) a été enregistrée en 2015 avec le résultat que l’on connait. Certes quelques efforts ont été consentis cette année, à travers la nouvelle loi des finances pour augmenter le budget alloué au ministère de la santé, mais cela reste insuffisant au vu des prévisions et recommandations du PNDS 2015 - 2024, qui mise sur une participation de l’Etat à hauteur de 15% d’ici 2024 pour atteindre les objectifs stratégiques fixés, y compris le renforcement de la prévention et de la prise en charge des maladies et des situations d’urgence.

La création donc de cette agence sera salutaire pour le pays, pourvue qu’elle soit accompagné d’un bon leadership et d’une bonne gouvernance dans le secteur, d’une réelle volonté politique pour un renforcement durable des capacités du système de santé, d’un investissement financier plus important, et d’une politique stratégique de recrutement de personnes qualifiées pour composer l’agence et le MSHP. C’est seulement de cette manière que le pays, à travers le MSHP, pourra prétendre contrôler et réduire l’incidence et la prévalence des maladies, surtout la survenue d’épidémies, contribuant ainsi à une réduction de la morbidité et de la mortalité dues à ces maladies, ceci pour le bien-être des populations. Le coup a amplement le mérite d’être réalisé.


Dr. Mohamed Dadjane Keita

Médecin, titulaire d’une maîtrise en santé publique, et d’une maîtrise en management de santé
.


_______________________________

1Coordination Nationale de Lutte contre Ebola (CNLE), donnée rapportée par Guinéenews le 24 Mars, 2016. Sept morts, selon les dernières statistiques.

2Rapport de Situation de l’OMS du 30 Décembre, 2015

3CDC, États-Unis d’Amérique


AAA_logo_guineeactu_articleAAA_logo_guineeactu_article
  

Facebook Imprimer    

 


 

Commentaires  

 
+4 #1 Dr. Dadjane Keita 04-04-2016 05:03

Juste une précision par rapport au titre de l’article dont l’intégralité n’a pas été affichée par manque d’espace j’imagine. Merci et bonne lecture.
Titre : Réapparition d’Ebola en Guinée – de la nécessité de créer une ‘‘Agence pour le Contrôle et la Prévention des Maladies’’, à l’image du CDC Américain.
Citer