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Pauvre Afrique ! L’éternel riche appauvri

Mamoudou Barry  Vendredi, 04 Mars 2016 01:55

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BARRY_Mamoudou_01Le paradoxe, il n’y en aura jamais plus que celui-là. Eh oui, plus du tiers des réserves des richesses mondiales en matières premières sont localisées en Afrique. Mais hélas, le philosophe et précurseur du mercantilisme Jean Bodin a raison, « il n’est de richesse que d’hommes ». Richesse qui ne s’exprime pas simplement par des diplômes ou de l’intelligence mais de l’usage qu’on en fait.

Oui le riche appauvri aux compétences internes soumises ou délaissées. En réalité, rien ne manque à l’Afrique en matière d’hommes bardés de diplômes, de talents et d’expériences. Les plus grands laboratoires de recherche au monde affichent des célèbres noms de « nègres » à Paris, à Londres, à Québec ou encore à Washington.

Oui des cerveaux qui brillent dehors et s’obscurcissent au bercail et se meurent à petit feu. Soit ils se conforment au « système », pourtant le pire qu’un intellectuel fera contre son peuple est de servir un mauvais système, soit ils sont rejetés loin, délaissés ou même accusés de moins patriotes ou de « « traitres ». Tout simplement parce qu’ils ne sont pas des hommes de main mais des hommes de culture : la culture dérange les despotes, les confus et aussi les corrompus. Le « système » lui, il est légitimé par des diplomates peu galants, nonchalants et parfois, souvent même, arrogants et insolents surtout au sud du Sahara. Ils ne cachent pas leurs intérêts, ne serait-ce que par le vocabulaire de leur métier jadis noble. Les chefs du « système » sont leurs « petits » comme des détachés de l’« autre administration », pardon si je dérange….je souhaitais arranger…

Oui le riche appauvri d’un système politique sclérosé. Nous donnons raisons tous les ans, tous les mois, tous les jours et mêmes toutes les heures à ceux qui nous indexent péjorativement comme des mendiants, des assistés ou du moins des aidés quand ils veulent nous honorer. La montre en main, nous demandons l’heure à l’autre.


Comment en sommes-nous arrivés là ?

A mon avis, plusieurs raisons parmi lesquelles l’échec de l’élite politique de l’Afrique depuis les années des indépendances. Des indépendances mal préparées, pas mal ! On ne s’apprête pas à être libre on se libère par tous les moyens et à tout moment. Mais sa liberté, qu’est-ce qu’on en fait ? « Il n’y a pas de dignité sans liberté » disait Sékou Touré en 1958. Mais y a-t-il dignité dans la pauvreté même si « nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage » d’accord ! Mais la liberté politique sans liberté économique est-elle viable ? Joseph Kizerbo dit non « l’indépendance politique sans l’indépendance économique n’est qu’une illusion qui sera balayée dès le premier coup de vent »

Clairement, la liberté c’est l’ainé de la famille, le trésor du pauvre, le turban du sahélien qu’il faut garder jalousement à tout prix. Mais peut-on se vanter d’être libre la main tendue vers l’ancien maître ou ses émanations, non ! non ! C’est évident, l’adage nous dit « la main qui donne est toujours au-dessus »

Oui le riche appauvri imprévoyant. Ceux qui ont pris le fauteuil de l’ancien maître ne se sont même pas demandé comment fabrique-t-on ce fauteuil, où on le fabrique ou tout simplement où pourrait-on le réparer quand il prendra un coup de leur poids. Pire, ils y ont dormi. Ils l’ont d’ailleurs cassé pour le transformer en lit. C’est à juste titre que René DUMOND avertissait pourtant en ces termes « L'Afrique noire est mal partie ».

Oui le riche appauvri qui se fait colon noir. Ceux, parmi eux, qui pensaient entretenir le fauteuil en bon père de famille se sont vite transformés en bourreaux contre toute idée contraire à la leur même si celle-ci est heureuse, voire salvatrice.

Sans doute, le complexe a prévalu sur la curiosité et la mise en cause de soi nécessaire à tout progrès social et économique. Conakry et Bangui des années 60 et 70 en sont illustratifs.

Ils ont créé des systèmes, des « machins » mais jamais d’institutions sinon celles qu’ils domestiquent, manipulent, usent, pour ne pas dire abusent. Pire, ils se sont transformés en épine de l’intérieur et ennemi à l’extérieur.

Oui le riche appauvri, docile et acceptant. Mais rappelons-le, au moins eux, ces petits anciens dictateurs, eux, ils osaient lever le petit doigt pour dire non à l’autre. C’est tout leur mérite, mais un mérite quand même.

Ceux de nos jours, à quelques exceptions près, n’osent même pas dire haut leur nom devant leurs copains de Paris, de Washington, de Londres, que sais-je encore ?

Pourtant, ils ont les mêmes diplômes que ceux-là, ils ont fréquenté les mêmes écoles. Ils ont les mêmes expériences, ils ont travaillé dans les mêmes entreprises. Parfois même ils sont meilleurs qu’eux intellectuellement parlant. Hélas, une fois au pouvoir en Afrique, ils arrivent à l’Elysée, au Quai d’Orsay, à Washington en grands enfants. Savez-vous pourquoi ?

Tenez, parce que eux, ils ne sont qu’eux, ils n’ont jamais voulu faire chez eux des vraies institutions capables de contraindre le fort et de protéger le faible. Ce sont eux-mêmes l’institution. D’ailleurs, la plupart d’entre- eux arrivent au pouvoir non pas par la voie du peuple mais plutôt par la complicité de leurs copains d’ailleurs. Ainsi « Qui paie commande » dit-on, qui installe dirige, c’est évident aussi.

Si ceux-là avaient pensé, bien que mal élus, mais élus quand même, à faire des institutions dignes de ce nom, ils se seraient rachetés, ils auraient eu la légitimité nécessaire pour « saucer » leur légalité de façade. Pourtant, l’institution est plus que le platine de l’Afrique du sud, le pétrole du Nigeria, la bauxite de Guinée, le diamant de l’Angola, le cobalt du Congo ou l’uranium du Niger. S’ils y avaient pensé, ils auraient pansé les blessures du passé. Les souillures de l’histoire, les atrocités des temps des rébellions et des guerres lavées entre frères d’Afrique. « Ce n’était que des espoirs ratés ! Eux, qui auraient dû être la solution… c’est plutôt eux-mêmes le problème à la lumière de la vérité » disait Tierno Monénembo, il y a bientôt un demi-siècle.

Eux, quand ils arrivent au pouvoir, ils ont « leur machin » pour s’éterniser : leurs armées, leurs marabouts, leurs féticheurs, leurs journalistes et même leurs intellectuels spécialistes du conformisme et habitués de la « mangeoire ». Ils ne savent pas que « réussir sa vie, c’est faire en sorte que le monde soit moins pire après soi » comme l’avertissait jacques Attali dans un article publié dans les colonnes du monde.

Justement, ils convient de noter que quelques-uns d’entre eux se démarquent, s’émancipent même s’ils sont rapidement lynchés par certains médias occidentaux qui les traitent de dictateurs. Non, ceux-là n’en sont pas un. Ces derniers ne sont pas nombreux mais ils existent, ces perles rares tant bien que mal. Tant mieux pour l’Afrique de leur territoire.

Oui le riche appauvri sous le joug des multinationales étrangères. S’ils y avaient pensé des multinationales ne les auraient pas menacés de destitution. Ils ne seraient pas aussi dociles que malléables pour leurs anciens copains de classe, collègues de travail et amis des quartiers de Bronx, de Londres ou de Paris. Ils croient à la force du Nord, ils ne pensent jamais à construire une force au Sud. Ils nous gênent vraiment en présentant la main de recueil de cadeau de l’occident en occident.

Ils croient à la coopération Nord-Sud, ils ont raison, on les applaudit. C’est d’ailleurs salutaire. Il est impossible de s’épanouir entre les barricades. Mais tenez, il est impossible de progresser, de s’émanciper en se donnant à l’autre, en s’offrant à l’autre, en tendant la main qui mendie. Ils ont choisi le conformisme, le « dortoir ».

Oui le riche appauvri sous perfusion des institutions financières internationales. Eux, ils attendent que l’occident nous fasse un « paradis », que le FMI nous paye nos fonctionnaires, que ceux-là nous construisent nos écoles, nos hôpitaux, équipent nos armées et approvisionnent même nos frigos. Mais après cela que devenons-nous ? Sans doute des béni-oui oui ? Certainement !

L’occident n’a pas la vocation de développer l’Afrique, même volontiers, il n’en aurait pas eu les moyens. Ces derniers ont leurs propres problèmes, souvent plus graves que les nôtres. Les misérables de l’Europe sont plus malheureux que ceux de l’Afrique. Ceux d’Afrique sont entourés par les leurs. Ceux d’Europe, de l’occident sont condamnés par le système. Des interdits bancaires, des insolvables au crédit, des condamnés, bref des sans-abris, sans situation, sans emploi et même sans espoir.

Oui le riche appauvri qui désole au lieu de consoler. Les jeunes qui s’effritent dans la méditerranée c’est de leur faute. Les voyous qui recrutent des terrorisants au désert, c’est de leur faute. Les sans-papiers qui marchent sur la neige, c’est de leur faute. Les intellectuels indexés et stigmatisés pour leurs origines si lointaines de l’occident, c’est de leur faute. Les multinationales qui pillent nos terres et nos richesses ils sont complices.

A quand l’Afrique ? Pour paraphraser Joseph Kizerbo ? Kizerbo pose le diagnostic dans cet ouvrage par ce constat si amer et si pathétique en ces termes que j’avais ci-haut cités « l’indépendance politique sans l’indépendance économique n’est qu’une illusion qui sera balayée dès le premier coup de vent ».

Nous n’avons pas besoin d’une Afrique qui pleure, non, plutôt d’une Afrique qui travaille, d’une Afrique qui résiste, d’une Afrique qui combat. Il nous faut maintenant une nouvelle élite pour construire une nouvelle Afrique. Tout un challenge que l’histoire nous condamne à surmonter.

Notre honneur y va, notre bonheur en depend.


Mamoudou Barry
Chercheur à l’Ecole doctorale de droit de Haute Normandie et à Thinking Africa


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