Boubacar Doumba Diallo Jeudi, 15 Décembre 2011 07:32
C’est à la lecture de l’article de Saïd Nour Bokoum intitulé : Ces « Etrangers » qui nous gouvernent mal et paru sur le site : Manifeste Guinée Odyssée 2010 que l’idée me vint de rédiger ce papier.
Dans la seconde moitié du 19e siècle, le Fouta Djallon a connu plusieurs mouvements dissidents en raison surtout du despotisme, des injustices et de l’effritement du pouvoir central. C’est ainsi que naquirent plusieurs mouvements réformistes religieux : les révoltes hubbhus dans le Baïlo, à Ninguélandé dans le Timbi, à N’Dama dans le Labé et à Gomba dans le flanc sud-ouest du Fouta Djallon.
Dans cet article, nous parlerons du foyer de dissidence qui se cristallisa à Gomba. Elle était animée par un éminent soufi Thierno Aliou dit Wali de Gomba qui réussit à rassembler les éleveurs mécontents originaires du Fouta central et des Bowès occidentaux. Thierno Aliou naquit vers 1829 à Mombeya dans la province des Kolladhés-Kankalabé. Après ses premières études coraniques auprès de Thierno Samba Mombeya, il les poursuit à Fougoumba et Timbo, il se rendit au Sahel et en Mauritanie pour compléter sa formation théologique et s’initier au soufisme dans le cadre de la confrérie Shâzuliyya. De retour au Fouta, il se joignit à l’insurrection Hubbhu du Baïlo qui contestait la suprématie des Almamy. Il fut un rescapé de la bataille de Boketo à laquelle une colonne de 20000 hommes de l’Almamy Samory Touré avait participé pour aider à écraser la puissante rébellion. Ces forces venues à la rescousse étaient commandées par les grands chefs militaires Bankoroma Mamoudou et Mandé Mory.
Après s’être donc échappé en 1873 de Boketo, Thierno Aliou songea d’abord à s’établir dans le Kebou situé dans l’actuelle région de Télimélé. Mais il se ravisa et une inspiration le conduisit dans la localité de Niarra non loin de Fello Yariya aux environs de la présente ville de Kindia. Là , il réussit à nouer de solides relations avec les chefs soussous. Puis à partir de 1885, il se lia d’amitié avec les français qui avaient pris pied à Conakry. Son influence grandit très vite et il finit par jouir de l’estime et de la vénération de la population des environs.
En 1887, il fonda la zaouïa de Gomba qu’il baptisa Macina, et qui fut le centre de rayonnement de l’enseignement coranique et de la Shâzuliyya dont il était devenu un grand maître. La splendeur de la principauté dissidente aiguisa la jalousie des Almamy du Fouta qui ne ménagèrent pas leurs forces pour perturber l’essor du jeune Etat. C’est pourquoi le 19 avril 1894, le Wali de Gomba signa un traité qui plaça le Gomba sous protectorat français. Tout alla bien entre Gomba et les français jusqu’à l’assassinat de M. Bastié le commandant de Pita sur la rivière Kôrâ dans la province de Maci, en mars 1909. L’enquête des autorités françaises conduit à l’arrestation de Thierno Amadou Tidiani qui était justement un disciple du Wali de Gomba. Reconnu coupable il fut condamné à mort et exécuté à Conakry. Cet incident de Kôrâ plaça le saint homme dans une situation assez délicate car ses nombreux adversaires en profitèrent pour répandre toutes sortes de rumeurs plus ou moins calomnieuses à son sujet. En 1910, Thierno Aliou, Wali de Gomba est invité à Kindia pour rencontrer le Gouverneur Général de l’Afrique Occidentale Française. Très méfiant, le Wali de Gomba déclina l’invitation sous prétexte qu’il était fatigué et âgé. Il tirait ainsi la leçon de ce qui était advenu à Alfa Yaya Diallo récemment revenu de son premier exil du Dahomey. Il s’entoura alors de toutes les précautions car il préférait la mort à la déchéance et la captivité.
C’est alors que les Français l’accusèrent de fomenter une révolte. En mars 1911, un détachement de tirailleurs commandés par le capitaine Talay et le lieutenant Bornant se présenta à la mosquée de Gomba. Aussitôt un âpre combat s’engagea. Les deux officiers français et 14 tirailleurs furent tués par les talibés. Une autre colonne de répression fut dépêchée peu après à Gomba. Elle brûla et bombarda tout sur son passage, y compris le Missidé et les villages environnants. D’importants cheptels de bœufs furent capturés. Le Wali s’exila dans la Sierra Leone voisine d’où les autorités anglaises l’extradèrent avec ses compagnons.
Thierno Aliou fut jugé, condamné à mort et mourut dans une cellule du bagne de Fotoba, aux iles de Loos le 13 avril 1912 avant son exécution et où il fut enterré de nuit dans le plus grand secret. Son compagnon Modi NDioubaïrou, le second condamné à mort sera exécuté publiquement le 9 mai après avoir reconnu avoir abattu le capitaine Talay en légitime défense.
Plusieurs résistances à la colonisation en Afrique de l’Ouest furent dirigées et animées par de grands guides spirituels. Point étonnant aussi que bien après le dépeçage de l’Afrique et l’implantation des colonies, l’administration s’acharna pour réprimer très sévèrement l’indocilité d’éminents soufis tels que le Cheick Ahmed Bamba au Sénégal, le Wali de Gomba en Guinée ou le Cheick Hamallah au Soudan français. Ils furent des dizaines et des dizaines à être exécutés, emprisonnés ou déportés afin que le colonialisme puisse plus aisément corrompre l’âme de nos populations et de nos sociétés et permettre ainsi la mise en place du système par la force.
Mes remerciements vont à Nénen Sy, arrière-petite-fille du Wali de Gomba qui a bien voulu se prêter à mes questions en me relatant plusieurs faits relatifs à cette histoire et qui n’ont pas tous été mentionnés dans cet article. Précisons que Nénen Sy descend de la première fille du Wali, Fatoumata Goulo qui fut donnée en mariage à Sy Savané Ibrahima Salli, qui était non seulement le muezzin du Wali mais aussi un grand connaisseur du Coran. Fatoumata Goulo est la mère de Thierno Racine, futur chef du canton de Gomba et père de Nènen Sy.
Boubacar Doumba Diallo