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Sur les traces de Sassine : Itinéraires d’un indigné guinéen, de l’exilé à « l’écri-vain ».
Alimou Camara Vendredi, 17 Février 2017 11:07
Vingt ans après sa mort, Williams Sassine est toujours vivant. Elisabeth Degon l’a retrouvé. La biographie fouillée qu’elle consacre à l’écrivain guinéen disparu le 9 février 1997 à Conakry fait mieux connaître l’homme tout en éclairant son œuvre.
L’ouvrage, Williams Sassine, itinéraires d’un indigné guinéen, par Elisabeth Degon, est publié aux éditions Karthala à Paris à la fin de l’année 2016. C’est le résultat d’une quête acharnée et d’une enquête passionnante sur un grand écrivain à partir du jeune guinéen né en 1944 à Kankan et qui va fuir le régime de Sékou Touré dès les premières dérives dictatoriales moins de dix ans après l’indépendance. Il exerce dans de nombreux pays africains traversés comme professeur de mathématiques tout en se révélant comme un écrivain de premier ordre dans la littérature française et francophone contemporaine. A son retour en Guinée en 1985, il ajoute à l’écriture fictionnelle une expérience journalistique déterminante dans le journal « Le Lynx » fondé par Souleymane Diallo avec une équipe de Guinéens de la diaspora rentrés au bercail.
Notons tout d’abord que cette biographie prend tout son sens quand on sait que c’est une bibliothécaire qui est à l’œuvre. De fait, l’auteure est conservateur en chef honoraire des bibliothèques au moment où elle se lance dans l’écriture de son ouvrage. Sa carrière dans les bibliothèques publiques aussi bien en France qu’en Guinée fait d’elle la personne désignée pour comprendre les méandres de l’édition et expliquer le circuit du livre. Dès lors cette expertise lui permet d’enquêter efficacement pour retrouver les traces des voyages et des manuscrits de Sassine. Je l’ai rencontrée lors d’un colloque international organisé à l’Université Paris-Ouest Nanterre, par Florence Paravy, Jean-Marc Moura et Stefania Cubeddu, du 16 au 17 mai 2014, avec ce titre : « Williams Sassine n’est pas n’importe qui ». Nous y intervenions tous les deux. Le titre de sa communication montrait déjà que son travail de biographe était sur le métier : « Williams Sassine, de Kankan à Conakry : itinéraires d’un indigné ».
Son travail est un recueil patient et rigoureux de témoignages, de lectures et d’écoutes de toutes sortes pour rassembler et croiser les informations afin d’établir un portrait le plus fidèle que possible d’un homme mystérieux et protéiforme. La contribution inquiète puis enthousiaste de la famille Sassine, des amis d’enfance et des collaborateurs à travers le monde lui a permis d’écrire un livre attendu qui va susciter un intérêt renouvelé pour l’œuvre immense de l’écrivain guinéen. Suivons ses traces.
Itinéraire d’un exilé
La vie de Sassine est donc marquée par un déplacement permanent après sa première sortie du territoire suite au soi-disant complot des enseignants en 1961. L’itinéraire de l’exilé part donc de la Guinée au début des années 60 pour revenir en Guinée à la fin des années 80 au lendemain de la prise de pouvoir par les militaires après la mort du Président Ahmed Sékou Touré le 24 mars 1984. Pendant près d’un quart de siècle, il sera passé entre autres par la Sierra-Leone, le Libéria, la France, le Niger, le Gabon, et la Mauritanie. Enseignant les mathématiques à chaque étape de son périple, on apprend qu’il est revenu discrètement et assez régulièrement en Guinée pendant la Révolution. L’enseignant se double dès le début d’un écrivain exigeant, maître de sa langue, qui expose avec malice et autodérision le sort réservé aux plus humbles et qui partage avec lucidité les combats politiques de son époque. N’eût été le parcours du combattant imposé par les maisons d’édition, il aurait sans doute laissé plus d’œuvres qu’on n’en dénombre dans la bibliographie que nous connaissons aujourd’hui.
Chronique assassine ou le bonheur de « l’écri-vain » ?
Williams Sassine est avant tout un écrivain. L’homme qu’on nous dévoile ici est l’auteur reconnu d’une œuvre forte et admirable. En effet, derrière le parcours de l’homme qui fut un étudiant brillant, un enseignant novateur et un père de famille soucieux du bien-être des siens, Elisabeth Degon éclaire les œuvres littéraires de premier plan qui appartiennent aux genres du roman, du conte, du théâtre et de la poésie. Si elle précise bien modestement que son entreprise n’a rien de littéraire, elle donne cependant des clés nécessaires à la bonne lecture des écrits sassiniens. La prise en compte des conditions d’écriture et du contexte géographique et historique d’où partent les fictions en enrichissent la lecture sans rien retirer au romanesque et à la littéralité. Par exemple Saint Monsieur Baly, premier roman publié en 1973 aux éditions Présence africaine, est à bien des égards une version romancée d’une expérience vécue par Sassine au Niger comme enseignant et directeur du collège Lako appartenant à un certain Monsieur Koulibaly. Elisabeth Degon le rappelle aux pages 58-59 de son ouvrage. Au demeurant Sassine lui-même invite à faire ce rapprochement dans l’épigraphe du roman. C’est cette approche génétique que Florence Paravy a appliquée à l’ensemble des œuvres de Sassine lors du séminaire de l’équipe « manuscrit francophone » organisé par Claire Riffard et Daniel Delas à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, le vendredi 3 février 2017. C’est l’ouvrage attendu et publié d’Elisabeth Degon qui a donné l’idée à ces universitaires spécialistes de la littérature francophone d’organiser cette rencontre où l’auteure est revenue sur son travail de biographe.
On voit que l’écriture n’est pas différente de la vie chez l’auteur guinéen. Comme Sisyphe, il faut imaginer Sassine heureux dans les affres et les joies de l’écriture et dans le monde trouble des éditions africaines. Etait-ce un indigné ? Disons plutôt un écorché vif, un hyper sensible, un combattant enragé et engagé qui, comme Aimé Césaire, a toujours eu mal à l’Afrique. L’écriture chez lui est moins un métier qu’un viatique. Si pour lui écrivain c’est celui qui écrit en vain, il n’a cessé cependant sa quête de la langue idoine pour dire son monde et rencontrer son public. On peut dire que ce public il l’a bel et bien rencontré dans son expérience de journaliste. Témoin de son temps grâce à ses chroniques dans le journal satirique « le Lynx », il a utilisé sa « chronique assassine » comme un laboratoire pour ses jeux de mots caractéristiques de son style et comme une tribune à la fois politique et sociale pour éveiller ses concitoyens guinéens. Ce Diogène des tropiques a souvent empêché ses lecteurs de tourner en rond dans la calebasse de Conakry et son Alexandre (le général-Président Lansana Conté) de dormir.
En définitive, urgente et nécessaire, voici une enquête rondement menée pour mieux connaître l’auteur. Les zones d’ombre qui restent sont une invitation à poursuivre la quête : retrouver des inédits et les publier, rassembler la correspondance et reconstituer la bibliothèque personnelle de Sassine. Dans cette optique « la malle familiale », dont parle régulièrement Elisabeth Degon, est un trésor dont il faut exploiter le gisement avec l’autorisation des héritiers et ayants droits de l’écrivain. Ce qui est salutaire dans cette publication, c’est que l’ouvrage d’Elisabeth Degon va renouveler l’intérêt du public et des chercheurs pour l’œuvre de Sassine. Il ne reste plus qu’à espérer que sa maison d’édition Présence africaine se mette au diapason de ce regain d’intérêt pour le natif de Kankan en proposant une réédition complète de l’ensemble de l’œuvre devenu introuvable. Elisabeth Degon a retrouvé Sassine presque vingt ans après sa mort. Il est toujours vivant.
Alimou CAMARA
Professeur de Lettres Modernes (Université Paris-Est Créteil)
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