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Tierno Monenembo : « C’est l’esprit dictatorial qui ruine et la carrière des dirigeants et le destin des peuples. »

  Mardi, 17 Janvier 2012 17:47

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MONENEMBO_Tierno_6_01Comme GuineeConakry.info vous le promettait, nous vous livrons la seconde partie de l’interview exclusive que l’écrivain Tierno Monenembo a bien voulu accorder à notre rédaction. Dans ce second volet, on découvre que le détenteur du Renaudot 2008, est loin de souscrire aux théories de l’afro-pessimisme. Ceci étant, il n’ignore, ni n’élude tous les obstacles historiques, politico-économiques et contemporains que ce continent se doit de surmonter pour répondre au rendez-vous du futur, qui le verra un jour, trôner sur le toit du monde ! Au passage, Tierno Monenembo réaffirme la place prépondérante sinon exclusive que les peuples souverains de l’Afrique, ont dans cette exaltante aventure en direction de « l’Afrique superpuissance de la planète ». Quelques moments forts de l'interview : « La grande puissance du futur, c’est l’Afrique ». « Des espaces de démocratie sont en train de se créer même en Guinée. La preuve, c’est qu’aujourd’hui, on peut discuter de toutes ces questions ici »... 17:33 16-1-2012

« Il faut contrôler. Des pouvoirs non contrôlés, ce sont forcément des pouvoirs dictatoriaux ». « Les Guinéens n’ont jamais appris à contrôler leurs dirigeants. Or, le dirigeant émane du peuple. Le peuple a le droit d’interroger ses dirigeants ». « Cette CPI est terrible. Je n’ai jamais vu une institution aussi injuste, aussi lâche. Ce sont des gens qui ont toujours tapé les plus faibles »


GuineeConakry.info : Maintenant, on va parler de l’Afrique. Quel bilan faites-vous de l’année 2011, en ce qui concerne le continent africain ?

Tierno Monenembo : Le bilan n’est pas totalement négatif bien évidemment. Je pense que l’Afrique qui a su résister à tellement de violences à travers l’histoire (l’esclavage, la colonisation, etc.) est un continent-début, un continent puissant. Vous savez, moi je pense que l’avenir n’est pas en Chine. Mais il est ici. La grande puissance du futur, c’est l’Afrique ! Et cela, tout le monde le sait d’ailleurs. Parce que c’est ici que nous avons les plus grands défis à relever. C’est ici que nous avons des comptes à régler avec l’histoire. C’est aussi ici que nous avons la jeunesse. C’est le continent le plus jeune du monde ! C’est aussi ici qu’il y a les matières premières. Jusqu’à 55 % des réserves mondiales de matières premières ! C’est dire que nous avons plus de la moitié des richesses du monde en Afrique. Mais, ce qui nous a manqué jusqu’ici, c’est le bon leadership. Et ça, on ne peut pas l’avoir immédiatement avec l’expérience qu’on a : cinq siècles d’esclavage, de colonisation, de mauvaise formation-les premiers Africains qui sont venus au pouvoir n’avaient que des certificats d’étude ‒ c’est difficile !

Mais malgré tout cela, l’Afrique évolue énormément. D’abord, les dictatures ne sont plus aussi fortes qu’avant. Des espaces de démocratie sont en train de se créer même en Guinée. La preuve, c’est qu’aujourd’hui, on peut discuter de toutes ces questions ici. Du temps de Sékou Touré, c’était impossible. Egalement, aujourd’hui je peux revenir en Guinée. Et c’était impensable du temps de la première République. Donc, il y a un progrès. Mais ce progrès doit être pris en compte par la raison de manière à faire en sorte qu’aussi bien la vie politique, la vie économique que la vie sociale soient sous contrôle. Contrôle de l’esprit, contrôle donc de la morale sociale, contrôle de la comptabilité du point de vue économique, mais aussi contrôle du droit. Il faut contrôler. Des pouvoirs non contrôlés, ce sont forcément des pouvoirs dictatoriaux. Les Guinéens n’ont jamais appris à contrôler leurs dirigeants. Or, le dirigeant, il émane du peuple. Le peuple a le droit d’interroger ses dirigeants. Il a le droit de dire au dirigeant : « Pourquoi tu fais ça ? ». La Guinée, c’est notre bien à nous tous. La Guinée, ce n’est pas le pays de Sékou Touré, ce n’est pas le pays de Lansana Conté, ce n’est pas le pays d’Alpha Condé. C’est le pays des Guinéens ! Et tous les Guinéens ont le droit à tout moment d’interroger leurs dirigeants et de leur demander des comptes.

On voudrait particulièrement avoir votre avis sur la mort de Kadhafi et le transfèrement de Laurent Gbagbo à la CPI ?

Commençons par Laurent Gbagbo. Laurent est bien évidemment un dictateur comme les autres. D’ailleurs, j’ai fait un papier sur la crise en Côte d’Ivoire. Papier dans lequel j’ai renvoyé dos à dos tous ces trois personnages. Il n’y a pas que Laurent Gbagbo. Le premier « fouteur de merdre », c’est Bédié. Ouattara, c’est « le sécessionniste ». Et Gbagbo, c’est « le dictateur ». Comme c’est malheureusement le cas en Afrique, il n’y a aucun dirigeant qui sauve l’autre. Aucun ne fait mieux que l’autre. On se répète mutuellement. Maintenant Gbagbo a été arrêté et transféré à la Haye. La question est de savoir si c’est le seul qui mérite ce sort. Il y a eu des massacres dans l’ouest de la Côte d’Ivoire. Si ce n’est pas Ouattara en personne, certains dans son entourage ne méritent-ils pas, eux aussi, d’aller à la Cour pénale internationale (CPI) ?

Cette CPI est terrible. Je n’ai jamais vu une institution aussi injuste, aussi lâche. Ce sont des gens qui ont toujours tapé les plus faibles. La Cour pénale internationale n’arrête que des dirigeants africains ou des opposants africains. En plus, de manière tout à fait injuste. En effet, comment se fait-il que Gbagbo soit aujourd’hui à La Haye et pas d’autres ? Pourquoi des présumés responsables des massacres du stade du 28 septembre, sont-ils ministres dans le gouvernement d’Alpha Condé et pas présents à La Haye ? Et que personne ne s’en offusque ? Ce sont là des questions qui méritent d’être posées.

Maintenant, en ce qui concerne Kadhafi, il a perdu comme il a perdu. Ce n’est pas moi qui vais pleurer la mort d’un dictateur. Ce n’est pas possible. Je préfère les Libyens à Kadhafi. Je préfère les peuples aux dictateurs, aux dirigeants. Même si le régime est démocratique, moi je préfère encore le peuple. Je m’en fous des dirigeants.

Et qu’est-ce que vous pensez de l’intervention étrangère dans la résolution de ces deux crises ?

Malheureusement, lorsque les pays se gèrent mal, comme c’est souvent le cas dans le monde arabe et les pays africains, ça donne des possibilités à l’occident d’intervenir. Et parfois, ce sont des interventions, dans le cas de la Libye, en tout cas, je ne dis pas qu’elles sont souhaitables, mais elles ne sont pas pires que ce qui se passait avant dans ce pays. On a vu ce que Saddam Hussein a fait en Irak. Saddam Hussein qui avait pourtant très bien commencé. Qui a fait une excellente économie, un grand pays, il a fait une formation scientifique formidable. Mais c’est l’esprit dictatorial qui ruine et la carrière des dirigeants et le destin des peuples. S’il avait été un tout petit peu démocrate, en se disant "je ne suis pas supérieur au peuple d’Irak. L’histoire m’a permis à un moment donné, d’avoir accès aux hautes fonctions ici en Irak. J’ai fait ce que j’ai pu. Je n’ai plus qu’à négocier avec la communauté internationale". La négociation est indispensable. On ne joue pas au con jusqu’à la fin ! C’est du suicide inutile. Il a foutu et sa personne et l’Irak dans la merde. Comme Kadhafi a fait. Tout ça est un manque de culture. Ils ne savent pas dans quelle époque ils vivent, ces gens-là. Nous vivons une époque nouvelle. Les liens internationaux sont devenus forts et le principe démocratique, une pente irréversible.

On pourrait déceler un semblant de contradiction entre le fait que, d’une part vous semblez approuver l’intervention étrangère dans la résolution des crises africaines, et que d’autre part, vous vous dites offusqué par l’attitude de la Cour pénale internationale. Ne sont-ce pas là deux faces d’une même réalité ?

C’est vrai que les deux se tiennent. Mais je ne soutiens pas l’intervention étrangère. Je ne l’ai jamais soutenue. C’est un principe que j’explique. Je dis qu’à un moment donné, à partir du moment où les pays sont mal gérés, à partir du moment où, décidément les responsabilités au niveau de l’Etat ne sont pas clairement établies, où la violence politique est forte, où la misère des peuples est forte, où décidément les dirigeants n’ouvrent aucune perspective pour le peuple ; à ce moment-là, c’est une opportunité pour l’occident d’intervenir. Mais cette intervention, je ne la souhaite pas. Je ne la souhaite pas du tout. Mais si ça sauve quelques vies, comme c’est le cas de quelques prisonniers politiques en Libye, je ne dis pas non. Moi je suis un nationaliste. Mais à partir du moment où les dirigeants ruinent leurs peuples, ça devient compliqué…

Le 26 février prochain, les Sénégalais iront aux élections présidentielles. Ces derniers temps, les esprits ne cessent de s’échauffer du côté de Dakar. Qu’est-ce que vous pensez de tout ça ?

Encore une fois, c’est l’enlisement en Afrique. Lorsque le président Abdoulaye Wade est arrivé au pouvoir au Sénégal, j’ai trouvé là une source d’espoir absolument énorme. Je me suis dit que cet homme allait sauver non seulement le Sénégal, mais aussi l’Afrique de l’ouest. Je me suis dit que cet homme avait beaucoup souffert dans l’opposition, qu’il était mûr maintenant, qu’il était arrivé au pouvoir vieux ‒ parce que le handicap de certains dirigeants, c’est d’arriver au pouvoir trop jeunes. La politique, c’est l’expérience. C’est aussi la psychologie, il faut comprendre les choses. ‒ Je me suis donc dit que c’est un homme bourré de diplômes qui va nous aider à régler nos problèmes économiques. Malheureusement, comme Alpha Condé est en train de faire en Guinée, Wade fait pire que tous ceux qui l’ont précédé au pouvoir. Je ne peux pas soutenir ça et personne ne peut soutenir ça. Je ne souhaite pas du tout que Wade soit réélu au Sénégal. Je souhaite qu’il soit battu. Que les forces démocratiques sénégalaises vont se réveiller, rectifier le tir et surtout rajeunir le personnel politique sénégalais. Parce qu’un autre problème en Afrique, c’est que les vieilles générations n’ont jamais permis la transition générationnelle.

Les mêmes vieux sont toujours là, avec le même esprit, les mêmes méthodes. Et même quand des jeunes viennent, ils sont dans les traces de ceux qui les ont précédés, du point de vue des méthodes et de la psychologie.

Dans le cadre de ce processus électoral sénégalais, des craintes de troubles existent, les partagez-vous ?

Les craintes de troubles sont permanentes en Afrique.

Mais pour le cas spécifique du Sénégal, certains pensent que ce pourrait être un phénomène relativement nouveau… 

Il y a toujours plus ou moins eu des troubles au Sénégal. Certes, ça a été généralement moins violent qu’ailleurs, parce que le Sénégal est un pays qui a une élite politique qui a été formée. Au Sénégal, la police et l’armée sont sorties de l’école et savent lire et écrire, contrairement à la Guinée où ce sont souvent des analphabètes qu’on a mis dans l’armée. On donne des fusils à des gens qui ne savent ni lire, ni écrire ! Au Sénégal, il y a une base scolaire créée par Senghor, qui fait que les espaces de discussions et de négociation sont encore possibles. Ceci dit, le Sénégal n’échappe pas à cette règle généralisée en Afrique, qui fait que décidément les violences sont toujours possibles.

Pourquoi ? Parce que la paix ne peut pas s’obtenir sur la base de l’injustice et de la répression. Partout dans le monde où il y a injustice et répression, il y a violence et guerre. C’est mathématique. Si on veut la paix, on crée des espaces de négociation, on fait en sorte de traiter tous les citoyens sur la même base, sur le même pied d’égalité. A partir du moment où on oppose telle ethnie à telle autre, telle région et telle autre, il n’y a pas de paix. On ne peut pas faire du charlatanisme. Ça n’existe pas en politique.

Que pensez-vous du concept de la mondialisation ?

C’est un concept qui n’est pas nouveau, contrairement à ce qu’on croit. L’occident qui se prend un peu comme le propriétaire du monde a tendance à croire que c’est lui qui a inventé la mondialisation. Mais la mondialisation a commencé dès que le monde est né. Tous les peuples du monde ont contribué à la mondialisation. Bien avant l’arrivée de l’occident, je voudrais rappeler que l’Afrique commerçait avec l’Asie, avec la Chine, avec la Mélanésie, à un tel point que l’Afrique s’est métissée avec le monde sémitique (Mésopotamie notamment). Un métissage duquel sont nés beaucoup de peuples intermédiaires tels que les Toubous, les Peuls, les Berbères, etc…

L’Afrique s’est également métissée avec l’Indonésie. On en a obtenu là aussi un peuple intermédiaire : ce sont les Malgaches. Donc, depuis des temps anciens, l’Afrique est en contact avec des peuples qui lui sont étrangers. C’est ainsi que les cauris viennent de la Mélanésie et l’huile de palme de l’Afrique pour la Mélanésie. D’où l’échange. Il y avait des bateaux spéciaux que les Bantous utilisaient pour partir des côtes kényanes, tanzaniennes pour aller vers ces peuples asiatiques. Et ce bien avant Jésus Christ ! Donc, la mondialisation ne commence pas maintenant. En plus, il y a d’autres peuples qui ont mondialisé. Le monde arabe qui a contrôlé tout le bassin méditerranéen, une bonne partie de l’Afrique, de l’Orient et qui a dominé et civilisé l’Europe même ! Parce que le château-fort, les mathématiques, etc., sont des inventions du Moyen-Orient.

A ce titre, il faut rappeler que les chiffres 1, 2,3… etc., ne sont pas originellement européens, mais arabes. En fait, les Arabes ont pris des chiffres indous et les Européens ont hérité des chiffres arabes. Donc, la mondialisation ne date pas d’aujourd’hui, et surtout elle n’est pas le privilège d’une civilisation ou d’une nation. Elle est souhaitée, dans la mesure où elle peut être équitable, juste et généreuse. A partir du moment où la mondialisation ne peut être que la reproduction permanente de l’impérialisme, c’est évident que je la refuserai.

Et à votre avis, il en est ainsi de la mondialisation telle qu’on la vit aujourd’hui ?

Absolument. Aujourd’hui, la mondialisation est au profit de l’occident, pour l’instant. Sauf qu’heureusement, l’Asie est en train de contredire. La Chine est là. L’Inde est là. Le Brésil aussi. Ces pays sont devenus des puissances incontournables.

Mais là aussi, c’est encore l’Asie et non l’Afrique… ?

L’Afrique est encore faible. Notre histoire est plus tragique que celle de l’Asie. Nous avons vécu cinq siècles d’esclavage. Nous ne sommes pas encore prêts à répondre à tous les défis qui nous sont posés. Si on avait au moins formé les gens, on aurait permis d’accélérer le processus de libération. Ça va venir, mais pas maintenant. Moi je ne verrai pas ça, je le sais. Je l’ai espéré dans les années 60, mais maintenant je sais que je ne le verrai pas. Ça ne viendra pas avant cinquante ou cent ans !

Avant, c’est impossible. Nous avons trop de handicaps. Non seulement nous avons subi la répression de l’occident, à travers l’esclavage et la colonisation, mais également nos dirigeants nous ont fait reculer. Regardez un peu la Guinée à titre d’exemple. Aujourd’hui, nous sommes cinq fois plus pauvres qu’en 1960. C’est-à-dire que nous avons un retard sur nous-mêmes. Autrement dit, il n’est pas seulement question de rattraper les autres pays du monde, mais surtout de nous rattraper nous-mêmes ! Pour le moment, l’idéal est de retrouver le point zéro. Hélas !

En vous écoutant dire que l’Afrique a subi cinq siècles d’esclavage et que conséquemment, elle n’est pas prête à relever les défis qui se posent à elle, on a l’impression que vous approuvez les arguments des leaders africains, qui justifient le retard du continent, quasi exclusivement par le passif esclavagiste et colonial. Un peu raccourci non ?

J’ai commencé par dire que si la responsabilité coloniale est établie, la responsabilité des dirigeants africains l’est tout autant. Je suis certain que les dictateurs nous ont fait reculer autant que la colonisation. Et comme ces dictatures ne sont pas totalement abattues, il est très difficile de nourrir un espoir maintenant. En termes de handicaps, prenons le facteur relatif au retard dans la formation. Imaginez que dans un pays comme la Guinée, une bonne partie de la population n’est jamais allée à l’école, que le taux de scolarisation se situe à peine aux alentours de 53 %. Pour qu’un pays se développe, il faut au moins que 80% des citoyens qui sachent lire, écrire et compter. Là c’est un gros handicap. Et ce retard-là accumulé au temps de Sékou Touré, de Lansana Conté, de Dadis Camara, de Sékouba Konaté et maintenant d’Alpha Condé, qui ne nous fait pas avancer, ne donne pas le droit à l’espoir, tout de suite. Mais le pessimisme n’est pas forcément une mauvaise chose. Le pessimisme est une lucidité.

Dans ce cas, quels conseils pratiques pourriez-vous avoir d’une part pour Cellou Dalein Diallo qui incarne l’opposition et d’autre part pour Alpha Condé qui est le chef de l’Etat ?

Je n’ai pas de conseils à donner. Mais j’ai des souhaits à formuler. Je souhaiterais un peu plus de patriotisme en Guinée, au niveau des leaders. Mais qu’est-ce que c’est que le patriotisme ? C’est la justice tout simplement. Ce n’est pas la morale. C’est le fait de traiter tout le monde sur le même pied d’égalité. C’est également le fait d’arrêter d’opposer les Guinéens, les uns aux autres. C’est cela la source de la guerre, et c’est ce qui a détruit le Rwanda et la Côte d’Ivoire.

Ensuite, il faut respecter les lois. Créer des principes de fonctionnement politique qui feront qu’on ne triche pas aux élections, qu’on ne réprime pas le peuple de Guinée, qui a le droit de s’exprimer chez lui. Un simple exemple ? Je voudrais ici rappeler que du temps de Lansana Conté, tous les leaders politiques avaient le droit de manifester. Quand ils arrivaient en Guinée, ils avaient le droit d’être reçus et de traverser toute la ville sans être inquiétés. Aujourd’hui, Alpha Condé refuse ça. Quand Cellou arrive, il fait tirer sur les gens. Alors que lui-même a été accueilli plusieurs fois. Alpha Condé a été en prison, on l’a défendu. Quand il a été faire une conférence à l’Institut national de la démocratie à Washington, on lui a dit : "Attention, on vous a défendu parce qu’on pensait que vous étiez démocrate. Si vous ne l’êtes pas, on ne va plus vous défendre". Il a bénéficié de la solidarité des démocrates du monde. Qu’il respecte les principes démocratiques. Les Guinéens ne sont pas des poulets à abattre. Chaque Guinéen a le droit de se lever et de dire ce qu’il veut en Guinée. C’est son pays, c’est le pays de son père et de sa mère. Le pays n’appartient pas à Alpha Condé, ni à moi.

Mais ce n’étaient là que des souhaits relatifs à l’attitude que devrait avoir Alpha Condé. Et en ce qui concerne Cellou Dalein Diallo ?

Je dis à toute la classe politique de respecter les règles. Pour le moment, l’opposition n’est pas celle qui est au pouvoir. Ce n’est pas elle qui applique la loi. Je ne sais pas trop ce qu’on peut lui reprocher. Moi, les opposants, je suis toujours avec eux, partout où ils sont dans le monde. Je critique toujours les dirigeants. Parce que ce sont les dirigeants qui font des conneries ! En tout cas, ce sont les conneries des dirigeants qui sont néfastes pour les peuples. Aujourd’hui si Sidya Touré, Lansana Kouyaté ou encore Cellou Dalein Diallo font des conneries, ça n’a pas d’impact sur la vie nationale. Moi je ne critique pas le passager, mais le chauffeur !

Quels vœux pour l’Afrique au compte de cette année 2012 ?

L’unité ! Sans unité africaine, il n’y aura rien de bon. Mais l’unité africaine commence par les unités nationales. Collaborer et faire en sorte que l’Afrique crée un système commercial africain. Parce que la grande tragédie de l’économie africaine, c’est que le commerce intra-africain ne représente pas 2 % du commerce africain. 98 % du commerce africain, c’est donc avec les autres pays du monde. En guise d’exemple, qu’échange-t-on entre la Guinée et la Sierra Léone ? Très peu de choses. Des légumes ou des céréales, dans le meilleur des cas. Le jour où l’on comprendra qu’il faut créer des réseaux économiques africains qui fonctionnent, on avancera.

Par exemple, on met en place ici une usine qui produit telle ou telle chose et qui va fournir au Liberia, à la Sierra Léone, au Sénégal, au Mali, à la Côte d’Ivoire,…, des éléments à raffiner, là on créera un système économique africain.

Quarante-deux ans après, Tierno Monenembo est de retour en Guinée, pour au moins six mois. Quelles sensations personnelles ?

Beaucoup de bonheur. La société guinéenne est là. La politique est une merde. Mais les Guinéens sont là. Et il y a une vie sociale très riche. Je retrouve des amis. Je retrouve une ambiance que je connais et dans laquelle je suis né. Je retrouve une musique que je connais et qui me parle. Je retrouve une mémoire. Je retrouve des lieux dans lesquels j’ai vécu. Quand je passe devant le lycée de Donka, je suis très ému. Quand je passe à Coléah où j’ai longtemps vécu, je suis très ému. Quand je passe à Dixinn où habitait ma mère, avant qu’elle ne meure l’année dernière, je suis très ému. Tout cela me régénère. Vous savez, pour un individu, l’exil, c’est desséchant. J’ai l’impression que le fait de revenir me reconstitue, moi-même.

C’est presqu’une thérapie que je suis en train de revivre ici. Quarante-deux ans d’exil, c’est abrutir un individu. Et là je suis chez moi, c’est mon climat. Je n’ai pas besoin de chauffage, pas besoin de manteau. Et chaque visage que je vois en Guinée me rappelle quelqu’un. C’est très réconfortant. Très apaisant psychologiquement.

De nos jours, quand on évoque la culture, on s’entend souvent répondre par les autorités que ce n’est pas là, la priorité. A votre avis, qu’est-ce que cela veut dire ?

Pour moi, c’est une erreur monumentale. En Afrique, ce sont le football et la musique qui ont créé le sentiment national. Le Parti pour l’indépendance de la Guinée (Bissau) et du Cap-Vert (PAIGC) a commencé par une équipe de football. C’étaient là les éléments modernes d’expression populaire. L’identité nationale africaine, elle commence par la musique. La musique congolaise d’abord qui a notamment célébré les indépendances avec, entre autres, des tubes tels "Indépendance cha-cha" dans lesquels tout le monde s’est reconnu.

En Afrique, l’expression identitaire passe par l’art et la culture. C’est là où les peuples s’expriment. Or, en Afrique, la musique est l’expression naturelle. Ce n’est pas la littérature. La littérature est venue après. C’est la musique, la sculpture, la peinture, les contes, etc… Malheureusement, l’Afrique des dictatures déteste la culture. Parce que la culture est subversive. L’artiste n’obéit pas.

Et pourquoi dit-on de la culture, qu’elle ne relève pas d’une priorité ?

Ils ont peur. D’abord, ils veulent toujours que le chanteur chante leurs louanges à eux pour qu’en retour ils lui donnent par exemple une montre. Le griot est un noble. Il est attaché à quelqu’un par un pacte moral. Un vrai griot ne chante pas n’importe qui ! La culture reste une priorité identitaire. La méconnaître, c’est s’ignorer soi-même !


Une interview exclusive réalisée par Boubacar Sanso Barry, Justin Morel Junior, Kerfalla Kourouma et Mamadou Aliou Barry
pour GuineeConakry.info


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