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Luicien Beindou Guilao: "Tant que les débats ne porteront pas sur les idées, les programmes de société, il y a très peu de chance que je m'intéresse à la politique".
Heinan Goba & Souaré Hasmiou Samedi, 29 Octobre 2011 09:52
Dans l’entretien qu'il a bien voulu nous accorder, Lucien Beindou Guilao, l'ancien ministre des Guinéens de l'étranger qui a repris son poste de Directeur au niveau de la filiale guinéenne du groupe pétrolier français Total après un bref séjour sur l'arène politique, nous donne les raisons de ce retour en arrière et donne ses impressions sur la situation sociopolitique actuelle de la Guinée.
Vous nous disiez lors de notre dernière rencontre, avoir pris du recul, alors que beaucoup de gens s'attendaient à vous voir actif soit dans l'opposition ou la mouvance présidentielle, qu'en dites-vous ?
Je pense que vous m'accordez un peu trop d'importance.
J'ai effectivement pris de recul parce que je ne comprends absolument rien à ce qui se passe chez nous. La mouvance présidentielle, c'est quoi ? L'opposition c'est quoi ?
L'opposition ! Ce mot a été vidé de son sens dans notre pays. Quand je vois la manière et la facilité avec lesquelles certaines personnes passent d'un parti à un autre, je suis sidéré. La plupart des gens choisit un parti plutôt qu'un autre rien que par pur égoïsme ou intérêt personnel. Aujourd'hui je suis au PUP, demain je me retrouve à l'UFDG, je suis à l'UPR, je me retrouve demain à l'UFDG, je suis à l'UFR et je me retrouve après demain au RPG, je suis au RPG et je me retrouve demain au PEDN. On se croirait dans un championnat de football avec des transferts d'un club à un autre.
On constate le même phénomène au niveau de l'administration, quand je suis ministre ou secrétaire général, ambassadeur ou directeur national, je suis partisan de la mouvance présidentielle ou du parti au pouvoir, et lorsque je me fais virer, je passe dans l'opposition.
Les hommes d'affaires, les entrepreneurs et autres agents économiques font la même chose. Je suis avec le pouvoir aussi longtemps qu'il m'octroie des marchés et je le quitte lorsque ça coince. Pendant 25 ans on a assisté à ce genre de phénomène.
En Guinée, l'opposition n'est plus ce qu'elle était, des Messieurs comme les regrettés Ba Mamadou, Siradiou Diallo, Professeur Alpha Sow, sont restés opposants toute leur vie et n'ont jamais succombé à la tentation de servir dans un gouvernement du pouvoir en place. Et pourtant ce ne sont pas les occasions qui ont manqué.
Tant que les débats ne porteront pas sur les idées, les programmes de société, il y a très peu de chance que je m'intéresse à la politique.
Défendre un projet, une idée, une cause, est ce que je sais le mieux faire.
Et pourtant, vous étiez de ceux qui souhaitaient vivement un renouvellement de la classe politique guinéenne !
Oui, je le souhaite toujours. Mais les résultats du 1er tour de la présidentielle prouvent que les Guinéens ne sont pas prêts et que ce n'est pas demain la veille.
Les résultats du premier tour sont édifiants, tous les candidats qui avaient une certaine virginité, c'est-à -dire ceux qui n'ont jamais été impliqués de près ou de loin dans des détournements de deniers publics, ceux qui incarnaient la rupture, ont à peine collecté 20% des suffrages.
Beaucoup de personnes, y compris moi, sont surprises de la simplicité et de la rapidité avec laquelle vous avez repris votre ancienne vie après avoir côtoyé les sommets. Qu'en dites-vous ?
C'est vrai que je suis monté haut, mais il faut reconnaître que je ne me suis pas trop habitué à l'altitude. Vous savez, quand on a côtoyé les sommets sans s'y habituer vraiment et sans prendre la grosse tête, redescendre ne devrait pas poser problème. Et puis comme je le dis souvent, c'est la loi de la pesanteur spirituelle, tu as beau être monté haut, tu redescendras tôt ou tard et vice-versa. Il faut avoir ce qu'on appelle une juste attitude intérieure. Et puis, entre nous, être en haut ou en bas ne reflète pas toujours la valeur réelle, moi je connais ma valeur intérieure et je ne me placerai jamais extérieurement plus haut. Si je le fais, je m'exposerai de facto à des risques car il y a toujours des réajustements qui s'opèrent. La loi abaisse qui s'élève et élève qui s'abaisse. On entre là dans des théories philosophiques et bibliques, passons à autre chose.
Selon mes sources au Ministère de la Fonction publique et de la Réforme administrative, vous avez adressé un courrier au Ministre pour demander la suspension du paiement de votre salaire à la fonction publique. Est-ce vrai et pourquoi ?
Oui, c'est exact, vos sources sont fiables. Comme vous le savez, j'ai repris mon job chez Total et je ne vois pas pourquoi je toucherais 2 salaires, surtout que j'adore ce que je fais chez Total et que je suis bien traité. Je suis contre ce genre de pratique, et je l'ai toujours dénoncé d'ailleurs.
Vous venez d'assister à l'ouverture de la Table ronde des investisseurs guinéens et étrangers, organisée par le Ministère des Guinéens de l'étranger. Quelles ont été vos impressions et critiques ?
En effet, comme tous ceux qui y étaient, j'ai été invité à cette cérémonie d'ouverture, et je remercie sincèrement Madame la Ministre de l'avoir fait.
Pour ce qui est du reste, je reste fidèle à mon principe de n'émettre aucune critique envers l'action gouvernementale par voie de presse. J'ai été ministre et à ce titre, j'ai accès à tous les membres du gouvernement, je ne vois donc pas la nécessité d'émettre des critiques par voie de presse.
Par contre ce que j'aimerais ajouter, c'est que le Ministère des Guinéens de l'étranger est potentiellement un des tout meilleurs départements, mais aussi un des plus difficiles. Ce ministère est celui qui a le plus besoin des autres départements. Tu dois parvenir à obtenir l'adhésion de tous les départements ministériels à ta politique et ce n'est pas chose facile. Tu dois pouvoir fédérer toute la diaspora autour de ton projet, tu dois y arriver en mettant de côté toutes les considérations religieuses, idéologiques, sexistes et ethniques. Tu es en quelque sorte un « mini » président au service de la diaspora qui ne compte pas moins de 3 millions d'âmes de toute origine, de diverses religions, de divers partis politiques, de tout sexe. Autant la mission du chef de l'Etat est difficile aujourd'hui, autant la tienne l'est. Celui qui connaît l'histoire de la diaspora guinéenne, sait qu'elle n'a pas besoin que l'on éprouve de la pitié à son égard, elle a surtout besoin d'amour et de confiance pour s'exprimer pleinement et contribuer mieux que n'importe quelle institution financière au développement de notre pays. Ce n'est pas une critique, mais plutôt, un plaidoyer pour une gestion efficace de la diaspora.
Sur le plan international, que pensez-vous de la situation en Libye ?
Il est clair que nous sommes dans une situation où des gens ont pris le pouvoir par les armes. On peut me raconter tout ce que l'on veut, il s'agit bel et bien d'un coup d'état doublé d'un assassinat.
A propos des audits, le président AC n'exclut pas un éventuel abandon des poursuites pour tous ceux qui auraient commis des détournements. Selon lui, l'opinion publique va assimiler toute poursuite à des règlements de compte. Qu'en pensez-vous ?
Ecoutez ! Je pense que si les audits ont été faits dans les règles de l'art, il n'y a pas de raisons que les poursuites soient abandonnées. Les différents détournements et malversations qui ont eu lieu dans ce pays sont la raison essentielle de notre retard. L'aide publique au développement, au lieu de servir à construire des hôpitaux, des écoles, s'est retrouvée dans la poche de certaines personnes et ironie du sort, ce sont les premières à se plaindre dans les médias qu'il n'y a ni écoles, ni hôpitaux en Guinée. Les sommes qui ont été détournées n'appartiennent pas au Président de la République, elles appartiennent au contribuable guinéen. En partant de ce principe, toutes les personnes incriminées devront être poursuivies.
Si le président ne le fait pas à travers l'agent judiciaire de l'Etat, il appartiendra à la société civile guinéenne à travers des ONG, d'engager des poursuites. Si l'on abandonne les poursuites, je ne vois pas comment on pourrait à l'avenir lutter contre ce genre de pratique.
Sincèrement, je pense qu'il faut aller au bout de ces audits et en finir une fois pour toute.
Que pensez-vous de la situation politique actuelle, caractérisée par le manque de dialogue entre pouvoir et opposition ?
Elle est préoccupante. Chacun se cramponne sur sa position et personne ne veut lâcher prise. Comment peut-on avancer dans ces cas-là ?
En ce qui me concerne, je pense que le fait d'avoir réalisé la présidentielle avant les législatives et les communales n'a pas été une bonne chose. On a voulu gagner du temps et finalement on en perd. On aurait dû coupler la présidentielle et les législatives, comme au Libéria par exemple.
Dans ces conditions, qu'attendez-vous du gouvernement ?
Vous savez, avant l'avènement de la 3e République, la Guinée a connu ces dix dernières années, des crises politiques, sociales et économiques sans précédent et aux conséquences graves. La croissance économique a toujours été faible et peu créatrices d'emplois, les Guinéens n'arrivent plus à se projeter dans l'avenir. C'est dans ce contexte que ce gouvernement est arrivé et il se rend compte que la tâche est beaucoup plus difficile que prévu. Ce que j'attends réellement de lui, en dehors de tous les aspects d'égalité des chances et de respect des droits de l'homme, est très simple à énoncer mais pas facile à réaliser.
Valoriser nos atouts, encourager les initiatives, encourager tout ce qui facilite la création des richesses, encourager tout ce qui contribue à la mise en oeuvre d'une démocratie réelle, privilégier l'excellence, la créativité et l'innovation c'est-à -dire toute chose qui favorisera l'émergence d'une société guinéenne unie, ouverte et apaisée, qui lutte contre toute forme de précarité ; une société capable de donner à chaque Guinéenne et Guinéen la protection qu'il mérite et la chance de construire sa vie. A mon avis c'est tout ça qui rendra notre pays plus attractif.
Les bruits quant à l'imminence d'un prochain remaniement ministériel courent dans la cité. Seriez-vous encore disposé à faire partie du prochain gouvernement du professeur Alpha Condé ?
Comme vous le dites, ce ne sont que des bruits et je ne pense pas qu'il faille y accorder de l'importance.
Je suis de ceux qui pensent et soutiennent, qu'un ministre a besoin de temps pour travailler. Avoir des idées, des projets, de la motivation et ne pas avoir le temps de les mettre en œuvre est très frustrant. Je ne suis pas de ceux qui souhaitent qu'il y ait un remaniement pour que les choses avancent. Je pars du principe que ceux qui ont été choisis, le méritent vraiment. Maintenant, en cas de faute grave ou lourde, le président peut prendre la décision de changer un ou deux ministres, mais pour le reste je ne souhaite pas de remaniement global.
Vous êtes un ancien footballeur professionnel et vous avez porté le maillot du Syli national à maintes reprises, pensez-vous que le Syli a de réelles chances d'aller loin dans cette CAN 2012 ?
Oui je le pense réellement. Le plus important sera d'aborder les premiers matches avec un esprit de conquête. Dans ce genre de compétition, il faut parvenir à franchir le premier tour. Après, sur un match tout le monde peut battre tout le monde.
Quel est le dernier roman ou livre que vous avez lu ?
Je n'ai lu aucun nouveau roman, disons que je me suis fait plaisir en relisant le « Parrain » de Mario Puzzo.
Propos recueillis par Heinan Goba et Souaré Hasmiou








