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Camp Boiro, livres, Conakry capitale mondiale du livre : un entretien à bâtons rompus avec Lamine Kamara dit Capi

Oumar Daroun  Lundi, 18 Janvier 2016 00:59

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KAMARA_Lamine_01Dans cette interview, l’ancien ministre de la Fonction publique et président de l’Association des écrivains de Guinée parle du livre, de l’événement « capitale mondiale du livre » prévu en 2016, de sa vie au camp Boiro et de son parcours en un mot. Un entretien à bâtons rompus.


L’indépendant : S’il vous plaît, présentez-vous à nos lecteurs.

Lamine Kamara «Capi» : Je suis Lamine Kamara, et généralement les gens m’attribuent le nom de « Capi. » Je suis donc professeur d’université et écrivain. Actuellement, je suis le président de l’association des écrivains de Guinée, récemment élu le 21 novembre de l’année 2015. Je suis en même temps aussi président de l’association des anciens ministres et hauts cadres de l’Etat; généralement ceux qui sont à la retraite.

 
Et si vous reveniez un peu sur votre parcours ?

Mon parcours, comme je l’ai dit, j’ai eu une formation d’enseignant. Donc, j’ai fait le cours normal de Kankan et, du temps de la colonisation, c’était l’institution qui était chargée de former les instituteurs, les moniteurs d’enseignement. Ensuite, j’ai fait l’école normale, où il fallait passer le baccalauréat. Ça c’était à Kindia. Je suis de la première promotion donc de poly; la promotion qu’on appelait la promotion « Lénine » de l’institut polytechnique de Conakry d’où je suis sorti comme unique diplômé en lettres modernes. Après donc cela, j’ai enseigné dans les deux premières grandes universités de Guinée, c’est-à-dire l’institut polytechnique de Conakry où j’ai été professeur assistant, ensuite j’ai été titularisé à l’université Julius Nyerere de Kankan et après, j’ai eu une promotion pour devenir directeur régional de l’enseignement à Dabola. Directeur régional de l’enseignement à Dabola, ça correspond à l’inspecteur dans d’autres pays. A la suite de cela s’il faut faire un bond dans le temps, j’ai été à la commission guinéenne pour l’UNESCO; secrétaire général de la commission nationale. C’est de là que je suis arrivé au CTRN, c’était le conseil transitoire de redressement national et, j’étais membre du bureau exécutif, rapporteur de la commission communication qui a justement fait la loi sur la presse. Après donc les travaux du CTRN puisque nous étions chargés d’élaborer les dix-sept lois issues de la loi fondamentale qui avaient été déjà adoptées par référendum, je suis parti comme ambassadeur à Paris. Et à la fois j’avais Paris comme siège de l’ambassade mais je représentais le pays auprès du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne qu’on appelle Angleterre, le Royaume d’Espagne, le Portugal, la Suisse ainsi qu’auprès de l’UNESCO et de l’agence de la Francophonie à l’époque.


Vous rappeliez à l’instant que vous êtes le président des écrivains de Guinée, dites-nous quelles sont les différentes œuvres littéraires que vous avez à votre actif.

Les œuvres que j’ai produites, l’œuvre la plus connue c’est le roman « Safrain » ou le duel du fouet qui est devenu un classique, qui est étudié bien ici dans les écoles que dans la sous-région. Et même en dehors de l’Afrique. Dans les Antilles j’ai reçu des courriers de lecteurs ou d’institutions et, même à Dakar ça fait parfois l’objet de thèse. Donc, « Safrain » le duel du fouet est un roman.

Ensuite, j’ai écrit un roman autobiographique qui s’appelle « Guinée sous les verrous de révolution » c’est mon autobiographie d’ancien prisonnier à l’époque du Camp Boiro. Lié à cela, j’ai publié aussi un essai qui s’appelle « Racines de l’avenir », qui est une réflexion sur le parcours non seulement de la Guinée mais de tous les pays qui étaient sous colonisation française et, pour dire comment on en est arrivé dans ces pays aux dérives, parfois à la dictature, aux exactions que nous avons connues et pour ouvrir n’est-ce pas, pour qu’il y ait une démocratie pluraliste qui puisse développer et nous maintenir dans nos pays. En dehors de ces trois, j’ai écrit aussi « Le français et les langues africaines » en illustration des langues guinéennes. J’ai aussi écrit quand j’étais ambassadeur de Paris qui est sorti dans les cahiers de l’académie diplomatique française « Processus de démocratisation en Afrique, le cas de la Guinée. » Là, c’est une étude de l’évolution démocratique des pays, pas seulement le nôtre mais les autres pays. Actuellement, je viens de terminer un roman qui va sortir dans les deux mois à venir qui s’appelle « Mariam Waraba » ou le « destin d’une femme. » C’est un roman, une histoire qui commence au Burkina qui se déroule en Guinée pratiquement tout, et qui se termine au Burkina.

 
Quels sont les thèmes abordés dans le roman « Mariam Waraba » ou le destin d’une femme ?

C’est un roman, je préfère ne pas vous en dire plus que généralement d’après la lecture que moi j’en ai faite quand je l’ai achevé, les gens ont beaucoup aimé « Safrain », mais je pense que ça sera meilleur que « Safrain.». Parce que l’écriture a évolué, l’auteur lui-même a beaucoup plus d’expérience qu’avant. Je vous en donne la primeur, mais je vous laisse sur votre faim.

 
Vous disiez tout à l’heure que vous avez fait le camp Boiro. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

On ne peut pas en garder un bon souvenir. Ça m’a arraché sept ans de ma vie. J’ai été arrêté quand j’avais entre trente ans et trente et un an. C’est à ce moment quand on avait la force de l’âge, j’étais en pleine évolution, en plein épanouissement, donc ça m’a interrompu pendant sept ans. Quel que soit l’épreuve, on n’en tire toujours un bénéfice. J’en suis sorti beaucoup plus fort, mais surtout ça m’a appris à relativiser beaucoup de chose dans la vie. J’ai compris par exemple qu’il ne suffit pas d’avoir raison pour triompher. On peut avoir raison et être considéré comme coupable.

 
Comment se porte le livre aujourd’hui en Guinée ?

Je crois qu’il y a un mieux. Parce que, vous savez, le livre dépend de la liberté. Si les gens sont libres d’écrire ce qu’ils veulent écrire, généralement ils écrivent. Donc, depuis qu’on a eu la liberté du temps du président Lansana Conté, cette liberté se poursuit jusqu’à présent. Pour vous donner un ordre de grandeur de ce temps-là, il y avait peut-être deux ou trois romanciers dans l’ancien régime jusqu’à 1984, les auteurs n’étaient pas du tout nombreux. Mais depuis on a près de quatre cent à cinq cent titres qui sont sortis. Il faut se dire que ces titres-là sont lus. Qui ne soient pas lus par le public le plus large, on peut être d’accord, mais chacun a son public. Ce qui fait que la lecture s’est développée en Guinée. Nous-mêmes avec l’organisation des 72H du livre avec l’Harmattan Guinée, les auteurs guinéens ont pu mieux faire connaitre leurs livres et leurs œuvres. Et, nous-mêmes, en participant aux salons du livre beaucoup de pays la France, l’Italie, le Maroc et d’autres pays encore, donc ça permet aux auteurs guinéens de se faire connaître à l’extérieur aussi, aux œuvres guinéennes d’être mieux connues. Ici, on a aussi une politique avec les clubs de lectures, des clubs de jeunes gens qui animent leurs clubs dans les universités, collèges et lycées. Nous-mêmes, nous faisons à la télévision, grâce à vous aussi de la presse, nous faisons beaucoup de choses pour attirer les lecteurs vers les livres. Non seulement le livre en général, mais le livre des auteurs guinéens.

 
Vous êtes écrivains et président de l’association des écrivains de Guinée, c’est une structure qui n’a pas l’air de bien fonctionner, sans grands moyens comme l’estiment certains observateurs. N’est-ce pas ?

Non ! Ce que vous dites est inexact. J’espère que vous allez retranscrire ça comme ça. C’est que l’association des écrivains guinéens était en léthargie totale depuis sept ans. Ça ne fonctionnait pas. Nous ne faisions pas partie. Et comme la nature a horreur du vide, comme ça ne fonctionnait pas, l’Harmattan-Guinée avait mis en place un collectif des écrivains édités par l’Harmattan. C’est nous-mêmes qui avons cherché à ce qu’il y ait une association, qu’on fasse vivre l’association des écrivains guinéens qui existait mais qui ne fonctionnait pas. Donc, nous avons fait en sorte que les anciens de cette association et ceux du collectif édité par l’Harmattan, que nous organisions un congrès. Le congrès a été organisé le 21 novembre. On a appelé ce congrès Le congrès de refondation. Et, depuis que ce congrès a été organisé, une élection a eu lieu, un nouveau bureau de vingt membres a été mis en place. Nous sommes en pleine activité. Nous avons trouvé cela d’autant plus nécessaire que Conakry ait été choisi Capitale mondiale du livre 2017. Et comme Conakry étant comme capitale mondiale du livre, nous avons continué à nous adonner à cela. C’était difficile de le faire sans la mise en place des associations non seulement des écrivains, mais des éditeurs, des libraires, des imprimeurs et tout le reste et les bibliothécaires aussi.

 
Justement, parlant de l’évènement qui pointe à l’horizon, « Conakry capitale mondiale du livre en 2017 », comment vous avez accueilli cette nouvelle ?

Ce n’est pas qu’on ait accueilli, on l’a suscité, on l’a provoqué. C’est nous qui avons avec toujours l’Harmattan-Guinée et des comités qui avons été mis en place avec un cabinet aussi qu’on a recruté. On a donc préparé la candidature de la Guinée. Et la candidature de la Guinée a été présentée à l’UNESCO. C’est un jury d’experts internationaux qui se réunit pour choisir le pays. Moi-même, j’ai dû me déplacer en tant que président du collectif, mais en tant qu’aussi promoteur parmi les promoteurs de Conakry capitale mondiale du livre, j’ai dû me déplacer et séjourner à Paris au moins cinq mois. Les cinq mois c’étaient pour faire du lobbying, pousser le dossier. Je ne dis pas que cela a emmené au choix, mais ça a tout de même permis de donner plus de visibilité. Je n’étais pas seul, il y avait aussi le directeur de l’Harmattan qui était là. Donc, la Guinée a été choisie et ce n’est pas seulement que ça nous ait tombés là-dessus; on l’a cherché. Il est vrai, au moment où on cherchait à être candidat, la plupart du temps les gens croyaient que c’était sans lendemain, qu’on était inutilement ambitieux. Mais les gens le disent très souvent que les gens vous traitent de petit Mozart comme on le dit dans notre culture, mais que vous-mêmes vous vous traitiez de petit Mozart, là ça ne va plus du tout.

 
Quelles peuvent être les conséquences directes de cet évènement de 2017 sur notre culture ?

Premièrement, parce que c’est de 2017 à 2018, quand cela va commencer durant toute cette année en matière de culture, en matière de livres, le focus au plan international sera mis sur la Guinée. Nous-mêmes sommes obligés d’organiser beaucoup d’activités ici, des colloques, des symposiums, des salons pour cela. Mais aussi, les écrivains des autres pays, la presse spécialisée dans la littérature des autres pays viendront régulièrement en Guinée. Et comme je l’ai dit, le focus sera mis sur la Guinée en matière de livre et en matière d’écriture. Je crois que c’est le plus grand bénéfice qu’on en tirera. Il y a aussi que cela provoque toujours la possibilité d’avoir des financements à l’international, on n’en n’est pas là encore. Nous sommes dans les préparatifs pour que l’évènement puisse se dérouler comme nous le souhaitions en déposant notre candidature.

 
En tant que capitale d’un pays africain, quelles sont les chances pour Conakry de réussir ce pari ?

D’abord Conakry n’est pas la première. Il y a une ville du Nigéria qui a été choisie avant Conakry et, nous sommes la 17e ville dans d’autres parties du monde, il y a eu des villes qui ont été choisies. Maintenant nous, nous avons axé notre argumentation sur non seulement le développement de la lecture en tant que parmi toutes les activités que nous allons mener, mais on n’a pas oublié aussi l’alphabétisation. Parce qu’on a deux possibilités ici qui dépendent de notre activité; la lecture c’est pour ceux qui ont fait l’école et qui en sont sortis ou qui y sont encore, mais aussi ceux qui n’ont pas la chance d’avoir été à l’école. On a une bonne frange de la population surtout parmi les couches un peu âgées il y a l’alphabétisation; il faut apprendre à lire à ceux-ci. Avec les ministères de l’Education et avec les structures qui sont mises en place, on fera en sorte que l’apprentissage de la lecture puisse être beaucoup plus soutenu, non seulement par les pouvoirs publics mais aussi animé par nous.

 
L’un des défis de cet évènement est de favoriser l’accès des populations aux livres. Or la bibliothèque nationale n’est pas totalement prête pour relever un tel challenge. Quelle est la perception de votre structure ?

Le problème est le suivant. C’est que l’Etat lui-même, étant donné que nous avons été choisis, notre premier partenaire c’est l’Etat à travers le ministère de la Culture, mais aussi à travers le gouvernorat et les mairies de Conakry. Donc l’Etat est obligé de prendre le problème à bras-le-corps pour que les moyens soient mis et, le délai que nous avons, on a toute l’année 2016 pour améliorer ce qui n’est pas parfait. Et une fois que les pouvoirs publics ne s’intéresseront à cela de la meilleure manière, je pense que les défis seront relevés. Et cela ce fait comment, on a un comité de pilotage qui est mis en place et aussi un comité interministériel. Le comité international pour le moment il n’y a que les noms; les différents ministères de l’éducation, le ministère de la coopération, les autres ministères seront membres de ce comité (Ndlr, comité ministériel) qui sera chapoté, présidé soit par la primature, soit par le ministère de la culture. Donc le comité de pilotage sur le terrain qui va être constitué de professionnels du livre comme nous, comme les éditeurs, les libraires et bibliothécaires, mais cela sera chapoté au niveau politique et au niveau financier par le comité interministériel. Donc nous pensons qu’en se donnant la main et en impliquant vous de la presse, parce que rien ne se fera sans vous, pour donner plus de visibilité à ce que nous faisons. Nous pensons que les défis qui nous attendent seront relevés.

 
Merci Capi.


Interview réalisée par Oumar Daroun
L’indépendant, partenaire de GuineeActu


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